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THEATRE
CALDERON
PARIS. TYP. GASTON N'ÉP, 1, RUE CASSETTE. — 4688.
THEATRE
DE
CALDERON
TRADUIT PAR
lYI. DAMAS HINARD
AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
TOME TROISIEME
PARIS
BIBLIOTHÈQUE -CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, H
1891
LOUIS PERE/ DE GALICE.
(LUIS FEREZ EL GALLEGO.)
jNOTICE.
Louis Pères de Galice est une comédie historique. D'après un passage de
ia pièce où il est question de l'expédilion de la fameuse Armada contre l'An-
gleterre , il paraîtrait que le personnage principal aurait vécu dans la
«econde moitié du seizième siècle, et il faudrait placer la date de raction à
l'année L'ISS.
Louis Ferez, le héros de la pièce, est ce que les Espaçnols appellent un
bandolero, un homme qui, par suite de démêlés avec la justice, a quitté la
ville pour vivre dans la montagne ou dans la forêt [en el monte), et qui se
procure ses moyens d'existence en prélevant un emprunt sur chaque voyageur
qui passe. Mais, hàtons-nous de le dire, ce sont des circonstances malheu-
reuses, et non de mauvais instincts ou de mauvaises actions, qui ont jeté Louis
Ferez dans la vie du bandolero. Et son courage intrépide, son audace sans
égale, son sang-froid dans les périls, sa reconnaissance et son dévouement
envers ceux qui lui ont rendu quelque service, enfin l'abnégation généreuse
avec laquelle il est toujours prêt à risquer sa vie pour secourir le faible et l'op-
primé, rélèvent à des proportions heroiaues ei commandent en sa faveur une
sorte d'intérêt.
Pour bien comprendre un semblable nersonnage et tout ce qu'il a de réel et
de vivant, il faut se rappeler le caractère espagnol, les influences sous les-
quelles il s'est développé, et en particulier la longue lutte de ce peuple contre
les Arabes, la configuration géographique de la péninsule, etc., etc. On s'ex-
plique alors comment les Espagnols, surtout les Espagnols des montagnes,
saisissent avec empressement toutes les occasions, quelles qu'elles soient, de
donner satisfaction à leurs instincts guerriers; comment des sentiments élevés
se rencontrent chez des hommes qui mènent une existence criminelle; com-
ment une certaine probité et une certaine délicatesse peuvent résister à des
habitudes de pillage, etc., etc. Pour l'appréciation de ces vues nous nous
en rapportons pleinement, comme pour tout le reste, au jugi'ment du lecteur.
Le rôle de Louis Ferez, quoique le plus important delà pièce, n'est cepen-
dant pas le seul. Le rôle du juge était d'une difficulté extrême, et Calderon l'a
tracé avec un art infini. Tout le rôle de Pedro et ses rencontres continuelles
avec Louis Ferez, qu'il redoute et qu'il fuit, sont du meilleur comique. Enfin
il y a dans le caractère d'Isabelle une résolution qui annonce la digne sœur
de Ferez, et dans celui de Juana quelques traits d'une douceur charmante.
On remarquera sans doute le passage où Juana dit à Manuel : « Lorsque
i'a\ quitté pour toi mon pays et ma famille, je m'attendais à tous les malheurs.
Je- n'ai pas quitté le Portugal pour vivre dans telle ou telle contrée, mais seu-
h,rif:!d poiiT \ivre avec toi. » iV'est-ce pas là le langage de l'amour le plu»
tendre et le plus dévoué î
Quant à don Alonzo et à Manuel, ils poussent un peu loin, le dernier surtout,
leur reconnaissance envers Louis Ferez. Qu'ils le protègent, qu'ils le secou-
m. i
2 LOUIS PKIŒZ DE GALICK.
rent, qu'ils lui donnent asilo, à la bonne heure i... Biais pourquoi lui prôtci
main forte contre la justice? Pourquoi surtout don Manuel va-t-il avec !•.>.«.
sur le grand chemin appuyer de sa présence les demandes un peu indiscrètes
qu'il adresse ans voyageurs?
La pièce, à i>roprement parler, n'a point de dénouement. On entrevoit pc;:.--
tant, à la dernière scène, que tous les personnages vont se retirer en Portugal
chez Léonor, et que celle-ci finira (comme l'annonce le gracioso) par épouseï
don Alonzo, bien qu'il ait tué son frère en duel. De quoi si vous blâmez Léo-
nor, elle se justifiera en alléguant l'exemple de Chiraène.
Cette comédie n'a point de but moral, mais du moins, chose à noter, elle ne
renferme ni maximes subversives, ni dangereux paradoxes ; et si vous la coni-
pare/ aux pièces que l'on a composées dans ces temps-ci sur des sujets ana-
logues, aux Brigands de Schiller par exemple, elle vous paraîtra sûrpnient m
qu'il y a de plus moral, de plus social, et vout à la fois de plus gai, Je ^nU3
amusaut et de plus aimable.
LOUIS FEREZ DE GALICE.
PERS0>7iAGES.
■LOaia PERE*. UV VOYAGEUR.
DIANUF!, MENDEZ, i PEDRO, valct boufToD
] cavaliers. , ,
DCKs ALONzo DE TORDOTA, ) ISABELLE, soBur de Louis Perei.
;EAN-BArTiSTE, iuir converti. doSa juana, ) ,
' . , J clames.
l'amiral DE PORTUGAL. DONA LEG.NOB, )
UN JUiiE. CASILDA, Suivante.
DS COARÊGIDOR. PATSAXS, ALGUAZILS, etC, Ct*.
LascèDe so passe ta Espagne, el à l'cnlrce du Portogii.
JOURNEE PREMIERE.
SCÈNE I.
Un chemin devant !a maison de Louis Perez.
Entre LOUIS PEREZ, poursuivant PEDRO l'épée à la main. IS.\BELLE et
CASILDA chercbeiit à !e retenir.
ISABELLE.
Fuis, Pedro.
LOUIS,
OÙ voulez-vous qu'il aille? Comment pourrait-il m'écliapper?
rF.ni'.o.
Retenez-le toutes les deux.
LOUIS.
A'ive Dieu! tu mourras de m;i main.
ISABEl.I.lî.
Pourquoi le traiter avec tant de rigueur et de violence?
LOUIS.
Pour me venger sur lui, ingrate, des ofTenses que tu m'as faites.
ISABELLE.
Je ne te comprends pas.
LOUIS.
Laisse-moi d'abord Itter cet homme qui m'a outragé. Ensuite,
sœur indigne, je m'expliquerai avec toi; et ce cœur que tu as dé-
chiré se montrera tout entier à tes yeux avec ses ennuis et sa co-
lère.
ISABELLE.
Lorsque tu formes contre moi des suppositions calomnieuses, si
"le m'étonne de ta conduite, je ne suis pas moins étonnée de ton
4 I.OIIS l'KKKZ 1)H GALIC::.
langage, lî f.iut que tu sois bien liardi el bien insensé tout à ia f )is
pour oser m'insullcr ! Je croyais avoir en loi un frère et non un en-
nemi.
lOUlS.
Oui, lu dis bien... un ennemi! car quelque jour, sans douie, ti
pourra se faire que ce poignard que tu vois, teint dans ton sang
qui est auss" le mien, me venge de ion oulrage.
l'F.nno, « part.
Pendant que, suivant l'usage, celle qui est venue mettre la paîï
a détourné l'orage sur elle, tâchons de nous esquiver. Avec ce diable
d'homme qui joue des mains si lestement, je n'ai qu'un moyen de
salut, c'est de jouer des pieds '. Adieu, chère patrie; il le faut, je re
nonce pour jamais à le revoir.
l.Of'lS.
Holà! Pedro, écoute — Puisque tu pars plus heureux que lu ne
le mérites, fais bien attention à le garer de moi, car si la fortune
veut que je le rencontre, fût-ce dans un millier d'années, fût-ce au
bout du monde, lu passeras un mauvais moment.
PEDUO.
Je vous entends et je vous crois. Je n'appelle pas de votre sen-
tence, je l'accepte; et quant à son exécution, puisque vous me per-
mettez de vivre, j'irais, si vous l'exigiez, jusqu'au pays des Pyg-
mées. Et, en vérité, un malheureux fils d'Eve ne saurait se faire
trop petit pour se soustraire à votre colère.
Il sort.
ISABELLE.
Le voila parti. Nous sommes seuls. Tu m'apprendras maintenant
quelle est la cause de les ennuis.
LOUIS.
Ma sœur, — et plût à Dieu que lu ne le fusses pas, plût à Dieu que
la nature n'eût pas mis ce lien entre nous! — lu penses peut-être que
c'est par faiblesse que j'ai vu et dissimulé, que j'ai appris et que
j'ai su taire raudaccd'un amantqui prétend non-seulcmciit souiller
ton honneur, mais l'hoiuicur de nos ancêtres? Kh bien! Isabelle, si
j'ai supporté un tel outrage, ce n'a été de ma part ni sottise ni lâ-
cheté, mais bien plutôt sagesse et prudence; et j'ai mis dans ma
conduite toute la circonspection possible, parce que c'est bien assez
d'avoir à s'occuper une fois de choses délicates qui toucheiit à I hon-
neur; et puisque l'occasion s'en présente, je t'en paricrni aujour-
d'hui pour la jjremière et la dernière fois. —Je sais tout, jp, t'ca
avertis; et si tu ne tiens pas compte de cetaverlissemenî. d?ai;:iii ; =
' Il y a ici tiaus lo Icxie un joii de mois inliaduisilile cl que nous ?.y;:^v rr j.»m' > ■
de Bolrc mieux.
Se;'ifa ri'shliré
'.'"'I fit-, Il de 'luarii ipie
î.a Ja;a ut tyi,.*r'ia.rt'i»jcj.
JOURNÉE I, SCÈNE I. 3
Berai obligé de l'en donner un autre. Jean-Baptiste te rend des
soins, et, dans mon opinion, il n'est pas fait pour être Ion époux :
je me contente de m'cxprimcr ainsi, pour ne pas dire qu'il est juif.
Voilà pourquoi j'ai quitte Salvaticrra et suis venu m'ctablir dans
celle maison isolée au milieu des montagnes. Ici même, je le vois,
tu n'es pas à l'abri de ses poursuites, puisiiu'il t'a envoyé une lettre
par ce domestique : c'est pour cette raison que je voulais le tuer;
tu es arrivée en ce moment, et dans ma colère je t'ai dit ce que je
l'avais si long-temps caché. Que cet avertissement te suffise, je te
le répète, et que je n'entende plus parler de ccl amour; car, vive
Dieu! si j'apprenais jamais qu'on ail su que je soupçonnais le mal
et que je n'y ai pas porté remède, dans ma fureur, dans mon déses-
poir, je mettrais le feu à sa maison de manière à l'y brûler tout vif,
cl j'épargnerais ainsi les frais d'un bûcher à l'inquisition.
ISABELLE.
Voilà bien les discours d'un homme aveuglé par la colère. Avant
de savoir si je puis ou non me justifier, tu m'accuses d'une faute que
je n'ai pas commise.
LOUIS.
Que dis-lu?
ISABELLE.
Que toutes les femmes, même les plus modestes, sont exposées à
de semblables ennuis, cl nous ne sommes pas responsables des fo-
lies que l'on fait pour nous.
LOUIS.
Ce serait à merveille, ma sœur, et tu aurais raison, si ce papier ne
me djnnait pas des soupçons et même des indices que toi-même...
Laissons cela; en voilà bien assez sur ce sujet. Que me veux-tu
enfin? Songe, Louis, que tu es mon frère, et non pas mon mari; et
qu'en pareille circonstance, un homme raisonnable et prudent eût
accepté pour boimc la première explicalion qu'on lui aurait donnée;
car ne vaut-il pas mieux, lorsqu'on ne peut remédier au mal, ne
vaut-il pas mieux, dis-je, avoir l'air de l'ignorer que de chercher à
l'approfondir? Je suis ta sœur, cl je connais mes devoirs. — Je me
contente de le dire cela pour aujourd'hui. Si tu revenais sur ce su-
jet, je te parlerais d'une autre façon.
^ Elle sort avec Casi'Ja.
LOUIS.
Elle a raison. Oui, j'aurais mieux fait de dissimuler mon injure
et d'accepter sa justification, sauf a croire ce que j'aurais voulu. J'ai
eu tort. Maintenant il faut procéder d'une autre manière. Ah ! cruelia
sœur, lu seras la cause de ma inoït!
1.
6 LOUIS PEllEZ DE GALICE.
Entre CASILDA.
CASILPA.
Un Portugais, fort bien mis, qui arrive à l'instant, demande a
vous parler.
LOUIS, à part.
Dissimulons. {A Casilda.) l'^ais-le entrer.
Entre MANUEL MENDEZ.
MANUKI,.
Mon cher Louis Pore/, si colle pormission cTil tardé un moment
de plus, dans mon impatience de vous voir je l'aurais devancée.
LOUIS.
Que je vous embrasse mille fois, cher ManucL.. Ces nœuds, la
mort pourra les rompre, mais rien ne saurait les détacher... D'où
vient donc cette aimable visite ?... vous à Salvatierra !
MANUEL.
Oui, et ce n'est pas sans peine, ce n'est pas sans de grands dan-
gers que j'ai pu arriver jusqu'ici.
LOUIS.
Je serais fâché que ce voyage fût la conséquence de quelque
ennui.
MANUEL.
Un accueil aussi amical me fait tout oublier.
LOUiS.
Jusqu'à ce que je sache la cause de votre chagrin, le motif de votre
voyage, et ce qui vous est arrivé on Portugal , vous me verrez en
souci. 11 est sans doute indiscret de vous questionner ainsi à la pre-
mière vue; mais mon cœur a un tel désir de partager votre afllic-
tion, qu'il faut absolument que vous me tiriez au plus tôt d'inquié-
tude. Allons, qu'avez-vous?
MANUEL.
Prêtez-moi, je vous prie, votre attention. Vous vous souvenez,
Louis Perez, — car l'absence, j'imagine, n'a pas eiïacé le souvenir
de notre amitié, — de ce temps heureux où vous fûtes mon hôte à
Lisbonne, par suite de quelques événements qui, vous obligeant à
quitter la Castille, avaient valu cet honneur à ma maison. Mais il
ne s'agit pas de cela en ce moment; je viens a mon aventure. Vous
vous souvenez aussi sans doute de cet amour fortuné qui enchaînait
toutes mes facultés. Je n'ai pas besoin d'exalter ma passion ; je suis
Portugais, c'est tout dire'. Dofia Juana de Meneses est cet objet
adoré : beauté céleste que la plus vive éloquence ne réussirait ja-
mais à peindre; divinité charmante à laquelle l'amour même oITri-
rait des sacrifices comme à l'idole de son autel, comme à la déité
de son temple. Deux années entières nous vécûmes dans l'union la
Les Espagnols disent en commiiu piovcilic : Amoureux commo lin F,>riiigais.
JOUKMiK I, SCKNK I. 7
plus douce, s.iiis (]ue ma tendresse rdcompenséii ait ressenti d'autre
jalousie que celle qui, par une ic'gcre crainte, un tailile soupçon, ré-
veille l'amour sans le blesser. Celait ainsi (jue je \ivais cIkkiuc jour
plus cpris et plus heureux; car sans ces légers mouvements de ja-
lousie, l'amour est connue un corps sans âme. — Mais malheur à ce-
lui qui prend le jjoison pour un remède, qui réveille le feu caché
sous la cendre, qui veut apprivoiser un animal venimeux, et qui,
jiour se distraire, se lance sur la mer orageuse 1 malheur enfin à ce-
lui qui joue avec la jalousie! car tôt ou tard il est empoisonné par
ce qu'il croyait salutaire, il est piqué par l'aspic qu'il avait nourri,
il est brùié par ce qui devait réchauffer ses sens, il est enseveli dans
ces flots sur lesquels il cherchait son plaisir. Oui, la jalousie, lors-
qu'elle se déclare, est plus terrible que la mer irritée, que le feu dé-
vorant, que l'aspic et le poison perlides. — Celui qui excita ma ja-
lousie, à moi, ce fut un cavalier qui joignait à beaucoup de bra-
voure, d'amabilité, de libéralité, beaucoup d'esprit et de talent. Je
ne vengerai pas mes chagrins sur son honneur avec ma langue; c'est
assez que je les aie vengés sur sa vie avec ce fer: l'absence et la mort
me rendent une personne sacrée. Bref, sans parler davantage des
qualités de mon rival, ce cavalier la demanda à son père. 11 était
riche, le père est avare ; on fut bientôt d'accord. Enfin arriva jjour
mon rival le iour des noces... j'aurais mieux dit le jour de-la mort,
puisq'ie les fêtes du mariase se changèrent en une cérémonie fu-
nèbre.— Déjà les amis et les parents étaient réunis; déjà la nuit,
plus sombre que de coutume, étendait au loin ses voiles noirs, ses
voiles de deuil, — lorsque j'entre lout-a-coup dans la maison; je
vais droit au futur époux, et désespéré, laissant parler à la fois ma
main et ma voix, je m'écrie : C'est à moi qu'appartient cette beauté!
et en même temps je le frappe de deux coups de poignard qui re-
tendirent gisant sur îa place. Ainsi frappe la foudre au même in-
stant où l'on entend gronder le tonnerre. — Tout le monde se trouble;
moi, décidé à me battre contre tous, non pas pour sauver ma vie,
mais pour la vendre plus cher à ceux qui la voudraient, j'ai cepen-
dant, au milieu du tumulte et du désordre, le bonheur d'enlever ma
dame, et aussitôt je la place sur un cheval plus léger que les vents.
Un mot suffira pour exprimer sa vitesse : je fuyais, et sa course en-
core me paraissait rapide. Knfin nous franchissons la frontière; nous
entrons sur les terres de Castille, en saluant ce pays comme un porl
ouvert à nos infortunes; et nous arrivons à Salvatierra avec l'espoir
de trouver aujtrès de vous protestion et secours. Louis Ferez, vous
me voyez à vos pieds; nous sommes amis, et notre amitié est telle
que les siècles futurs en garderont la mémoire : doiuiez l'hospitalité
à un malheureux, non pas tant à cause de ce titre d'ami, que parce
qu'il se confie a vous, et qu'une telle confiance oblige un homme
noble; cl si ce n'est pas assez, je vous le demande au nom d'une
dame. — J'ai laissé dona Juana dans ce bosquet au bord de la ri-
8 LOL'IS VUW.Z DE GALiCi:.
vièrc, voulant vous parler avnnt ds l'amener ici. Comme j";ill.iis vous
chercher, un domestique m'a indiqué voire maison au milieu de ce
désert, et je me jette dans vos bras, reconnaissant, con(iaiit, plein
de joie, de crainte et d'amour. Mais puisque j'ai prononcé le mot
amour, je m'arrôlc. Ce que l'on sollicite au nom de l'amour, ce
n'est jamais une faveur, c'est un droit,
i.ouis.
Je suis si oiïensé, HlanucI IMendcz, de tous ces vains compliments,
que j'ai hésité à vous réji iidrc. Eh, viveDicu ! pour me dire : « Louis
Ferez, j'ai tué un fj;cnlilliomme. je mène une dame avec moi, et je
viens vous demander asile,» était-il besoin de tant de phrases et de
façons? Eh bien ! moi, je vcu\ vous apprendre comment il faut par-
ler; écoutez moi : « Manuel, venez dans ma maison, c'est la vôtre;
demeurez-y longtemps joyeux et satisfait; je vous y recevrai et
vous y servirai de mon mieux.» A présent, retournez, où vous avez
laissé cette dame, et conduisez-la en un lieu où nous tâcherons qu'elle
se trouve bien. Quant à moi, vous me dispenserez d'aller au-devant
d'elle, d'abord parce que je n'aime pas toutes ces politesses, et en-
suite parce qu'il faut que je reste pour disposer et ordonner tout ce
qui peut être nécessaire à son service.
MANUEL.
Laissez, mon excellent ami, laissez, que je vous presse encore une
fois sur mon cœur pour vous témoigner ma reconnaissance.
LOUIS.
Bien ! bien! allez vite. Cette dame, se voyant seule dans un pays
étranger, pourra être inquiète, et je ne veux pas vous retenir. {Ma-
nuel sort.) Isabelle!
Enlre ISABELLE.
ISABELLE.
Que désires-tu?
LOUIS.
Te dire que si jamais mon amitié pour loi a mérité quelque re-
connaissance, tu me la montres à présent. Laissons nos querelles,
et que les étrangers ne puissent rien soupçonner : il y aura temps
pour tout. II faut que tu saches qu'il nous est arrivé des hôtes à
qui j'ai des obligations, et que je voudrais m'acquitter envers eux.
Manuel Mendez vient ici avec sa femme.
ISABELLE.
En cela et en tout je suis prèle à le servir. {On entend un eli-
queds d'épdes.) Dieu me soit en aide ! quel est ce bruit?
LOUIS.
J'entends des cris et un cliquetis d'épées.
UNI! VOIX, du dehort.
Mort ou vif... il faut que nous l'ayon*.
On entend vue detonanon
ISABELLE.
JOUICsiili 1. SCliiNK 1. 9
UNE ADTIIE VOIX.
Nous ne pourrons l'atteindre.
ISABELLE.
Je vois accourir un honnme à cheval que poursuivent quantité de
r?fns à pied.
UNE VOIX.
Tirez sur luil
Ah ! malheureux 1
LOUIS.
Qu'est-ce donc ?
ISABELLE.
On l'a tué d'un coup d'arquebuse.
LOUIS.
Non pas; la balle n'a frappé que le cheval, qui demeure étendu
sur la place; quant au cavalier, il s'est relevé, et debout, à pied,
il défend sa vie vaillamment avec son épée.
ISABELLE.
11 est parvenu à leur échapper, et le voici.
Entre DON ALONZO, l'épée à la main.
TON ALOXZO.
Ciel l secourez un malheureux à qui les forces manquent et qui
succombe.
LOUIS.
Eh bien ! seigneur don Alonzo, qu'est-ce donc?
DON ALONZO.
Je ne puis vous conter cela en ce moment. Seulement, Louis Fe-
rez, je vous prie, protégez-moi. .\prcs ce que j'ai fait, il faut que je
sois cette nuit môme en Portugal.
LOUIS.
Ayez bon courage. C'est dans de telles occasions que se montrent
les cœurs généreux. Ici près est le pont de la rivière qui sépare le
Portugal de la C.astillc*; si vous le i)asscz, vous êtes en sûreté. I\Ioi,
je vais me porter dans ce délllé pour arrêter ceux qui vous pour-
suivent Soyez lran(}uille, ils ne continueront leur marche qu'aj-rès
ra'avoir mis en morceaux.
DON ALONZO.
La valeur de ce bras est le plus fort rempart qui pût protéger ma
vie. Que le ciel conserve la vôtre !
il son.
Knlrenl LE COriRÉGinOR et des ALGUAZILS
UN AI.GUAZIL.
Il est passé par ici.
10 LOUIS PHUEZ DE GALICE.
LOUIS.
Qu'est-ce donc, messturs? (jiic cliorchcz-vous?
I.E COHUltOlDOK.
Don Alonzo de Tordoya n'cst-il point ji.issé par ici en fuyant?
i.ouis.
Il doit être maintenant sur le pont; il semblait que le vent îui
eût prêté ses ailes.
I.E CORRÉGIDOR.
Suivons-le.
1 ouïs.
Attendez, seigneur.
lE CORIlÉOinOR.
Et pourquoi voulez-vous que j'attende?
lOL'lS
Tenez, seigneur corrégidor, vous avez fait toutes les diligences
auxquelles votre cliarge vous oblige. Ne poursuivez pas ce cavalier
avec tant de rigueur; la justice doit avoir aussi sa générosité.
LE COKKÊr.lDOR.
Je ne puis m'arrêter à vous répondre; il faut que j'aie don
Alonzo.
LOUIS.
Ecoutez un mot, de grâce.
LE CORRÉGIDOR.
Vous voulez me retenir, je le vois. .
LOUIS.
Si vous n'êtes pas détourn'5 de suivre vos projets par les conve-
nances, par mes prières, une fois que vous n'y renoncerez que par
force, je ne vous en aurai pas d'obligation.
LE CORRltClDOIl.
Et comment y serai-je forcé?
LOUIS.
A coups d'épée. Je me suis promis de défendre ce passage, et je
ne veux pas me manquer de parole. Vive Dieu ! que pas un de ceux,
qui sont ici présents ne s'avise de franchir cette ligne.
Il trnco une raie avec son e'pde.
LE COUUÉCIDOR.
Tuez le.
LOUIS.
Doucement, s'il vous plaît.
LK CORRÉGIDOR.
Tuez-le I
U.\ ALGUAZIL.
Mort à Louis ï'crez !
Lon?.
Canailles, vils animaux, poules mouillées; tenez, voilà comme je
meurs!
J« suis blessé
Jo suis mort!
JOURiNÉE I. SCImNE IL H
LE CORRlÎGinO'R
UN ALOUAIIL.
SCÈiNE II.
Le rivago <Ui Mino.
Enlrenl DONA JUANV el MENDEZ.
JUANA.
Tu m'as donné, Manuel, bien des preuves d'affection; jamais tu
ne m'en as donné une qui m'ait autant satisfaite que la promiiti-
tude de ton retour.
MANUEL.
Chère Juana, l'amour, qui protège mon bonheur, m'aplanit tous
les obstacles; je ne suis point allé jusqu'à Salvatierra, j'ai trouvé
ce que je cherchais dans les profondeurs de ces montagnes; c'est là
qu'habite, dans une maison de plaisance, mon ami Louis Ferez, dont
la valeur est au-dessus de tous les éloges. 11 semble qu'en fixant là
sa demeure il ait d'avance consulté nos vœux et nos intérêts. Ici
notre amour sera plus caché qu'à Salvatierra , et nous y serons
mieux en sûreté.
JUANA.
Cher Manuel, celle qui a tout sacrifié pour loi, parents, patrie,
réputation, et qui dans cette position est encore heureuse d'avoir
sa vie à te donner, que peut-elle désirer de plus? N'est-ce pas pour
elle la plus douce joie de voir cette montagne sauvage devenue
le temple de l'amour, de l'amoiïr le plus constant et le plus
dévoué?
Entre DON ALONZO.
DON ALOXZO.
Où donc me conduit mon destin? par des sentiers non frayés, au
milieu de ces bois, où le ciel ne m'envoie aucune consolation ! Le
souffle et les forces me manquent; épuisé, je n'ai plus qu'à me
laisser tomber sur le sol; je me meurs. Hélas! que le ciel me
protège I
JUANA.
J'entends du bruit.
MANUEL.
Il est vrai ; je vois un cavalier étendu par terre, et dont la main
affaiblie semble ne pouvoir plus soutenir le poids d'une épée. Ap-
prochons-nous de lui. — Seriez-vous blessé, seigneur?
DON ALONZO.
Grand merci, cavalier; ce n'est que de la fatigue; déjà je reprends
haleine. Moi qui aurais disputé aux vents le prix de la rapidité, me
voilà à terre sans mouvement.
12 LOUIS PERPZ D?: GALICE.
MANUEL.
Voire âme paraît forte et courageuse; qu'elle ne se laisse pas
abattre.
UNE VOIX, du dehors.
Au pont! courez au pont! et il ne pourra vous é happer.
DON ALONZO.
Hélas! un plus j;;rand malheur encore me menace. Que faire? ces
honmies,— ces hommes que vous entendez sont ceux qui me pour-
suivent. Un ami plein de bravoure protégeait ma retraite; et sans
duule, puisqu'ils ont pénétre jusqu'ici, ils l'ont tué.
Entre LOI IS PEREZ.
LOUIS.
En s'emparant du pont ils m'ont coupé le passage, et le ciel
même semble se fermer sur moi. Cette sombre retraite sera mon
tombeau.
MANUEL.
Qu'est ceci, Louis Ferez?
LOUIS.
C'est un malheur où je suis tombé pour avoir voulu protéger la
fuite d'un ami.
MANUEL.
Vous êtes avec moi, Louis Ferez; nous mourrons ensemble, et
ainsi nous aurons montré jusqu'à la fin le dévouement de la véri-
table amitié.
DON ALONZo, Se relatant.
Celui qui a commis la faute, et qui est la cause de tout ce qui
arrive, mourra avec vous.
LOUIS.
La situation est difficile; songeons d'abord au plus pressé, nla-
nuel , écoutez ma prière : ne lirez point aujourd'hui l'épée pour
moi. Ma vie, je le sais, est sauvée dés que ce bras la défend; mais
il importe à mon honneur que, moi absent, vous vous trouviez dans
ma maison , et vous savez combien l'honneur est préférable à la
vie.
MANUEL.
Je n'entends rien, et si l'on vous attaque je mourrai avec vous.
H serait beau à moi, vraiment, de me tenir près de vous l'épée dans
le fourreau pendant que vous seriez à vous battre!
JUANA.
Peut-il exister une femme plus malheureuse?
UNE VOIX, du dehors.
Ils ont passé par ici.
MANUEL.
Les voilà qui viennent. Mais c'est en vain que nous préteiidona
JOUUNEli: 1, SCENE II. 13
nous défendre nous trois contre tant de monde; nous devons être
infailliblement pris ou tués.
DON ALON'ZO.
Que faire donc?
LOUIS.
Oseriez-vous vous jeter dans le fleuve et le passer à la nage?
HO.V ALO.NZO.
Ce n'est pas le courage qui me manque... mais je ne sais as
nager.
Lours.
Eh bien ! n'ayez pas peur; moi je vous passerai sur mes épaules.
En agissant ainsi, Blanuel, je conserve à la fois ma vie et mon hon-
neur: ma vje, en me réfugianten Portugal, où je serai hors de leurs
atteintes; mon honneur, en vous laissant dans ma maison... Vous
me comprendrez en songeant que j'y laisse ma sœur... C'est vous en
dire assez. Adieu.
MANUEL.
Un ami fidèle restera chez vous. C'est aussi vous en dire assez.
Adieu.
LOUIS.
Je compte sur vous.
MANUEL.
Vous pouvez être assuré qu'il en sera comme si vous n'eussiei
point quitté votre maison.
Louis Ferez el don Alonzo sorlea
LOUIS, du dehors
Dieu me soit en aide!
JUANA.
Déjà, comme un dauphin, il traverse l'humide élément.
LOUIS, de dehors.
Manuel ! souvenez-vous-en, je vous ai conlié mon honneur.
MANUEL.
II lutte d'un bras vigoureux contre la force du courant.
LOUIS, du dehors.
Songez, songez à mon honneur!
MANUEL.
Soyez tranquille; je suis là.
LOUIS, du dehors.
Adieu.
MANUEL.
Aurais-je pu m'attendre à un pareil malheur?
JUANA.
Hélas! partout où je vais, qu'ai-je trouvé que des disgrâce»?
m.
Il» Eorteai
2
14 LOUIS FEREZ DE GALICE.
SCÈNE m.
La rive opiiosrfo ilu Miûo, en Portugal.
Enlrent L'AMIRAL cl DONA LÉONOR.
l'amiral.
Puisque la chaleur rigoureuse de la canicule ne se suspend ni n
faiblit, lu peux, ma charmante nièce, te reposer quelques instants
sur la rive du fleuve.
LÉONOR.
La chasse est un noble exercice; on oublierait tout, on s'oublie
soi-même dans un si généreux amusement.
l'amiral.
Tu as raison, Léonor; c'est une agréable imitation de la guerre.
Quoi de plus enivrant que de voir un vaillant porc épie, entouré
d'une meute hardie, .se défendre adroitement avec ses pointes d'i-
voire? Laissant approcher l'un après l'autre les chiens qui l'entou-
rent, il terrasse l'un, blesse l'autre; et lançant de tous côtés ses
piquants, il semble un vivant carquois de flèches acérées... 11 fait
beau voir également un lévrier qui, furieux de perdre sa proie, se
mord les pattes de rage, et recommence une nouvelle attaque. II
fait beau les voir tous deux se frapper à l'envi, et l'on dirait alors
que la nature ait soumis les animaux mêmes à la loi de l'honneur.
LIÎO.NOR.
Oui, ce spectacle est du plus vif intérêt. Mais, je l'avoue, la chasse
au vol me plaît encore davantage. Quoi de plus ravissant que de
voir un héron, léger comme l'air, rapide comme la foudre, qui
passe en un momc-nt de la région glacée à la région du feu, et se
balance à son gré entre les deux, en excitant en vous une inquiétude
charmante? de voir ensuite deux faucons faire des pointes sur lui;
fendant la plaine éthérée avec une inexprimable vitesse, poursuivre
le héron qui leur échappe? On dirait que le ciel entier n'est pas
encore assez vaste pour être le champ clos de ce combat. A la tin,
malgré ses détours, attaqué par deux adversaires, le héron , blessé
mortellement, tombe du ciel comme une étoile ensanglantée, et,
cependant, ses vainqueurs triomphent pleins de joie, car la nature
a mis jusque dans les oiseaux l'orgueil du point d'honneur.
Entre PEDRO.
PEDRO.
Dans quel pays suis-je donc? Je ne sais où je vais. Je n'en puis
plus de crainte, et je m'aperçois qu'on se fatigue à voyager à pied.
Je suis venu en Portugal pourvoir si je trouve ici quelque remède
à mes disgrâces, car, en vérité, pour une complaisance que i'ai eue
pour ces pauvres amoureux, cela ne m'a guère réussi. Ne faut-il
pas avoir ûxi {.".lignon , qu'au premier pas je me perde à un métier
.TOUnNKIÎ T. SCl^NE III. 15
DÎi tant d'autres ont fait leurs airairos. Que devenir?... Voici du
monde, et si j'en juge à la mine, des gens d'une classe t'ievce. —
Ayez pitié d'un pauvre garçon abaiulonné qui ne s'est jamais vu
dans une pareille situation '.
i.'AMiim,.
Si tu vcu\ rentrer, car voilà que le soleil commence à Laisser sur
l'horizon. — je vais appeler quelqu'un pour qu'on t'amène un che-
val.-llola!
PEDRO, accourant.
Plaît-il, seigneur?
l'amiral.
Qui ètes-vous ?
PRDUO.
Ce que je suis?
l'ajiikal.
Êtes-vous à mon service? Il me semble que c'est la première fois
que je vous vois. Étes-vous un de mes domestiques?
PEOKO.
Si je ne le suis pas, je ne demande pas mieux que de l'être. Et a
ce propos voici un petit conte. — Un beau jour, entra dans le palais
de Sa Majesté un certain don Fulano qui n'iHnil au service ni du
roi ni de personne. Or, voyant qu'à l'heure du dîner tous les mes-
sieurs de la chambre dépouillaient leurs manteaux avec mille céré-
monies, parce qu'ils devaient porter les viandes sur la table du roi,
lui il quitta le sien pareillement, et puis entra avec les autres. Or,
un majordome s'en étant aperçu, s'approcha, et lui demanda s'il
avait prêté serment. Non, seigneur, répondit-il; mais s'il ne s'agit
que de cela, je prêterai serment tant qu'on voudra. De même, moi,
e veux vous servir; et s'il le faut, je prêle serment, je nie, je re-
lie, à vos souhaits.
l'amiual.
En attendant, vous vous mettez en frais de plaisanterie.
PEDRO.
Que voulez-vous, monseigneur? je n'ai que de la gaieté... En
ûomme généreux je dépense ce que j'ai.
LOUIS, du dehors.
Ah ! maliicurcux !
LÉONOR.
Grand Dieu ! quelle est cette voix?
l'amiral.
Je "vois, au milieu du (leuvc an homme qui s'efTorcc de îutttr
contre le courroux des ondes.
Si sedoliesse de mi.
Que soy nino y solo, y nunca en tal me vi.
l)aDs une autre pièce de Caldcron iniilti'i'o la iniia de Gomez Arias (Lajeune filWil'î
Gomez Arias), il y a un refrain ilonl ces ileii.v vims nous [laraiSsenUa parodie.
i<J LOUIS PEKKZ DE GALiCE.
I.ÉONOU.
Et sans être effrayé par ces dangers et par ces abîmes, il cherche à
sauver un autre infortuné qu'il porte sur ses épaules.
DON ALONZO, (lu (leliors.
0 Dieu ! ayez pitié de nous !
l'amiral, à Pedro.
Allez, et secourez cet homme; ce sera le moyen d'obtenir raî>8
bonnes grâces.
PEDRO.
Si je puis le secourir d'ici où nous sommes, je ne demande pa»
mirux. Autrement, je suis mauvais nageur.
LÉOXOK.
Enfin ils ont atteint le rivage, le port de salut.
Enlrcnl LOUIS PERlîZ el DON ALONZO.
D0\ ALONZO.
Dieu puissant, je vous rends mille grâces.
LOUIS.
Ma foi, vive le Christ! nous voilà hors d'affaire, et ça n'a pas été
sans peine!
l'amiral.
Approchez, approchez ; je voudrais vous être utile.
PEDRO.
A présent, à la bonne heure. [Reconnaissant Louis Pcrez.) Mais
que vois- je?
Il s'éloigne.
l'amiral.
Quoi! vous vous éloignez en voyant des hommes qui ont un tel
besoin de vous !
PEDRO.
Je suis pitoyable de mon naturel, et en les voyant tous deux, le
cœur mo manque. {À part.^ Vive Dieu! Louis Perez se sera mis à
ma poursuite paur me punir des petites complaisances que j'ai eues
pour sa sœur, et je suis sûr qu'il veut me tuer. 31a foi, je n'ai plus
qu'une ressource , c'est de partir soldat, puisque, dans le m.ême
jour, ce diable d'homme m'oblige à décamper de la Castille et du
Portugal.
l'amibaji,.
Où donc allez -vous?
PEDRO.
J'ai éprouvé une attaque soudaine de certain mal, et il faut qu
je m'en aille au plus tôt. Ce qui est juré est juré.
Il ton.
l'amiral.
Vraiment, cet homme est fou. [A don Alonzo. ) Venez, cavalier,
et reprenez courage dans mes bras.
JOURNÉE I. SCÈNE 111. 17
nON ALONZO.
^ous seul, seigneur, pouvez me sauver
l'ami UAL.
Qui êtes-vous? Votre malheur m'a touché, et vous pouvez vous
confier à moi.
DO.V ALONZO.
Veuillez d ubord, pour ma règle, m'apprendre à qui je parle, et
vous saurez ensuite pourquoi je me trouve en cet état.
l'amiral.
Eh bien! je suis l'amiral de Portugal. — Maintenant vous pouvez
vous déclarer. Je suis tellement affecté de votre sort, que d'avance
je vous promets ma protection; et comme gage, voilà ma main.
DON ALONZO.
J'accepte vos bontés. Vous saurez donc, monseigneur, que je suis
de la maison des Tordoyas, famille qui jouit d'une grande consi-
dération en ce pays. Don Alonzo est mon nom. Ce matin, jaloux
d'un cavalier, je suis entré chez une dame, où je l'ai trouvé; je lui
ai dit que je l'attendais hors de la ville ; il y est venu comme il con-
venait à un gentilhomme lel que lui, avec la cape et l'épce; nous
nous sommes battus, et après avoir reçu deux blessures il est tombé
à terre sans vie. C'est un malheur que je déplore. — Cependant tout
le village était en émoi, et la justice est sortie à ma poursuite. On
voulait m'arrêtcr. Je me suis échappé sur un cheval à qui ma crainte
prêtait des ailes : on l'a tué d'un coup d'arquebuse. Alors j'ai con-
tinué de fuir à pied, et je suis arrivé à une maison de campagne,
où pour mon bonheur j'ai trouvé Louis Ferez...
LOUIS.
A mon tour; c'est à moi d'achever l'histoire. Voyant don Alonzo
poursuivi par tant de monde, et avec un tel acharnement, je lui ai
offert de protéger sa retraite. Cette maison de plaisance — je ferais
mieux de l'appeler une maison de chagrin, — est située au bas de la
montagne, et le défilé y est tellement rétréci, qu'il fallait que tout
ces gens-là y passassent devant moi. Je voulus d'abord à l'amiable,
par des politesses, par des prières, obtenir du corrégidor qu'il ces-
sât de poursuivre don xilonzo ; il s'y refusa avec hauteur, s'obstina
à marcher en avant, et il aurait en effet continué sa marche, si je
ne m'y fusse opposé, en frappant, vive Dieu', avec cette épée, d'es-
toc et de taille. KUe m'a si bien servi dans la bagarre que j'en ai
blessé, je crois, quatre ou cinq; plaise à Dieu qu'ils en guérissent !
Dès lors, me voyant plus compromis encore que don Alonzo, j'ai
mieux aimé me fier à mes jambes qu'aux prières dos autres', et
Prêterai que me vnîiesse
Ames el salie de mala
Qui rucgodi huenoi
.iJii-iioa di: provei!;; espignol, Mieux vaut sasU ce haie qu'inlfircessioa d'ii.iiiuête»
{tns.
2.
18 LOUIS PEIU-Z DE GALICE,
trouvant le passage fermé, le pont occupé, j'ai pris don Âlonzo dans
mes bras, et, mon épde entre les dcnis, je me suis jeté à l'eau. En-
fin nous voici arrivés, mille fois heureux i)uisque voire excellence
veut bien nous Jiccordcr sa protection, et dans un lieu où nous n'a-
vons rien à craindre, places que nous sommes sous la protection de
votre parole.
l'amiral.
Je l'ai donnée, et je la tiendrai.
DON ALONZO.
Je serai forcé de m'en prévaloir, car la famille de mon adversaire
est puissante.
l'amiral.
Comment le nommez-vous?
DON ALONZO.
C'était un cavalier doué des plus belles qualités; mais rarement
le bonheur se rencontre avec le mérite. Quoi qu'il en soit, en le nom-
mant je ne fais aucun tort à la réputation q i'il avait acquise à si
juste litre... C'est don Diègue d'Alvarade.
LÉONOR.
Hélas! ô ciel ! — Ah! traître! c'est mon frère que tu as tué.
l'amiral.
Tu as tué mon neveu !
LOUIS, à part.
Par la corbleu! il ne nous manquait plus que cela!... Allons, je
vois que d'un moment à l'autre il me faudra encore dégainer.
DON ALONZO.
De grâce, mon seigneur , que votre excellence se modère. Songez
que ce serait entacher votre épéc que de la rougir du sang d'un
homme rendu à vos pieds. Si j'ai tué don Diègue, c'a été corps à corps,
dans la campagne, sans trahison ni perfidie, sans ruse ni avantage.
De quoi donc pourriez-vous vou'jir vous venger?... D'ailleurs vous
n'avez jamais manqué à votre parole, et ne me l'avez-vous pas
donnée?
LOUIS , à part.
Après tout, vive le ciel ! si l'pn m'y oblige, j'empoigne ma bonne
épée, et puis vienne le Portugal tout entier, nous verrons.
l'amiral, à part.
Ociel! quelle conduite tenir dans une situation si délicate?
D'un côté mon honneur m'appelle; de l'autre m'appelle le sang
versé. Faisons la part de chacun. (Haut. ) Don Alonzo, ma parole
est une loi écrite sur le bronze; elle m'enchaîne à jamais. Mais ma
vengeance aussi est une loi écrite sur le marbre, et je ne saurais
l'oublier. Donc,— pour m'acquitler à la fois de ces deux devoirs, —
tant que tu seras sur mes terres ta personne est en sûreté; mais,
ïonges-y bien, dès que tu en seras sorti, lu es mort. Je t'ai promis
de te protéger, mais ce ne peut être que chez moi et non chez les
ÎOURNÉK H, SCKNE I. -(O
autres. Et c'est pourquoi dès que tu auras mis le pied sur les terres
du roi, tu verras celui qui aujourd'hui te d('iivre et te protège te
5)oursuivre cl te tuer. Maintenant tu peux partir, tu es libre.
Lilo.\oii.
Non, attends. l\Ioi je ne t'ai point donné de parole, et je jfti'is
poursuivre ma vengeance.
l'amiual.
Arrêtez, ma nièce; songez que je le défends. (.4 don Alonzo.) Eli
bien! qu'attends-tu? Pars donc, tu es libre.
D0\ AI,0.\ZO.
Je veux embrasser vos genoux, touché jusqu'à ''âme de tant de
générosité.
l'amikal.
Tu me remercieras lorsque mon épée t'ôtcra la vie.
IION AI.ONZO.
Oui, certes; car je ne puis rien désirer de plus glorieux que de
périr d'une si noble main.
LÉONOK.
Je meurs de douleur.
L'ArilRAL.
Je suis au désespoir.
Il sorl avec Léonor.
DON AÎ.ONTO
Eh bien! que dis-lu de tout ceci, Louis Ferez?
i.ouis.
Notre situation s'est améliorée. Qu'il nous laisse sortir de ses
moins comme il l'a promis, et ensuite bien malin sera qui nous
sttrapera '.
JOURNÉE DEUXIEME.
SCENE I.
Campagne près San-Lucar'.
Entrent MANUEL et DON A JL'ANA, en habits de voyage.
MANUEL.
Jamais un mal ne vient seul.
' Que una vez alla, verémos
Quien se lleva el gato al agua.
T.itlcralpmcnl : El une fois la, nous venons qui poilera le clsat à la rivière. Expressiro
[ro^erbiale pour iiurKiuer une cnlrcprisc dillicilc.
' San-Lucar de Uairameda esl un pml de mer silué en Andalousie, à l'embou'jhiire it
&Badalr|uivir.
20 LOUIS PKRI-Z DE GALICE.
JUAN A.
En effet, malheurs et chagrins semblent toujours s'appeler les un*
les autres.
MANUEL.
Ilélas! Juana, combien je suis alfligé de le voir courir ainsi tris-
tement les pnys étrangers! Je me flattais que la Galice nous servi-
rait de port dans cette affreuse tetnpèle où nous avons failli périr,
et nous y avons trouvé de nouvelles tourmentes. Une autre aventure
nous a chassés de Salvaticrra, et nous a forcés de nous réfugier en
Andalousie à travers des li(!ux qui nous sont inconnus.
JUANA.
Lorsque j'ai quitté pour toi mon pays et ma famille, cher Manuel,
je m'attendais à tous les malheurs. Je n'ai pas quitté le Portugal
pour aller vivre dans telle ou telle contrée, mais seulement pour
vivre avec toi. Qu'il en soit ainsi partout où mon malheur me con-
duira, — partout où m'appellera mon bonheur.
MANUEL.
Par quelles actions, par quelles paroles pourrai-je le témoigner
jamais ma reconnaissance? Mais pour laisser un moment ce sujet
qui m'est si doux, qu'est donc devenu ce domestique que nous
avons pris en chemin ? Je voudrais l'emmener avec moi à San-Lucar,
alin de t'aller chercher quelque nourriture, pendant que le sommeil
accorde à la fatigue une trêve d'un moment.
Entre PEDRO.
JUANA.
Le voilà qui arrive.
PEDRO.
Que m'ordonnez vous, seigneur?
MANUEL.
Accompagne-moi à San-Lucar. — Vous, mon bien, retirez-vous en
un lieu où vous puissiez vous reposer.
JUANA.
Je ne cherche pas le repos... Je veux pleurer pendant votre ab-
sence.
Elle son
MANUEL.
Dans un moment je reviens. — ( A Pedro. ) Il semble qu'elle ait
pressenti le chagrin que je vais lui donner, et que son cœur en souffre
par avance.
PEDRO.
Quoi! seigneur, vous pensez à donner du chagrin à une femmf
aussi aimable, aussi tendre, aussi dévouée ? Il y a bien peu de temps,
il est vrai, que je suis à votre service, et il n'y a guère que deux ou
trois jours que vous me témoignez un peu de conOauce; mais pour-
tant j'en ai vu assez pour savoir combien cette dan;p. vous est ci'.t-
*héc et tout ce que vous lui deveî de reccnnaissance.
JOIJRXEL il. SthNL !. 21
MANUE!,.
Je ne le nie point; iiuiis, vois-tu, Pedro, l'homme ne saiir.iil rc?-
sister au destin. Oblige de quitter le Portugal, j'ai fui d'abord en
Galice, et de là en Andalousie oîi nous sommes. Telle a été la vo-
lonté du ciel. Encore ne puis-je rester ici; car, niômc ici, je ne suis
pas en sûreté. Je veux servir; je veux, me confiant à la mer incon-
stante, me rendre aux îles du nord : là, s'il plaît à Dieu, la ban-
nière catholique Iloltcra bientôt sur les tours dorées de leurs for-
teresses'. Oui, je veux m'enrôler: quels que soient les périls de la
guerre, je sens que j'aurai moins à craindre sous l'iiabit de soldat.
Mais ne crois pas que je veuille laisser cette dame sous le poids
d'un outrage infâme; ne crois j)as que j'expose par mon absence sou
honneur et sa beauté. Non, non, je la laisserai en sûreté dans un
couvent de San-Lucar, et je donnerai le peu qui me reste pour pour-
voir à ses besoins jusqu'à mon retour. Quant à moi, mon épée me
suffit.
On cnlcnd le lamboiir.
PEDRO.
Je reconnais là votre générosité. Mais quel est ce bruit de tam-
bour?
MANUEL.
Il y a sans doute dans ces environs quelque poste qu'on relevé.
PEDRO.
Vous avez raison ; je vois l'étendard.
MANUEL.
Approchons-nous... Et puisque c'est le premier qui s'offre à moi,
c'est sous celui là que je veux m'enrôler. Va, va vers l'enseigne, et
dis-lui que deux hommes désirent s'enrôler dans sa compagnie.
Il s'éloigne.
Entre LOUIS FEREZ avec DES SOLDATS.
PEDRO.
Celui qui vient là m'en donnera des nouvelles. — Seigneur sol-
dat, pourriez-vous, s'il vous plaît, dire à un étranger quel est l'en-
Bcigne de la compagnie?
PREMIER SOLDAT.
T.e voilà. C'est celui qui porte un baudrier rouge.
PEDRO.
Quoi ! cet homme de belle prestance, qui nous tourne le des en
"^e niOiî?ent ?
PRIlMIER sold.at.
Lui même.
louis.
Kegnrdez-moi toujours, soldats, comme votre camarade ci votre
' U V a ici évidcmmciil une all'ision à rcxpediiicn de h fameuse Armada. d-A ce
rasfage qui nous a permis, dans la notice, de Uxcr la date de l'acùan.
Î2 LOUIS PERKZ DK GALICE.
DEUXIKHE SOLDAT.
Nous désirons tous vous servir.
Les SolJiU ïoneof.
TEono, à part.
Le voilà seul, l'enseigne; profitons de l'occasion.
LOL'is, à part.
Sur ma foi, je serais trop heureux dans cette position, si je n'avais
toujours là un souci qui me ronge le cœur!
PEDRO.
Seigneur enseigne?
LOUIS, à part.
Faut-il que j'aie laissé dans un tel péril une fille si belle et s
résolue !
PEDRO.
Seigneur enseigne ?
LOUIS, à part.
Je serai bien avancé quand j'aurai acquis quelque renom par mon
courage, si d'un autre côté le ciel veut que mon honneur soit flé-
tri!... Toutefois, dans mon malheur une consolation me reste. Un
ami...
PEDRO.
Seigneur enseigne, si vous pouviez bien un moment...
LOUIS, à part.
Un ami sûr et fidèle est dans ma maison, et veille pour moi.
PEDRO, à part.
Sans doute il est sourd de cette oreille. Allons de l'autre côté.
[Criant.) Seigneur enseigne?
LOUIS.
Qui m'appelle ?
PEDH0.
Un soldat qui voudrait... [Reconnaissant Lnuis Ferez.) Mais
non... non, non... Il ne veut rien, le soldat... Et s'il a dit qu'il
voulait quelque chose, il a menti, ou il s'est trompé comme un
sot.
LOUIS.
Attends, misérable, attends! îs'e t'avais-je pas dit de ne pius te
trouver jamais sous mes pas?... que je te tuerais partout oîi je te
rencontrerais ?
PEDUO.
Il est vrai. Mais comment pouvais-je croire que je vous retrou-
verais aujourd'hui enseigne à San-Lucar?
LOUIS.
Vive Dieu! il faut enfin que tu sois châtié: car c'est toi la cause
première de tous mes ennuis.
PEDRO.
Au secours! on me tue!
JOURNÉE II, SCÈNE I. 23
Enlre MAMJEL.
MAM'EL, à part.
Oue vois-je? un soldat qui veut battre mon domestique! [Haut.)
Cavalier, avant de maltraiter ainsi un iiomme à mon service, vous
auriez dû considérer... Biais quoi! c'est vous !
LOUIS.
3e ne me trompe pas , c'est lui !
MANUEL.
Vous me voyez dans un étonnement...
LOUIS.
Je ne puis en croire mes yeux... Manuel!
Ils s'embrassent.
MANUEL.
Qu'est-ce donc, Louis? Il me semblait que vous étiez allé en Por
tugal ? Par quelle aventure nous trouvons-nous donc en présence
en ce pays?
LOUIS.
Mais vous-même, Manuel, n'étiez-vous pas resté dans ma maison
à Salvatîerra ? Par quel hasard vous rencontré-je ici? Comment un
ami aussi noble, aussi dévoué que vous l'êtes, remplit-il aussi mal
les obligations qu'il a contractées envers celui qui lui a confié le
soin de son honneur?... Le ciel m'en est témoin, dans mon absence
c'était là ma seule consolation.
MANUEL.
N'ayant à nous deux qu'un seul cœur, nous souffrons doublement
en celte circonstance.,. Tirez-moi d'abord de peine, et ensuite je
satisferai votre curiosité. Pour ce que j'ai à vous dire, il faut que
nous soyons seuls. Cela exige le secret.
LOUIS.
Je suis, je vous le jure, accablé d'ennuis, et voilà que votre cir-
conspection me donne de nouveaux soucis. Abrégeons donc. Ce do-
mestique est-il à vous?
MANUEL.
Il venait à San-Lucar; je l'ai rencontré en route, et je l'ai pris.
Le hasard a tout fait.
LOUIS.
Que pour aujourd'hui votre protection soit sa sauvegarde, [À Pe-
dro.) A présent, misérable, fais bien attention à ce que je te dis :
tu ne trouveras pas tous les jours un ami qui te délivre de mes
mains. Va-t'en.
PEDRO.
Je ne demande pas mieux; mais je voudrais bien que vous eus-
siez la bonté de me dire oii vous allez de ce pas, afin que j'aille
d'un autre côté. Partout, partout je vous rencontre... mais bon!
voilà qu'il me vient dans l'esprit un moyen de vous échapper. Celui-
24 LOUIS PEIiEZ DE GALICE.
là nie sauvera. Puisque vous me cli.isscz des pays étrangers, je vais
retourner dans ma patrie, et ainsi vous ne me verrez jiius.
Il SOll.
LOUIS.
Nous sommes seuls enfin, et puisque vous voulez d'abord que je
vous dise l'aventure qui m'a fait venir ici, — vous saurez (jue je me
réfugiai en Portugal; mais qu'en sortant du Jlino je me trouvai
dans un péril jdus grand que celui que je fuyais. La terre où nous
abordâmes appartenant à l'amiral de Portugal, nous eûmes recours
à sa protection, qu'il nous accorda aussitôt : mais ayant appris quel
était l'adversaire que don Alonzo avait tué, — c'était son neveu, —
sa générosité se changea en fureur, et il nous chassa de ses terres.
11 serait trop long de vous conter tout ce qui nous arriva. Enfin,
nous sommes arrivés à San-Lucar, où le duc' nous a fait le m.eil-
leur accueil; et comme il est capitaine général de l'armée que le roi
envoie contre l'Angleterre, dans sa générosité il a donné une com-
pagnie à don Alonzo, et celui ci m'a donné à moi l'étendard , de
sorte que me voilà enseigne. Vous savez maintenant. Manuel, tout
ce qui me regarde. A votre tour, parlez, parlez, vive Dieu! Jusqu'à
ce que je vous aie entendu, mon âme ne tient qu'à un fil.
.MANUEL.
Au moment où vous veniez de vous précipiter dans le fleuve, la
justice arriva; et désespérant de se venger, elle revint honteuse à
Salvatierra. Moi, j'allai dans votre maison, et j'y reçuî une hospi-
talité que ma reconnaissance n'oubliera jamais. — Maintenant, j'hé-
site à vous raconter ce qu'il faut cependant que vou^ sachiez... Je
ne sais comment vous le dire, et je ne puis vous le taire Bref, rap-
pelez-vous, mon cher Louis, qu'en vous séparant de moi, vous me
priâtes avec de tristes exclamations de veiller à votre honneur,
puisque j'allais demeurer dans votre maison. Eh bien, un mot vous
dira tout : j'ai été obligé de fuir et de venir ici parce que j'ai veillé
à votre honneur.
LOUIS.
Manuel, je vous en supplie, expliquez- vous. Chacune de vos pa-
roles est comme un serpent qui me déchire le cœur. Vous ne vous
figurez pas ce que je souffre. Parlez, de grâce.
MANUEL.
Jean-Baptiste, un riche cultivateur, épris de votre charmante sœur,
lui rendait publiquement des soins. Son audace arriva au point
qu'une nuit il escalada votre maison.
LOUIS.
0 ciel !
MANUEL.
Bloi qui veillais sans cesse avec la plus grande attention, je f.xt'a
' Le dac deMédina-Celi.
JOURNÉE II , SCÈNE I. 25
da mon ajipartcmcnt cl pénétrai jusque dans une chambre où je le
trouvai enveloppé de son manteau jusqu'aux yeux. Aussitôt : «Ca-
valier, lui dis-je résolument, celte maison appartient à un brave
gentilhomme qui m'a confié son honneur, et dès lors je dois châtier
tant d'audace. » Et disant cela, je le poussai avec vigueur; mais le
traître sauta par la fenêtre. Mêlant élancé après lui, je trouvai dans
le chemin deux hommes qui faisaient pour lui le guet Décidé à le
.uer, je les attaquai tous trois. Je tuai l'un, blessai l'autre; Jean-
Baptiste s'échappa. Je vous laisse à juger ma situation. J'étais étran-
ger, inconnu dans le pays, j'avais avec moi une femme; que pou-
vais-jc faire, sinon fuir devant tant de peines accumulées? Si j'ai eu
tort, du moins mon intention a été irréprochable. Je me suis de-
mandé ce que vous-même eussiez fait en pareille occurrence, et,
j'en atteste le ciel, j'ai cru agir comme vous auriez agi à ma place.
LOUIS.
Vous dites vrai : car, certes, si j'avais trouvé dans ma maison un
tel homme, j'aurais cherché à le tuer, j'aurais cherché à tuer tous
ceux qui auraient pu lui prêter secours : vous avez donc fait ce que
j'aurais fait moi-même II avait raison celui qui a dit que le cœur
d'un ami était un miroir : je me vois en vous. Mais, comme vous le
savez, quand on se regarde dans un miroir, on voit dans sa main
droite ce que l'on tient dans sa main gauche; et c'est ainsi que je
vois l'événement qui fait notre malheur à tous deux : je trouve à la
fois en vous mon honneur et mon offense; car l'honneur vu en sens
contraire ne peut être que l'outrage. Maintenant, adieu mes projets
de guerre ! j'y renonce, et je retourne à Salvatierra. Ce serait perdre
mon honneur que de le laisser ainsi exposé.
Entre DON ALONZO.
DON ALONZO.
Que faites-vous donc là, Louis Ferez?
LOUIS.
Si vous avez trouvé en moi quelque chose qui ait mérité votre
bienveillance, je vojs supplie de la reporter en mon absence sur
mon ami Manuel. Disposez de mon grade en sa faveur. Pour moi,
un événement fâcheux me force à retourner à Salvatierra.
DON ALONZO.
Songe? donc...
LOUIS.
J'ai pris la résokaion que devait prendre un homme offensé.
DON ALONZO.
Mon amitié voulait vous dissuader de cette démarche ; mais vous
vous dites ciTensé, je me tais. Au contraire, maintenant, c'est moi
qui vci'i preijerai de retourner à Salvatierra pour venger votre ou-
trage. ¥i\i, Louis tnm, c'est à une condition.
m. 3
20 LOUIS PEIU-Z DE GALICE.
LOUIS.
Laquelle?
DON ALONZO.
C'est que vous ne partirez pas sans moi; je veux et dois être à vos
côlds. 11 ne serait pas juste que je vous laissasse dans le péril, vous
qui m'avez sauve la vie.
MANUEL.
Une fois que Louis Ferez est résolu à retourner chez lui, il ne par-
tira pas seul, car il faut que je l'y accompagne. Je suis son ami, et
ne le fussé-je pas, comme c'est moi qui lui ai porté la nouvelle, je
me reprocherais de demeurer ici tranquille après l'avoir mis dans
la peine.
DON ALONZO.
Celui qui a mis Louis Ferez dans la peine, c'est moi; car c'est
moi qui, épuisé de fatigue, implorai son secours alors qu'il était
tranquille en sa maison. Donc, puisque c'est moi qui suis la cause
première de ses ennuis, c'est à moi qu'il appartient de l'accompa-
guer. Car enfin, ne serait-ce pas une infamie aux yeux du monde en-
tier de faire sortir un homme de sa maison et de l'y laisser rentrer
seul?
M\NUEL.
Que vous l'accompagniez ou non, j'irai avec lui; car si vous vous
conduisez noblement, ce n'est pas une raison pour que je me com-
porte en lâche.
LOUIS.
Voila une querelle généreuse; mais, pour Dieu! qu'aucun aes
deux ne vienne avec moi. Tous deux vous êtes venus 'ci poursuivis
par un destin contraire, tous deux vous avez les plus graves motifs
pour vous tenir sur vos gardes : serais-je un ami loyal, si, au moin-
dre prétexte, je vous mettais dans l'embarras? D'ailleurs ne serait-
ce pas m'ôter une ressource pour l'avenir ?
DON ALONZO.
Soit; mais alors, que l'un de nous aujourd'hui vous accompagne,
et demain, si besoin est, vous retrouverez l'autre.
MANUEL.
S'il n'y en a qu'un qui le suive, ce sera moi.
DON ALONZO.
N(fn, ce sera celui que choisira Louis Ferez.
MANUEL.
Volontiers. — Choisis donc entre deux amis fidèles.
LOUIS.
Je me rends; et forcé par vous à désobliger l'un des deux , voici
ce que je décide : don Alonzo ayant beaucoup à perdre, je choisis
Manuel pour m'accompagner.
DON ALONZO.
Quoi! c'est vous qui parlez ainsi ! c'est vous qui préfé'oz à ia vio
JOURNEE II, SCENE II. 27
je ne sais quels misérables intérêts!... Ah ! je n'aurais pas attendu
cela de yous!... Eh bien! puisque vous me faites un tel outrage, je
me vengerai, et voici comment. Tenez, voici des bijoux, prenez-les
pour votre voyage. Vous ne refuserez pas au moins ce léger service,
en attendant que j'aille tous deux vous rejoindre, et que je puisse
a mon tour vous sauver de quelque imminent péril.
LOUIS.
Embrassez-moi, et adieu. Il faut que j'aille châtier une sœur et
un traître; il faut que j'aille reprendre mon honneur qu'un lâche
m'a dérobé en mon absence. J'accepte vos bijoux comme l'offre d'un
ami ; je vous les rendrai quelque jour.
D0\ ALONZO.
Yous m'oiïcnsez.
LOUIS.
Ce ne sera que l'accomplissement d'un devoir.
Us sorli;nt.
SCÈNE II
Dans la maison de Louis Ferez.
Entrent DONA ISABELLE cl CASILDA.
CASILDA.
vous voulez savoir ce qui se passe, je vous l'apprendrai. Dona
T.éonor d'Alvarade est venue à Salvaiierra.
ISABELLE.
Dan': quel but?
CASILDA.
Le désir de venger la mort de son frère l'aura, j'imagine, attirée
ici. J'ai vu ce matin Jean-Baptiste qui causait avec elle.
ISABELLE.
Et qu'est-ce que tu en conclus?
CASILDA.
Laissez-moi achever. — Étonnée de le voir parler à elle, j'ai in-
terroge un domestique de dona Léonor que je connais un peu , lui
demandant d'où venait cette intimité ; à quoi il a répondu que dans
rinformation faite par le juge* envoyé de Madrid pour vérifier les
délits que l'on impute à don Alonzo et à votre frère, il n'y avait
que le témoignage de Jean-Baptiste qui leur fût contraire, et elle,
par reconnaissance, elle lui a fait cet accueil. Car aujourd'hui, en
vérité, on n'aime dans le monde que les témoins qui déposent au
gré des parties.
ISABELLE.
Tais-toi, Casilda; tes paroles sont pour moi un supplice. On ne
devrait jamais raconter, on ne devrait jamais entendre de pareilles
' El pesquisidor. C'élail k- juge commis pour l'aire une enquête, à peu près ce qu'es»
cbez nous acU'.ijUcment ie juge d'iuslruclion.
23 LOUIS Pi:iŒZ DE GALICE,
choses... 0 ciel ! c'est par des calomnie» que Jean-Baptiste se venge!
il se venge d'une injure dont lui niCme est coupable, en recourant
aux autres! N'cst-il pas (étrange et bien triste de voir l'offenseur
triomphant s'acharner ainsi sur l'ofTcnsé qui est forcé de s'enfuir?
CASILDA.
J'ai appris bien autre chose.
ISABELLE.
El quoi donc?
CASILDA.
Jean-Baptiste a porté plainte contre cet ami de notre maître qui
a tué ici un do ses valets, et il a voulu que le juge en connût.
ISABELLE.
Ainsi le lâche se joue de ma réputation, et pour inculper don Ma-
nuel, il me déshonore!
Enlre PEDRO.
PEDRO.
Que la roule m'a paru longue!... et cela n'est pas étonnant...
quand on fuit, il semble que la pour vous attache un poids de cent
livres à chaque pied. — A-t-on jamais vu un coupable prendre pour
asile la maison même où il a commis le délit? Mais voila ma mai-
tresse. {A Isabelle.) Puisque j'ai été assez heureux pour arriver jus-
qu'à vous, permeltoz-moi, madame, de baiser le pied nain par ex-
cellence, ou, pour mieux dire, le moule fortuné qui renferme ce nain
charmant, et veuillez me dire, par ma vie, si mon maître est de re-
tour dans ces parages.
IS.VBELLE.
Sois le bienvenu, Pedro. Tu n'as rien à craindre de lui à pré-
sent; car des événemenls survenus depuis ton dépari l'ont obligé à
s'absenter.
PEDRO.
Je sais tout cela, mais je ne m'y fie guère. S'il n'est pas encore
ici, je garantis qu'il ne tardera pas à paraître.
ISABELLE.
Comment cela?
PEDRO.
Puisque je suis ici, il ne peut pas manquer de m'y suivre; car il
semble vraiment s'être donné pour charge de me suivre partout,
d'être pour moi une espèce de fantôme, une vision de capeetd'épée,
enfin un épouvantail que j'ai sans cesse sur mon dos.
Entre JEAN-BAPTtSTE.
JEAN-BAPTISTE, à part.
Si on le condamne à mort, comme il l'a mérité, je suis biori s\ir
alors qu'il ne reviendra pas à Snlvalierra... et mon tc!niiiga)g<> oit
parfaitement combiné pour le faire déclarer coupable. Mais j'aptr
JOURNÉE II. SCÈNE H. 29
çois Isabelle, (rfaut.) Heureux celui qui obtient le bonheur d'ap-
procher cette sphère brillante qu'illumine de ses clartés ce soleil de
la terre dont le soleil du ciel est jaloux!
ISABELLE.
Assez, Jean-Baptiste, assez. Si jusqu'à présent j'ai pu être pour
toi un soleil, je ne dois plus te paraître désormais une planète res-
plendissante, et si je brille encore à tes yeux, ce ne sera plus que
comme la foudre. Vainement, perfide que tu es, vainement, dans la
folie et ton orgueil, tu prétends être arrivé au soleil; tu n'as [lu
soutenir ton vol audacieux; tu es tombé d'une façon ridicule, et tu
ne te relèveras plus de ta chute. Qui jamais s'est vanté du mal qu'il
faisait? Crois-tu donc que d'odieuses dénonciations, que d'infâmes
vengeances te serviront de titres à mon amour? Si tu te regardais
comme offensé par mon frère, lu devais le défier à l'épée, corps à
corps; tu aurais lavé ton injure, tu aurais mérité mon estime. Mais
cette estime, tu ne l'obtiendras pas par d'abominables calomnies...
Après tout, pourquoi m'étonné-je? il est naturel qu'ils se vengent
en traîtres, les lâches qui n'ont pas osé se venger noblement en se
mettant en face de leur adversaire. Tu le comprends, c'est ta dépo-
sition qui a amené ce changement dans mon cœur; et quelle affec-
tion ne serait pas à jamais abolie par une conduite aussi infâme?
Elle sorl.
JEAN-BAPTISTE.
Ecoutez, Isabelle.
CASILDA.
Elle a cent fois raison.
Elle sert.
JEAN-BAPTISTE, à pari.
Je joue de malheur. Je croyais par là l'obtenir, et je la perds! Ah!
ciel injuste, toutes les peines que j'ai prises devaient-elles tourner
à ma confusion?
PEDRO.
Si vos chagrins vous ont laissé un peu de mémoire et de jugement,
vous ne refuserez pas, j'espère, d'embrasser un homme qui a souf-
fert pour vous et l'exil et mille maux.
JEAX-BAPTISTE.
C'est toi, Pedro? Sois le bienvenu.
PEDRO.
A votre service.
JEAN-BAPTISTE.
Si tu te mettais réellement à mon service, je serais trop lîeureux.
PEr/RO.
Tîi~:)<?T, ?o:r.mandez, et vous verrez.
JEAN-BAPliSTE.
^^e viens-tu pas demeurer chez Isabelle?
3.
30 LOUIS rEiu:z di: gaijck.
l'KDIlO.
.l'arrivé à l'instant, et je me (latte ([uc je vais rentrer chez elle, car
enfin cette maison a été jadis mon centre.
JRAN-I!A1>T1STF..
Je voudrais m'cxpliqucr, me justilier auprès d'elle. S-i tu m'ou-
vres sa porte celte nuit, je m'engage à te faire cadeau d'un bel
habit.
PEDKO.
Ma fol ! je ne risque rien, et je veux bien ; mais à une condition :
c'est que vous frapperez légèrement. Moi, à ce signal, j'ouvrirai sans
demander qui c'est; vous, vous entrerez aussitôt, et comme cela, on
ne pourra pas me soupçonner.
JEAN-BAPTISTE.
A merveille! et comme le soleil est sur la fin de sa course, je me
retire. N'oublie pas; à bientôt !
Il sort.
PEDRO.
Nousaulresalcahuetes', nous ressemblons aux brelandiers. — Puis-
que nous y sommes, i)arlons un peu brcland. — Alcahuetes et bre-
landiers exercent les uns et les autres la plus honorable profession.
Les galants sont les joueurs, et l'on en voit à foison. Le joueur qui
frappe des mains et des pieds, qui crie, qui fait tapage, c'est le ga-
lant jaloux, car la jalousie est toujours bruyante; le galant qui se
laisse tromper sans mot dire, c'est le joueur à contenance de mi-
nistre, qui entre, perd et paye sans témoigner de regrets, quoiqu'il
n'en éprouve pas moins ; le joueur qui joue sur gages, c'est le galant
novice, qui s'endette chez le marchand pour donner à sa maîtresse
de belles robes et des bijoux; le joueur qui fausse compagnie, c'est
le gaïant habile qui, une fois trompé, se retire en disant : Bien sot
est celui qui s'obstine à perdre ! le joueur qui joue sur parole, c'est
1 galant expérimenté qui promet, et qui ne paye que quand il tient;
Je galant qui fait sa cour avec de l'éloquence et des vers, c'est le
joueur fripon qui triche en jouant avec des cartes arrangées; la ga-
lerie qui obsède les joueurs sans leur être d'aucun profit, c'est les
voisins des galants, qui sans cesse les épient et les ennuient; les car-
tes du jeu d'amour, ce sont les dames, et chacun sait avec quelle
facilité elles se brouillent, et chacun sait de même que pour des
cartes neuves on met volontiers sous le chandelier. Enfin, pour com-
pléter la comparaison, jamais joueurs ni galants ne profitent de leur
expérience; ni les pertes, ni les menaces, ni même l'intervention de
ia justice n'y peuvent rien. C'est pourquoi je reviens bravenaenÊ à
mon ancien métier, et je vais, par mon industrie, tâcher de regagner
Valcahuete, dont U est souvent qu ;:(;on ■ic\Jii;ement dans les coœédiesde Calderon,
était
Ce qu a la cour ou nomme ami du prince.
JOURNÉE II, SCÈNE II. 3f
ce que mon industrie m'a fait perdre. — Mais je vois revenir Isa-
belle.
Entrent ISABELLE et CASILDA.
ISABELLE.
Casilda, puisque le soleil s'est déjà caché dans le sein de l'océan
•espagnol, ferme la porte. Ensuite tu chanteras avec Inès, et cela me
distraira do mes peines. Je voudrais quelque chose d'un peu mélan-
colique. (On frappe.) Dis-moi, Casilda, n'as- tu pas entendu frapper?
Qui donc peut venir à cette heure?
l'EDRO. à part.
Je parie que c'est notre galant qui m'appelle. {Haut.) Je vais re»
pondre.
ISABELLE.
Va; mais n'ouvre pas sans savoir qui c'est.
PEDRO.
Je m'en garderais bien ! (Â part.] D'autant mieux que je le sais
déjà.
ISABELLE.
Je suis toute émue. Quelle est la peine secrète qui me tourmente
ainsi? Quelle est cette illusion menaçante qui vient changer nos
chagrins en terreur?
Entre PEDRO.
PEDltO.
Madame!
ISABELLE.
Qu'est-ce donc?
PEDllO.
J'ai entr'ouvert la porte, et aussitôt un homme est entré enve-
loppé de son manteau jusqu'aux yeux. {A part.) Maintenant me
voilà justifié!
Entre LOUIS PEREZ.
ISABELLE.
Qui donc ose entrer ainsi dans cette maison?
LOUIS.
Moi.
PEDRO, à part.
Que vois-je?
LOUIS.
C'est moi qui viens savoir de vos nouvelle?.
ISABELLE.
D!e'J me soit en aide!
L0U13.
Et de q,uoi donc ètes-vous tous surpris?
PEDRO, à part.
3e n'en Duis dus de peur. Cachons-nous dans un eûis.
j-s LOUIS TEB.EZ DE GALICE.
tSABELI-E.
Comment donc, mon frère, t'es-lu hasardé à venir ici? Ne cra/ns-
tu pas la sévérité de ce juge qu'on a envoyé de la capitale pour pro-
céder contre toi, et qui déjà, pour ta résistance à la juslioe...
LOUIS.
Achève donc.
ISABELLE,
T'a condamné à mort.
LOUIS.
C'est le moindre de mes soucis ! Déjà profondément blessé, la
cœur décliiré des outrages que tu m'as faits, je ne crains pas de
mourir.
ISABELLE.
Je ne te comprends pas.
LOUIS.
Il est inutile d'en parler, il suffit que j'y porte remède; et puis-
que c'est le dessein qui m'amène, sois tranquille, j'en viendrai à
bout. Cependant il faut que je sache d'abord où en est ce juge. Que
s'est-il passé? Quelles charges y a-t-il contre moi?
ISABEILE.
Je ne sais que peu de chose, c'est que tu as été sommé de compa-
raître à cri public, que tous tes biens ont été mis sous séquestre,
et qu'on me laisse à moi une faible somme à titre d'aliments. Mais
du procès même je ne sais rien.
LOUIS.
Ne te trouble pas ainsi , ma sœur. Je suis venu te cbercoer.
Pauvre et sans protection, tu ne peux rester ici.
ISABELLE.
Tu as raison; je ne veux pas être exposée aux insultes de quelque
insolent à qui son audace ou son argent pourrait faire ouvrir ma
porte.
LOUIS.
Ton langage me rassure sur ce point. Mais un autre souci me
préoccupe encore.
ISABELLE.
Et lequel?
LOUIS.
C'est de ne pas savoir ce que le juge a écrit contre moi, et je ne
puis pas partir sans cela.
ISABELLE.
Comment le sauras-tu?
LOUIS.
Le moyen le plus simple, c'est de consulter l'original ; et puis-
que aussi bien je dois être banrii, vive le ciel ! il faut au moiiiî î^ue
ce soit pour quelque chose. [A Pedro.) Ainsi, traître, pour cora-
mencer. à novs ôt" *
JULIl.M-.i: 1!. sCLvNIi m. 33
ITiDUO.
Vous feriez mieux de commencer par un autre. \ ous (inirez par
moi.
LOUiS.
Comment te Irouvé-jc ici?
PF-rmo.
Éooutez-moi, je vous dirai la vérité. — Voyant qu'il était iiétW-
saire, indispensable...
LOUIS.
Eh bien! achève.
PF.DRO, continuant.
Que vous vinssiez en ce lieu. — je me suis mis en route tout
de suite pour m'y rendre, me conformant ainsi à l'ordre que vous
m'aviez donné de ne pas vous montrer ma Ggure.
LOLiS.
Et tu crois de la sorte...
PEDRO.
Sans doute, puisque vous me suiviez par derrière.
LOUIS.
Blcurs, infâme !
PEDivo, tombant.
Je suis ruort!... Aye! aye!
LOUIS.
Maintenant, viens, suis-moi. Je m'engage à te tirer de tous ces
dangers. [A part.) Mettons-la d'abord en lieu sûr, enlevons la par
avance à l'incendie de cette Troie qui sera bientôt enflammes, et
ensuite, vive Dieu ! l'on se souviendra de Louis Pcrez de Galice.
Ils sortent.
PEDUO, se relevant.
Ah 1 bienheureuse mort! c'est toi qui m'as sauvé, et tu as été
vraiment pour moi une invention sainte et divine. Oh! qu'il a rai-
son celui qui se recommande à toi!... Et puisqu'ils sont tous deux
partis, moi à mon tour je vais filer, (ilcr comme une étoile, en
bénissant trois fois le miracle qui a détourné de mon sein l'épëe
de ce démon !
SCÈNE III.
Enlrcnl LE JUGE et l N DO.ME5TI0UE.
LE JUGE.
Portez dans cette salle, où il fait plus frais, une table, une écri-
îoife et tous ces papiers. ( ^ part.) H faut que je les examine avec
Juin, qu'; je pèse les dépositions, que je voie enP.n ce qui me reste
à ftirc.
i LOUIS FEREZ DE GALICE.
tK POVÎRSTIQUE.
Voici, seigneur, tout ce que vous avez demandé.
Entre UN AUTKE DOMESTIQUE.
DEUXIÈME UOMHSTIQUE.
Seigneur, voilà un étranger qui veut vous parler. 11 prétend qu'il
faut que vous l'entendiez dans l'inlérôt de l'aiTaire pour laquelle
vTiî .^tes venu ici.
LK JUGE.
Ce sera sans doute quelque nouveau renseignement. Fais entrer.
Le Domestique sort
Entrent LOUIS l'EREZ et MANUEL.
LOUIS.
Reste à cette porte, Manuel ; et pendant que je parlerai au juge
ne laisse approcher personne, soit pour voir, soit pour écouter.
MANUEL.
Sois tranquille. Je le réponds qu'il n'entrera que moi.
Manuel sort.
LOUIS.
Je baise les mains au seis;neur juge, en le suppliant de s'asseoir
et de m'accorder audience, j'ai à lui parler de choses relatives à la
commission dont il est chargé.
LE JUGE, aux Domestiques.
Laissez-nous.
Les Domestiques sortent.
LOUIS.
Comme ce que j'ai à vous dire pourra être long , vous me per-
mettrez de prendre un tabouret.
LE JUGE.
Asseyez-vous. [A part.) Il s'agit probablement de que'.que révé-
lation d'une haute importance.
LOUIS,
Comment votre seigneurie se trouve-t-elle de l'air de ta Galice?
LE JUGE.
Fort bien, je vous remercie. {A part.) Ce sera une bonne journée !
LOUIS.
Pour venir au fait, j'ai ouï dire que votre seigneurie s'était trans-
portée dans ce pays pour procéder contre certains coupables.
LE JUGE.
Oui, seigneur, contre un certain don Alonzo de Tordoya et un
nommé Louis Perez. Don Alonzo est accusé d'avoir tué en duel don
Diègue d'Alvarade.
LOUIS.
Voyons; était-ce donc là un délits! extraordinaire qu'il dût faire
venir de la capitale un homme justement renommé pour sa science
et sa sagesse? Fallait-il pour cela abandonner les aises et le repos
JOURNEK II, SCEA'K III. i»
gui conviennent à votre âge? N'est-ce jtas une chose qui se voU t->us
les jours?
LE JUGE.
Aussi n'est-ce pas là l'essenlicl. Ce qu'il y a de plus imporlanf;,
c'est la rébellion à la justice, c'est la blessure faite à un corrdgjdor
par un malheureux, un insolent, nommé Louis Perez, un misérable,
un scélérat, qui ne vit ici que de meurtres et de crimes. Mais
qu'ai-je dit? II est imprudent à moi de parler ainsi et de montrer
ma pensée sans savoir qui vous êtes. Veuillez, je vous prie, me dire
votre nom et ce que vous voulez; car, avant tout, il faut savoir avec
qui l'on couse.
LOUIS.
Volontiers, je n'ai rien à cacher.
LE .'LGE.
Dites-le donc.
Louis Perez.
Holà! quelqu'un !
LOUIS.
LE JUGE.
Entre MANl'aL.
MANUEL,
Me voici, seigneur; que voulez-vous?
LE JUGE.
Qui êtes-vous?
LOUIS.
Un ami à moi.
MANUEL.
Et tellement votre serviteur, que tant que je serai ici, nul autre
ne vous servira que moi.
LOUIS.
Que votre seigneurie ne se trouble pas, et. je vous en prie oe nou-
veau, assejez-Yous. Nous avons beaucoup à causer.
Hanticl soit.
LE JUGE, à part.
Il est delà prudence de ne pas aventurer ma vie avec ces enragés,
qui, en outre, ont probablement du monde avec eux. [Il s'assied.
Haut.) Eh bienl Louis Perez, que voulez-vous?
LOUIS.
Seigneur, après avoir été quelques jours absent de ce pays, j'y
suis revenu aujourd'hui ; plusieurs personnes avec qui j'ai causé
m'ont assuré que vous aviez commencé une instruction contre moi;
mais malheureusement lorsque j'ai demandé ce que contenait cette
instruction, les unes m'ont dit une chose, les autres une autre.
Aioi aans mon impatience de savoir au juste ce qui en est, je n'ai
rien trouvé de mieux que de venir le demander à celui qui e6t le
36 LOUIS Pi:iu:z de OAi.ict:.
mieux instruit de tout. C'eit pourquoi, seigneur, je vous supplie
lie la manière la plus instante de vjuloir bien me dire ce qu'il y a
contre moi, afin que je ne f.issc pas quelque imprudence, dans ïe
doute où je serais de ce qui me condamne ou me justifie.
LF. JUGE.
La curiosité n'est pas mauvaise!
LOUIS.
Oui, je suis on ne peut i)his curieux de savoir cela. — Mais si
votre seigneurie ne veut pas me le dire, — écoutez. — (/; prend le
dossier sur la table.) Ceci me paraît être la procédure, c'est elle
qui me dira tout, et je ne vous en aurai point l'obligation.
Li; JUGE.
Que faites-vous?
LOUIS.
J'examine le dossier.
LE JUGE.
Mais songez...
LOUIS.
Asseyez-vous, seigneur juge, je vous le répète, et ne me forcez
pas à vous le dire si souvent. Voici le préambule, les procès-ver-
baux, selon l'usage. Je n"ai pas besoin de lire ça ; je sais à peu prè^
ce que ga dit. Venons à l'information. Voici le premier témoin. {Il
lit.) « Et ayant reçu en la forme prescrite le serment d'André
Ximenès, il a déclaré qu'iiu moment où parurent les deux cavaliers,
il était à couper du bois ; qu'ils se battirent seuls, et qu'un instant
après il vit tomber don Diègue ; que la justice étant survenue, don
Alonzo voulut s'échapper, mais que son cheval ayant été tué d'un
coup d'arquebuse, il senfuit à pied en courant, et arriva ainsi à
l'habitation de Louis Ferez... » [Parlant.) Bon ! voici que j'entre en
scène! {Il lit.) « Oue celui-ci pria poliment le corrégidor de ne pas
poursuivre avec tant de rigueur ce cavalier; que le corrégidor s'y
étant refusé, alors Louis Ferez se mit au milieu du chemin pour en
défendre le passage et résister à la justice; qu'il ne sait pas et ne
peut pas dire comment le corrégidor fut blessé. Telle est sa décla-
ration, qu'il affirme être vraie et sincère, sous le serment qu'il a
fait. »' [l'arlant.) Et il affirme la vérité. André Ximenez est un
homme de bien. Fassons au second témoin. (// lit.) « Gil Parrado
déclare qu'ayant entendu du bruit, il sortit de Salvatierra, et
arriva au moment où Louis Ferez se battait contre tous; qu'il le
vit ensuite se jeter dans le fleuve ; et qu'il n'en sait pas davantage. »
{Parlant.) Voilà qui est bref! — Troisième témoin, Jean-Baptiste.
— Voyons un peu ce que dira ce vieux chrétien. {Il lit.) «Il dé-
clare qu'il était caché derrière des arbres lorsque les deux cavaliers
vinrent se battre ; et qu'ils combattaient avec égalité, lorsque Louis
Ferez sortit d'une embuscade, et s'étant placé à côté de don Alonrn,
lousdeux. donnèrent la mort à don Diègue, lâchement et irattreu-
JOURXHl' 11, SCÈNE IH. ?7
sèment. >■ [rarlanl.) Vous en faut-il davantage, seigneur juge
pour appiécicr i et homme et smi léinoignage? Il est si infâme
qu'il a>ouo froidcmcrii fire demeuré tranquille en voyant consom-
mer un assassinat! Vive Dieu! il en a menti ! — Conliinions. [Lisant.)
« Que don Alonzo mont i à cheval et s'enfuit; que Louis Père/, ne
pouvant en fiiic autant, se battit contre la justicf, tua et blesfa
plusieurs personises. » — [Parlant.] C'est un juif! — Permettez,
seijcneur, que j emporte celle feuille; je m'engage à la rapporter en
temps utile. [L'arrachant.) Je veux faire confesser la vérité à ce
chien maudit... quoique, à vrai dite, il n'y ciit rien d'étonnant à ce
qu'il ne sût {)as faire une cuiifes>ion, car il n'y a p;is longtemps
qu'il l'apiuend. — Si les juges doivent prononcer sur les déposi-
tions, ce ne doit pas êire du moins sur de faux témoignages ; et ils
doivent, en outre, cnleiidre ce que l'accusé peut dire a sa décharge.
Que votre .«eigneurie considère que je n'ai pu commettre de délit
alors que j'étais traniiuillcment devant la porte de ma maison. Le
malheur est venu m'y chercher, il n'a pas dépendu de moi de le
fuir; et l'homme juste, vous le savez, comprend et excuse un mal-
heur amené par les circonstances.
UNE VOIX, du dehors.
L'homme qui est là dedans est Louis Ferez, maintenant que noua
sommes en force, entrez, et prenez-le.
MANUEL, du dehors.
«e suis ici pour le défendre.
LOl'iS.
Laissez-les critrer, Manuel. Peu m'importe à présent, car je sais
ce queje voulais savoir; et vous verrez que, parfois, ceux qui entrent
par la porte, peuvent bien sortir par la fenêtre.
u.\i-: VOIX, du dehors.
Arrêtez-le !
LE JLGE.
Rendez-vous, Louis Ferez,- et je vous promets, foi d'homme da
bien, qu^ yous aurez toujours en moi un ami.
LOL'IS.
Je ne cherche pas mes amis paimi les gens de robe. Ils ne se
croient pas obligés par leur parole, et ils font les lois en consé
quence.
LE JUGE.
Songez-y bien ; si vous ne vous rendez, voi}* êtes mort.
LOUIS.
Tuez-moi donc, si vous pouvez.
LE JUGIÎ.
Cvoyez-vous donc que cela me soit diffuiîeî
LOUIS.
Oui ; car j'ai mon bras pour m« défendre.
III. 4
38 LOUIS FEREZ DE GALICE.
tE JUGE.
Entrez donc, et s'ils se d(!fendent, tuez-les!
Ils enlrent TOUS.
MANUEL.
A eux, Louis Ferez I
LOUIS.
A eux, brave Manuel Mendez! Je vais éteindre les lumicreB, et
nous verrous briller leur courage dans l'obscurilé.
Il éieint les lumières.
PLUSIEURS ALGUAZILS.
Quelle confusion !
LE JUGE.
Quelle horreur!
LOUIS.
Place, canaille!... place, traîtres et lâches!... Celui à qui doit
rester l'honneur de la journée, c'est Louis Ferez de Galice !
Ils sortent en se Ijatlant.
JOURNÉE TROISIÈME.
SCÈNE I.
Une forêt, près de Salvalierra.
Entrent LOUIS FEREZ, ISABELLE, DON A JUANA et MANUEL.
LOUIS.
Cette haute montagne, dont le front sourcilleux semble toucher le
ciel, doit être notre défense et notre rempart; et puisque les lâches
qui en si grand nombre attaquèrent deux hommes seuls dans une
occasion si favorable n'ont pu nous arrêter dans la maison du juge,
qu'ils perdent l'espérance de se venger de moi. On ne sait pas où
je suis relire et l'on me cherchera ailleurs; car personne n'ira croire
que j'ai demandé un asile à un bois fermé et sans issue. — De ce
côté est la ville ; de l'autre, la nature intelligente a placé comme un
rempart de rochers au bas duquel le Miïïo, en guise de fossé, roule
ses ondes argentines. C'est ici qu'il faut nous établir. Les fourrés
de ce bois seront une sûre retraite pour la feinme et ma sœur,
qui, de leur présence, vont embellir ces lieux sauvages. Quant à
nous, la unit nous pourrons nous retirer dans ce hameau qui s'éiève
là-bas sur ce rocher, bien assurés que ce n'est pas là qu'on n-jus
JOIIRM'.E m, SCÈNE I. 39
supposera; et le jour nous descendrons ensemble, et nous irons sur
le clsemin dem inder notre subsistance aux laboureurs de ces con-
trefis. \ï va sans dire que nous n'userons pas de violence à leur
tg.iîd, ei *iue nous nous contenterons de prendre ce qu'ils nous
-donneront. C'est ainsi que nous devons vivre jusqu'à ce que la pre-
mière ardeur de ces recherches étarit aiïaihlie, nous puissions sans
pi^fil sortir d'ici et passer dans une autre province, oîi nous serons
ignorés et à l'abri de nouvelles disgrâces, si toutefois il est sur la
terre quel ^ue endroit écarté oii l'on puisse ne pas redouter les at-
tSinies de la fortune ennemie.
MANUEL.
Ce n'est pas la première fois, mon vaillant Louis Ferez, qu'un
homme de courage a trouvé asile dans la maison de celui même
qu'il avait tué; et comme la justice ne l'y cherche pas, parce qu'elle
ne présume pas qu'il ait pu s'y retirer, il reçoit la vie de celui à qui
il a donné le trépas. Ainsi nous, dans cette montagne qui appar-
tient en quelque sorte à nos ennemis, nous sommes en sûreté parce
qu'ils ne viendront pas nous y chercher. Alors même qu'ils vien-
draient, nous pourrions leur résister; nous ne craignons point d'y
être enveloppés. De tous côtés nous sommes protégés parées rochers
énormes, par ces ondes pures, qui paiaisscut rivaliser ensemble
lorsque le roc brille au soleil comme une onde étincelante, et que
le fleuve, à son tour, réfléchit dans ses ondes les rociiers, la verdure
et les fleurs.
ISABELLE.
Je vous ai entendus, et, vive Dieu, je suis outrée de la manière
méprisante avec laquelle vous avez parlé de nous, comme si vous
n'étiez que deux pour combattre! Non, mon frère, je suis à tes
côtés, je le suivrai partout, et tu verras si mon bras ne produit pas
comme le tien l'épouvante et la mort.
JUANA.
Et moi aus.'i, je ferai comme elle. J'ai parlé la dernière, mais je
n'ai pas moins de courage, et je saurai braver tout aussi bien les
périls et la mort.
LOUIS.
Je vous remercie de vos ofl'res généreuses, mais elles sont inu-
tiles. Les femmes doivent toujours rester femmes, et nous suffi-
sons à vous protéger. — Là-dessus, Manuel, allons ensemble jusqu'au
chemin, où j'entends que nous nous procurions de quoi vivre.
V^ous deux, attendez-nous ici.
Ils soriciil.
ISABELLF.
Fasse le ciel que vous reveniez si promptement, que la pensée
elle-même ne puisse pas calculer la durée de votre absence!
Elles Eorlect
40 LOUIS PEREZ DE GALICE.
SCLNE II.
Ud cliemin.
Eulrenl LOUIS PEREZ et MANUEL MENDEZ.
LOUIS.
Après avoir mis en sûreté votre femme et ma soeur, mon premier
soin, Manuel, a clé de vous amener à l'écart. Ce n'est pas sans motif
que j'ai voulu être seul avec vous. J'ai une affaire d'importance sur la-
quelle je désire prendre votre avis. Hier au soir, en lisant chez le
juge la procédure faite contre moi, j'y ai trouvé la déclaration d'un
faui témoin, d'un homme si infâme, qu'il prétend que j'accompa-
gnai don Alonzo lorsqu'il alla se battre, et que nous avons traî-
treusement donné la mort à don Dicgue. Voyez, mon cher; je vous
laisse à juger s'il me faut souffrir l'insolence d'un misérable qui a
voulu, par ses calomnies, souiller la conduite d'un malheureux au-
quel on ne .'aurait reprocher d'autre faute que de s'être comporté
en homme d'honneur.
MANUEL.
Et quel est ce témoin?
LOUIS.
Quind vous saurez son nom, vous verrez si cela ne doit pasajou-
ter à ma colère. C'est Jean-Baptiste.
iMANUEL.
Ne vous en étonnez pas, Louis Ferez ; c'est un lâche, et toujours
les lâches, n'osant pas se servir de l'épf'e, ont recours à la calomnie
ou à la fuite. Allons, marciions, et nous moqujjnt de tout, arra-
clions-Ie de sa maison, fût-ce en présence du juge iui-mên.e ; me-
nons-le de force sur la (ilace publique, et, là, faisoiis-lui avouer
qu'il est un infâme et un faux témoin. Moi aussi, j'enrage de pen-
ser que je l'ai épargné dans la nuit de l'escalade.
LOUIS.
Oui, mon ami, cliâtionsl'infàme. Je vous sais gré d'entrer ainsi dan
mon ressentiment; mais il faut dans l'exécution plus de prudence.
Il y a, vous le savez, deux sortes d'affaires d'honneur. Celle qui me
cherche; qui vient au-devant de moi, doit, dans toutes les situa-
tions, me trouver toujours prêt, quel qu'en puisse être le résultat.
Mais dans celle que je cherche, moi, je dois au contraire prendre
mes précautions; car, pour se battre comme pour nager, le plus ha-
bile est toujours celui qui sait conserver son manteau. — J'entends
du monde. Suivez-moi; vous verrez comment je veux vivre en pre-
nant ce qu'on me donnera sans faire de mal à personne, car je suis
un voleur plein d'honneur.
Entre un VOYAGEUR.
LE VOYAGEUR, à la ccintonade .
Mendo, mène mon cheval en main jusqu'au sortir de la forêt. Le
JOURNEE m. SCÈNE II. »r
chemin est on ns peut plus agréable, et je veux aller à pied quel-
ques instants.
LOUIS.
Seigneur, je vous baise les mains.
LE VOYAGEUR.
Soyez le bienvenu, cavalier.
LOULS.
Où donc va votre grâce, par un soleil si chaud?
LE VOYAGEUR.
A Lisbonne.
LOUIS.
Et d'où venez-vous?
LE VOYAGEUR.
Ce matin, au point du jour, je suis parti de Salvatierra.
LOUIS.
Je suis heureux de la rencontre, car je désire savoir des nouvelles
de ce pays, et je vous serai très-reconnaissant de vouloir bien m'en
donner.
LE VOYAGEUR.
Mon Dieu ! rien qui ait la moindre importance, si ce n'est les gen-
tillesses d'un homme dont toutes les actions seraient, dit-on, le
scandale de la contrée. Après avoir un jour blessé le corrégidor, je
ne sais plus pourquoi, il est entré hier au soir, à ce que Ion ra-
conte, chez le juge d'information, pour lire le procès fait contre
lui.
LOUIS.
C'est être bien curieux!
LE VOYAGhUR.
Et comme on voulait le prendre, il s'échappa des mains des al-
guazils avec un autre homme qui est, dit-on, un bandit et un meur-
trier comme lui. Mais toute la justice s'est mise en campagne pour
les prendre, et, selon les apparences, ils ne pourront échapper. —
Voilà les nouvelles.
LOUIS.
Maintenant, seigneur, — comme dans tout ce que vous avez dit
VOUS me paraissez un galant homme, — je voudrais savoir ce que
vous feriez si vous aviez un de vos amis dans une situation difficile
et qu'il vous suppliât de le sauver?
LE VOYAGEUR.
Je me mettrais à son c^té, bien résolu à vaincre ou à mourir avec
lui.
LOUIS.
Sericz-vous pour cela un bandit?
LE VOYAGEUR.
Non, cette»-
n LOUIS pij{!:z Dii gauce.
I.OUIS.
Kl si ensuite il vous revciinii que, dans la procédure faite par le
juge, on vous imputât de iàclies yssassinats, ne feriez-vous pas en
sorte de connaître les dépositions pour savoir quel est le faux té-
moin ?
LE VOYAGEUR.
Sans doute.
LOUIS,
Enfin, encore un mot. Si cet homme était poursuivi dans sa per-
sonne, si ses biens étaient saisis et qu'il n'eût pas de quoi ^ivîe, ne
ferait-il pas bien de le demander?
LE VOYAGEUR.
J'en con\iens.
LOUIS.
Et si la personne à qui cet homme demanderait ne lui donnait
rien, ne ferait-il pas bien de prendre?
LE Voyageur.
Cela est évident.
LOUIS.
Eh bien! si cela est évident, apprenez que je suis Louis Ferez,
que je vis comme vous voyez, et que je vous prie de me secourir.
Rlaintenant Considérez, seigneur, à quelle extrémité je suis réduit,
si vous me refusez.
LE voyageur.
Vous n'aviez pas besoin de ces raisonnements, Louis Ferez, pour
obtenir que je vous vinsse en aide ; car je sais ce que c'est que la
nécessité. Acceptez donc cette chaîne d'or, et si cela ne suflit pas à
vos besoins, je vous donne ma parole de revenir et de vous assister
plus largement.
LOUIS.
Vous me paraissez un digne gentilhomme. Mais, seigneur, avant
de prendre cette chaîne, je voudrais savoir si c'est par crainte que
vous me la donnez, à cause que vous vous trouvez seul avec moi
dans celte forci?
LE vovAcrun.
Non pas, Louis Ferez; je vous la donne seulement en considéra-
tion de votre position malheureuse, et j'aurais un escadron derrière
moi, que je vous la donnerais de même.
LOUIS.
Sur cette assurance, je la prends ; car je ne veux pas que l'on dise
de moi que j'si rien fait de mal. Dussé-je périr par la rigueur de
ma mauvaise étoile et d'un destin ennemi, je mourrai content si ia
renommée peut dire; C'est ainsi que la fortune a récompensé la
vertu de Louis Ferez.
LE VOYAGEUa.
Avez-vous autre chose à m'ordonncr?
JOURNEE III, SCÈNE U. 43
LODIS.
Nullement.
LE VOYAGEUn.
Louis Ferez, le ciel vous donne la liberté comme je le désire!
LOUIS-
Je vous accompagnerai jusqu'à la sortie de la forèî.
LE VOYAGEUR.
Ne vous dérangez pas, mon ami.
Il sort
Voilà qui est parfait ! J'aime a voir voler avec cette courtoisie et
cette politesse.
LOUIS.
Cela n'est point voler, c'est demander.
MANUEL.
Lorsqu'on voit deux hommes demander l'aumône de cette façon,
qui oserait les refuser?
Entrent DEUX PAYSANS.
PREMIER PAYSAN.
J'ai acheté, comme je vous l'ai dit, toute la jeune vigne qui est
sur le haut de la colline.
DEUXIÈME PAYSAN.
Celle qui était à Louis Ferez?
PREMIER PAYSAN.
Oui, la justice vend tout son bfen pour payer les frais, et je porte
l'argent au juge.
LOUIS, à Manuel.
Celui-ci est de mes connaissances; mais je ne risque rien de lui
parler, c'est un brave homme. — [Au Paysan.) Bonjour, Antonio;
quelles nouvelles?
PREMIER PAYSAN.
Quoi! c'est vous, Louis Ferez? — Comment osez-vous rester ici,
lorsque la justice a mis tous ses alguazils à vos trousses ?
LOUIS.
C'est à mes risques et périls. Mais il ne s'agit pas de cela; par-
lons d'autre chose. Vous êtes mon ami, écoulez. J'ai des besoins, et
je ne veux point faire une cliose infâme; vous portez là de l'argent
avec lequel vous pouvez m'ussister; je ne veux ni me laisser mourir
ni employer la violence avec vous. C'est pourquoi vous pouvez con-
tinuer tranquillement votre route. Mais voyez, vous, ce que vous
avez à faire, et arrangez cela de manière à ce que nous soyons tous
deux contents.
PREMIER PAYSAN.
Je ne vois qu'un moyen, c'est de vous le donner. (// lui donne la
huursc. A part] De celte manière je sauve ma vie; si je l'avais re»
fusé, il m'aurait tué sûrement.
4i LOUIS TEREZ DE GALICE.
LOUIS.
Je prends cet argent; mais à une condition, c'est que c'est de
bonne volonté que vous me le donnez.
PKEMIER PAYSAN.
Sans doute, j'ai la meilleure volonié de vous être ulile; mais cet
argent ne laissera pas que de me l'aire faute.
LOUIS.
Expliquez-vous. Voulez-vous dire que si vous vous sentiez assez
fort pour vous dëicudre, vous ne le donneriez pas?
l'HEMlLR PAYSAN.
Cela est certain.
LOUIS.
Eh bien, reprenez votre argent, et adieu; il ne sera pas dit que
Louis Ferez ait volé personne. Que l'on dise de moi que, pressé par
la nécessité, j'ai accL'plé ce qu on m'a doiiné, peu m'importe; mais
je ne veux pas qu'on dise que j'ai rien pris par force. Prenez votre
argent, vous dis-je, et Dieu vous conduise!
PAËMIER PAYSAN.
Que dites-vous?
LOUIS.
Ne m'entendez-vous pas? Dieu vous conduise I
PREMIER PAYSAN.
Que le ciel vous délivre de tous vos ennemis ! Ainsi soit-il ! Louis
Pcrez, j'ai encore la six doublons que je porte sans que ma femme
en ait connaissance ; ils sont à votre service.
LOUIS.
Non pas! maintenant je ne prendrais pas de vous une obole...
Allez, parlez; il est tard, le soleil va se coucher.
Lls Paysans sorleu!. Louis Ferez ei Mauuel s"eloignPut,
Entre DON ALO.NZO.
DON ALOi%zo, à part.
0 divine amitié! c'est avec raison que l'antiquité t'a élevé des
autels; car tu es la déesse à qui le» hommes d honneur doivent leur
adoration et leur foi... Pour remplir les devoirs d'un ami lidele, je
viens chercher en ce lieu l'homme qui m'a sauvé la vie ; car il a pu
renoncer à mon secours; mais je ne dois pas pour cela renoncer à
le secourir. Il y a du monde; je vais me couvrir le visage de mon
iRanleau, afin de n'êire pas reconnu.
LOUIS PEREZ et AlANUEL reviennent.
LOUIS, à don Alonzo.
Cavalier, la fortune force deux hommes d'honneur à demander
des secours de celte manière; car tous deux auraient scrupule à s'y
prendre d'une autre façon. Si vous pouvez, sans vous gêner, vous
montrer libéral envers nous, nous vous en serons fort reconnais-
sants; sans ouoi, voici la route, et que Dieu veille sur vous!
jotm.\i>'K III, sr.i^Nh: ir.
I)tt\ AL0.N7.0.
Louis Porez, je ne puis vous répondre qu'en vous embrassant, et
le cœur désolé. (Ju'i st ceci?
LOUIS.
Que vois-jc? don Alonzo?
DON ALONZO.
Embrassez-moi donc?
lOUIS.
Comment,! lorsque je vous croyais sur un vaisseau et voguint sur
les mers, je vous trouve à Saivalierra I... Pourquoi donc, seigneur,
êtes-vous revenu dans ces contrées?
DON ALONZO.
Je suis ^e^u vous joindre. La flotte allait mettre à la voile, j'étais
au moment d'entrer dans la chaloupe, lorsque le souvenir de tout
ce que je vous dois vint se présenter à mon esprit, et je fus si hon-
teux de vous avoir laissé partir seul, que je résolus de venir vous
rejoindre, pour ne pas être sans cesse tourmenté des mêmes regrets.
Je suis un ami trop dévoué pour me formaliser de votre manque de
confiance. Vous m'avez offensé, mais je viens me venger en mettant
ma personne à votre disposition. Me voici à vos ordres, mon cher;
que voulez-vous de moi?
LOUIS.
Je vous rends mille et mille grâces.
DON ALUNZO.
Voyons, que failes-vous ici ?
LOUIS.
Manuel et moi nous vivons dans ces montagnes, en défendant
notre existence au prix de celle des autres.
DOV ALONZO.
Puisque me voici, Louis Perez, les choses ne se passeront pas
ainsi. Ce village, au pied de ces rochers, m'appartient ; j'y entrerai,
sous ce costume, chez un de mes vassaux à qui je puis me fier, et
nous y demeurerons en sûreté jusqu'à ce que vous soyez fixé sur
le parti à prendre. Altendez-moi ici, je cours tout disposer, et je
reviens. — Désormais, soit en bien, soit en mal, nous devons cou-
rir tous trois la même fortune.
Don Alonzo sort.
LOUIS.
Que regardez vous là, mon ami?
MANUEL.
Je vois du monde venir de ce côté.
LOUIS.
Ils sont en nombre. Gagnons au pied, rassurés par l'âpreté du
chemin.
MANUEL.
Si nous fuyons à travers la forêt, le bruit des feuilles nous tra»
hira. Que faire?
46 LOUIS ri:Ri:z hk galtcp.
LOUIS.
Demeurons parmi ces rochers; ils nous cacheront à to js les ycui.
MANUEL.
Il n'y a pas à délibérer davantage, et nous n'avons [ilus le choix.
Voici qu'on arrive.
LOUIS.
Apres montagnes, soyez le tombeau d'un vivant; mais soye2 si-
lencieuses et discrètes comme la tombe.
Us se caoheiil et se couvrent de luaiiclia^es. .
Enlrent DONA LÉONOR, JEAN-DAPTISTE el DES DOMESTIQUES.
JEA\-B.\PTISTE.
Ici, madame, au milieu de ces fleurs, et protégée par ces dômes
de verdure couronnés de lauriers et de myrtes, vous pouvez braver
la chaleur du soleil. II n'osera vous poursuivre jusqu'ici; car les
précipices dont nous sommes entourés lui rappellent la chute de
Phaélon,
LF.ONOn.
Quelle que soit la chaleur du ;our, je ne puis m'arrcter ; la santé
de l'ain rai réclame mes soins. Cependant je vais ralentir ma mar-
che un moment, et pendant ce temps-là, j'espère, ce nu;igp qui
s'avance se sera interposé comme un voile épais entre nous et le
soleil.
Entre le JUGE.
LE JUOF.
En cherchant ceshommej, que le ciel mêmescmble cacher, — caril
m'est impossible detrouver le moindre vestige qui me lesindique,—
j'ai appris, belle Léonor, vos sujets d inquiétude et votre départ;
et aucune occupation n'a pu m'e;npcLhcr de venir mettre à vos pieds
l'assurance de mon dé\ouement.
LOUIS
Vous entendez, Manuel?
MANUE
Parlez plus bas.
LOUIS.
Etant résolu à infliger à ce tr;iîire un châtiment public, diles-moi,
trouverai-jc jamais une meilleure occasion, puisque dans celle-ci je
rencontre à la fois la vengeance el la gloire en défendant mon honneur
et celui de mon ami? Puis-je espérer de trouver jamais de nouveau
réunis le juge, la partie el le faix témoin? Je me montre.
MANUEL.
Prenez garde!
LOUIS.
J'y suis déterminé. Au péril de ma vie, je défends mon honneur.
MANUEL.
Eh bicnl puisaue vous êtes résolu à ce point,
plus. Mais un moment, voici du mon'
JOURNÉE III, SCÈNE II. i7
LOUIS.
Ah! malheureux! j'ai manqué l'occasionl
LÉONOR.
Voici quelqu'un.
LE JUGE.
Qu'est-ce donc?
Entre PEDRO, conduit par des ALGUAZILS.
PUEMIER ALGL'AZIL.
C'est un prisonnier que nous vous amenons.
DEUXIÈME ALGUAZIL.
Seigneur juge, nous avous trouvé, sur la route de Portugal, ce
rustre, qui a été domestique de Louis Perez. 11 doit savoir de ses
nouvelles ; car il a quitté Salvatierra lorsque son maître s'est cnfu|
pour la première fois; il est revenu avec lui, et maintenant il fuyait.
LE JUGE.
Voilà de graves indices.
PEDRO.
Oui, monseigneur, on ne peut plus graves; car en Allemagne ou
en Flandre, à la Chine ou au Japon, partout où je serai, il y sera
aussi.
LE JUGR.
Eh bien, alors, où est-il à présent?
PEDUO.
Oh! soyez tranquille, il ne peut pas tardera paraître. C'est le
maî;re le plus dévoué qui existe, et une fois qu'il me saura prison-
nier, il se laissera prendre pour le seul plaisir d'être avec moi.
LE JUGE.
Mais enfin, où est-il?
PEDRO.
Je ne le sais pas, mais je jurerais qu'il n'est pas loin d'ici.
LE JUGE.
D'où te vient celte idée?
PEDRO.
C'est que moi y étant, il ne peut pas manquer d'y être. Il m'aime
si tendrement, vous dis-je, qu'il faut toujours qu'il soit près de
moi... Slais, à parler sérieusement, si je savais où il est, je vous le
dirais à l'instant, afin de me mettre à couvert de sa vengeance; car
ce que je crains le plus au monde, c'est mon ancien maître, Louis
Ferez. Si j'ai quitté ce pays, c'a été pour me soustraire à sa fureur.
Je me suis réfugié en Portugal, et le même jour j'y ai vu arriver
Louis Perez; je me suis sauvé en Andalousie, et le premier homme
que j'y ai rencontré, c'est Louis Perez; je suis revenu en Galice, et
aussitôt Louis Perez y est revenu également , et la nuit dernière il
m'a laissé pour mort. Délivré des mains de ce démon, j'ai voulu
m'échapper, el ces gens-ci, seigneur juge, m'ont rattrapé au pre-
18 LOUIS PEI\EZ DK GALICK.
mier village. Ils m'ont arrêté comme sou doinesiique : je ne îe suis
plus; je suis à vos pieds, innocent comme l'enfant qui vient de
naître. Mais, entre nous, si vous voulez aller à la chasse de Louis
Pfrez, vous n'avez qu'à me pl;icer quelque part comme appeau: et,
sur ma icte, je parie que je le fais venir à la réclame et tomber dar.s
vos (ilels.
I,F. JUGE.
Ce ne ?ont ni tes plaisanierics ni ton air simple qui le tireront de
mes mains. Dis-moi sur-le-champ où il rsl; sinon, lo clie»alet te le
fera dire.
PEDRO,
Non. monseigneur, point de chevalet ni de cheval, je vous prie;
je n'ai jamais été bon écuyer; et si je connaissais la retraite de
Louis Ferez, vous sentez bien que pour ne pas faire cette agréable
promenade, je m'empresserais de desserrer les dents avant qu'on eût
mis le rnois a votre moulure ' ; mais je n'en sais rien.
LE JUGE.
C'est ce que nous verrons. Pour le moment, menez-le à ce village ;
qu'on l'y enferme et qu'on l'y garde avec soin jusqu'à ce que je le
fasse transférer à Salvatierra. tt veillez bien à ce qu'il ne s'évade
pas ; car à son assurance et a sa fermeté, on voit que c'est un homme
dangereux, et qui devait être le complice de son maître.
PEDRO.
Quoi! je vous parais si vaillant! .. Eh bien ! vive Dieu! de quatre
hommes que vous avez là, il y en a trois de reste. Sur trois, il y en
a deux; sur deux, il y en a un... que dis-je ? la moitié d'un suffit;
il n'en faudrait même que le quart; enfin, n'y en eût-il pas le quart
d'un, ce serait encore de trop.
Il sort emmené par les Algiiazils.
LE JUGE.
Voilà qui va bien!
LOUIS, à Manuel.
Maintenant que les aiguazils sont partis, et que le ciel m'envoie
l'occasion tant souhaitée, — car je trouve réunis Léonor, le juge et
Jean-Baptiste, sans autre garde que leurs personnes, — hâtons-
nous, profitons de la circonstance.
MANUEL.
Il n'y a plus à hésiter.
LE JUGE, à Léonor.
Où peuvent donc être ces gens-là?
' 11 y a ici tn jeu de mois sur le verbe desbocar, qui signifie tout à .\ fcis parier, &••
vsTitr et prendre le mors aux dents.
Ne desbncnra primera
Qut el potrc se desbosara.
LÉO.NOK.
JOURNÉE m, SCÈNE II. 49
LOUIS PEUEZ cl MANUEL se montrent.
. ^ MANUEL.
Ici, seigneur, si vous êtes biuii aise de le savoir.
1 ouïs
Dieu garde les homiêtes gens! — Enfin, nous voici tous rc^unlg.
JEAN-BIPTISTB.
0 ciel! que vois-je ?
Ilélas ! que devenir?
LE JUGE,
Que le ciel me soit en aide !
LOUIS.
Ne bougez!... Que chacun reste à sa place pendant que je ills
quatre mots au seigneur Jean-Bapliste.
LE JUGE.
Holàl
LOUIS.
Ne criez pas si fort, s'il vous plaît.
MANUEL.
Il est inutile que vous appeliez, sans quoi vous verriez approcher
à l'instant même votre très-humble serviteur de l'autre soir.
LE JUGE.
Est ce ainsi que l'on traite un magistrat? Est-ce ainsi que l'on
perd le respect dû à la justice? ^
LOUIS.
Personne, seigneur, ne la respecte plus que moi. Car, vous le
voyez, loin de vous olTenser en rien, je me mets à votre disposition ;
et je désire tant vous être agréable, que, pour vous épargner la
peine de me chercher de côté et d'autre, je viens vous joindre moi-
même.
LE JUGE.
Quoi! dans votre insolence, vous osez même vous présenter de-
vant cette dame dont votre crime cause le malheur, devant cette
dame qui vous poursuit et demande contre vous une vengeance que
ces fleurs, teintes du sang de* son frère, semblent demander avec
elle!
LOUIS.
Bien loin d'insulter à cette dame, c'est dans son intérêt que j'a-
gis ; car je lui enlève le prétexte d'un acharnement indigne d'une
personne aussi illustre, aussi généreuse ; je dissipe les soupçons in-
justes que lui a donnés un faux témoin. Vous allez en juger. — Di-
tes-moi, madame, dites-moi, si don Alonzo avait tué votre frère
corps à corps, sans trahison, à armes égales, poursuivriez-vous avec
tant de rigueur son châtiment et votre vengeance?
111. ^
BO LOUIS PEllEZ DE GALICE.
LKD.NOIl.
Non, sans doute; et quoique l'on ne nous instruise pas comme
vous, nous autres fi'inmes, dos lois de l'iionncur, cependant une
femme de ma sorte ne peut pas ignorer ce que l'on doit à une noble
disgrâce. Si don Alonzo avait tué don Diègue dans un Comhat égal,
il pourrait être, dans ma maison même, à l'abri de ma vengeance.
Que dis je? moi-même je lui pardonnerais, je le protégerais, s'il
n'avait été que malheureux.
LOUIS.
Fort bien, madame; j'acceiite celte parole. — Et puisque la loi
ordonne que nulle déposition ne soit valable si le témoin n'est con-
fronté, Jean-Baptiste, voici la tienne: je l'ai lue, déclare à présent
ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux.
11 lui donne la feuille de papier.
LlîiiNOR.
Quelle résolution! quelle audacel
LOUIS.
Premièrement, tu dis que lu étais caché lorsque tu vis les deux
gentilshommes se battre : cela est-il vrai?
JEA^-BAPTISTE.
Oui, sans doute.
LOUIS.
Tu dis ensuite que tu m'as vu sortir de derrière quelques arbres,
et me mettre à côté de don Alonzo, l'épée à la main. — As-tu dit
la vérité?
JKAN-BAFTISTE.
Je l'ai dite.
LOUIS.
Ta langue infâme en a menti !
11 lui lire un coup de pislo'el, et Joan-Baptisie toinljc à lerre»
JEAN-BAPTISTE.
Dieu me soit en aide!
LOUIS.
Seigneur juge, ajoutez cela à la procédure, et adieu. — Toi,
Manuel, détourne les chevaux de ces messieurs, et partons. Puis-
qu'ils ont alTaire ici, ils n'en auront pas besoin. Salut,
Ils sorlrnt
LE JUGE.
Par la vie du roi! tant d'audace sera punie, ou moi-même j'y
périrai.
JEAN-BAPTISTE.
Écoutez, madame, écoutez. Je meurs justement. Tout ce que j'ai
dit était autant de mensonges que j'inventais pour pouvoir épouser
sa sœur. Lorsque don Alonzo a donné la mort à votre frère, c'a été
corps à corps, épée à épée. Telle est la vérité. Je la déclare à haute
\oiï, pour n'avoir pas celte dette à payer après ma mort.
JOURNÉE 111, SCÈNE lit. 5i
LES ALGUAZILS reviennent avec PEDUO.
rUEMIlUl ALGUA7.iL.
En entendant la détonation, nous soiiirnes revenus aussitôt pour
nous mettre à vos ordres.
LE JUGE.
Venez tous. Louis Ferez est dans celte montagne.
PEDUO.
Ne vous l'avais je pas dit, qu'il ne manquerait pas de venir à ma
suite?
LE JUGE.
lis mourront aujourd'hui. Que deux hommes restent avec cel
ci, qui est évidomnniit coupable, et que les autres me suivent.
PliDRO.
On me reprochait de ne \ouIoir pas dire où se cachait Louis
Ferez : n'ai-je pas dit qu'il viendrait? et n'est-il pas venu? De quoi
suis-je accusé à présent?
PREMlF.n ALCUAZIL.
Que deux hommes sortent avec lui. — Allons, marche, traître, et
tais- toi,
Ils soricnl.
LÉONOR, seule.
Je serais fâchée que l'on par\înt à s.iisir cet homme. Après avoir
vivement désiré sa perle, mainti'nant que je sais la vérité, la ven-
geante me semblerait une barbarie, it je veux le sauver, s'il est
possible.
sctîSE m.
Une .luîrt; partie du chemin.
Entrent LOUIS PEdEZ st MANUEL.
LOUIS.
Nos chevaux sont épuisés, rendus. — Enfonçons-nous dans la
forêt, et là, attendons de pied ferme les alguazils.
LE JUGE, du dehors.
Ils sont cachés dans ce fourré. Entourez-les de toutes parts.
MANUEL.
Nous sommes perdus. Impossible de nous détendre contre tous
ces gciis-là, car nous n'avons pas de point d'appui.
LOUIS.
Si fait, et le voici. Vous et moi tournons-nous le dos réciproque
ment De cette manière, ils trouveront partout un cœur, un bras,
uneépée. Combattez ceux qui tomberont de votre côté; gardez ma
vie, je garderai la vôtre.
MANUEL.
Si tu la gardes, je n'ai rien a craindre, alors même que viendrait
le monde entier.
52 LOUIS PKRKZ Dl<: GALICE.
Entrent LE JUGE et LES ALGUAXILS. LOUIS PEREZ el MANUEL sont
dos à dos, et coiuballenl en lournanl el ga^^naiil du terrain.
Le juge.
Slarcliez sur eux.
LOUIS.
Avancez, canailles. ~ Comment va, Manuel?
MANUEL.
Très-bien. Et vous, de votre côté?
LOUIS.
Mon ^;iée .s'en donne à cœur joie!
LE JUGE.
Ce sont des diables que ces hommes!
LOUIS.
Puisqu'ils nous abandonnent le poste, courons au sommet
MANUEL.
Auï rochers!
Ils sortent.
LE JUGE.
Suivez-les, et ne les laissez pas échapper !
SCÈNE IV.
Une aiilre^iarlie du Ijois.
Entrent JUANA et ISABELLE.
ISABELLE.
Le coup d'arquebuse que j'ai entendu, ce bruit plein d'épouvante
et d'horreur, n'a pas clé siulemeiit pour moi comme un édal de
tonnerre, il m'a frappée comn e la foudre. — Dieu me soit en aide!
D'où vient que Louis et Manuel lardent ainsi? Je me sens glacée da
crainte. — Chère a'nie, parlez-moi donc.
JUANA.
Comment voulez-vous que je >ous réponde, moi qui partage vos
doutes et votre terreur?
ISABELLE. ■
Descendons de la montagne; mieux vaut encore mourir d'une
fois que de mourir lentement dans de semblables angoisses
Entrent LOUIS FEREZ et MAuUEL.
LOUIS.
Tâchez, Manuel, d'escalader le rocher... et une fois que nous
gérons tous deux là-haut, vive Dieu ! une armée peut venir, elle ne
Dous aura pas.
ISABULLl:.
Louis!
JUANA.
Manuel 1
Mon bien I
Ma sœur.'
Qu'pst ceci?
JOURNÉE 111, SCÈNE IV. tij
MANUEL.
LOUIS.
ISABELLE.
LOL'IS.
Le monde entier nous poursuit.
MANUEL.
Il n'y a point de puissance humaine pour lutter contre le destin.
ISABFLLE.
Ne craignez pas le monde entier. Vous, vous avez vos épéesj
nous, avec nos mains, nous pourrons faire rouler ces rochers.
Entrent LE JIGE et SA TROUPE.
LE JUGE.
Escaladez ces rochers. Malgré leur insolente audace, ii faut que
je pose mon pied sur leurs létes orgueilleuses. Vive Dieu! pour les
exécuter selon leurs Uiéiites, ce pays servira de place pullique, et
cette montagne d'échafaud. A celui qui me livrera Louis l'erez
mort ou vif, je promets deux mille écus.
LOUIS.
En vérité, c'est par trop bon marché. Vous m'estimez trop bas;
moi, je vous estime mieux rue cela. {A la Troupe.) A celui qui me
livrera mort ou vif le seigneur juge, je lui donnerai de ma maia
quatre rr.ille écus.
LE JUGE.
Tirez, tuez! qu'ils soient fr.jppés tous deux par la f.udre!
On lire un coup J'aiiiueljuse. Louis loiiibe.
LOUIS.
Dieu me protège! je suis mort.
LE JUGE.
Rends-toi !,
LOUIS.
Moi, me rendre? non, j'ai mon épée... Mais, hélas ! je ne puis me
sontenir. Approihez, venez me prendre.
LE JUGE.
Quoi! tout mott qu'il est, il résiste encore!
ISABlilLE.
Un moment, de grâce, ne le tuez pas!... ou si votre fureur a soif
de son sang, versez aussi le mien.
LE JUGi:.
Marchons à Salvatieria Celte prise me suffit.
MANUEL à Junna.
Lai.«se-moi!
JUA.NA.
Quel est donc ton projet? 5^
K4 LOUIS Pl'llKZ DE GALICE.
SIANUKL.
De me préciiiher dans ces abîmes.
JUANA.
Arrête!
MVNOF.L.
Làciic-moi, ou, par Diei; ! l'enserrant ilar.s mes bras je me "ance
avec toi au lond de la valide, oti nous ariivi-rons en laiiibea'Ji,
Entre DON ALOIS'ZO.
DON ALONZO.
Que se passe-t-il donc?
MANUF.L.
On emmène prisonnier Louis Perez. Dussé-je y pdrir, on verra
aujourd hui jusqu'où peut aller mm amitié.
DON AlONZO.
Siiivons-le. Je suis venu ici en secret, et j'aurais voulu qu'on igno-
rât m<< présence en ce lieu. iMais puisque les choses en sont venues
à ce po nt, i)tiisqu'un .uni se ti ouve en un tel péii;, je laisse là toutes
CCS considérations, et, comme vous, je suis prêt à mourir avec lui.
ils SOltClll.
scknl: V.
liie auUc pallie de la forêt.
Entrent PEDPxO et DEUX AGUAZILS.
l'REMIER ALGUAZM,.
Entendez-vûus ce bruit dans la montagne et dans la vallée?
l'r.Diio.
Si vous voulez m'allendre ici un petit moment, j'irai, je m'infor-
metai de tout, et je reviens aussitôt vous conter ce qui se passe.
OELXll^.ME ALGUAZIL.
Ne t'avise pas de bouiier; ou si tu fais un seul pas, deux balles
t'impêchtront d'aller plus loin.
PEDRO.
Votre éloquence me perBU?de '. Eh bien, si vous ne voulez pas
que j'aille savoir des nouvelles pour vous les r"?dire, allez vous-
mémi'S les chercher, et vous me les rapporterez. Pour le coup, cela
est facile.
l'RE.M]Ell ALGUAZIL.
Nous ne te quitterons pas une minute.
PEDKO.
Voilà ce qui s'appelle des gardes! Il serait à souhaiter que l'on
' Dans IVspagnol, lorsipif; ras'iazil dit à Pedro, « deux halles cempCïlieroQt. d'aller
plus loin,» Pedro re'poiid litléralernont : Ce scraioût d'ailmirables remoraà.
Seran rémoras nolahles.
Le r('inora est, comme on sait, un polit poisson auquel les anciens aUfibuaieût le poa-
\oir d'iirèlcr uu vaisseau.
JOUllNÉE 111, SCCXE V. 53
gardât aussi bien !es coinmaiidoriieiils de Dic.i c', de i'hulisc! Kn-
fin, quoi qu'il en soit, ce qui me console, c'est que tant que j'; se-
rai avec vous, Louis i'crcz ne viendra pas nie chercher, si toutefois
je puis élre en sûreté contre lui.
l'UF.MIEU ALGUAZIL.
Voiii beai;roup de monde.
ruDiio.
Il est vrai. — D'abord, on avant, deux arquebusiers; par der-
rière, deux autres; au niiliiu deux un hummc enveloppé de son
manteau, et puis une foule de gens.
Entrent LE JUGE, LOUIS PEUEZ, DES ALGUAZILS, etc , etc.
LE JUGE.
OÙ est votre prisonnier?
PREMIEU ALGUAZIL.
Le voici, seigneur.
LE JUGE.
Fort bien. Attachez-les ensemble, et tous deux marcheront ainsi.
TROIS! i.ME ALGUAZIL.
Louis l'erez ne pourra pas saivre, seigneur; il a le bras en mor-
ceaux, et tombe en défaillance par la perte de son sang.
LE JUGE.
Laissez-lui r prendre haleine; découvrez-lui le visage un moment.
l'LDUO.
Sur ma foi! il y a un soi t qui me poursuit, et il y aurait de quoi
perdre patience. Vous verrez comment tout ça va finir... On nous
liera avtc les mêmes fers, on nous mettra dans la morne prison, on
nous serrera le cou avec la morne corde, on nous pendra à la même
potence, et puis on nous jettera dans la même fosse.
LOUIS.
Qui est donc là qui se lamente?
rcnito
Personne.
LOUIS.
Sois sans crainte, Pedro; lu n'as plus rien à redouter mainte-
nant. Hier c'était le jour de tuer, aujourd'hui c'est le jour da
mourir. Ainsi tout change sans cesse, ainsi s'évanouissent les vains
projets des hommes 1
LE JUGE.
Quolle est donc celte iroupe armée qui se place devant nous en
faisant mine de nous barrer le passage?
EntieiU DONA LÉOXOR, DONA JUANA, ISABELLE et PLUSIEURS
DOMESTIQUES.
Ll'o.NOK.
C'est moi qui viens avec ces dames. Assez longtemps, trompée
par les arlKiccs d'un traître, j'ai i-oarsuivi une injuste vengeance;
BO LOUIS PEREZ DE GALICE.
je rougis de ma faute, et voudrais la réparer. Donnez-moi voirc
prisonnier; pour ce qui me concerne, je lui pardonne.
ISABELI.r.
Oui, rendez-nous le prisonnier à l'instant, ou sinon nous Sommes
résolus à vous l'enlever.
l'EDIlO.
Comment donc cela fin ira -
I.OUIS.
Renoncez, belle Léonor, renoncez à sauver ma vie.
EnlrentDON ALONZO, MANUEL, et une foule de gens armés.
D0\ ALOXZO.
Ecoutez un mot, seigneur juge.
LE JUGE, à part.
Il ne nous manquait plus que ce nouvel embarras.
D0\ ALONZO.
Je suis don Alonzo de Tordoya, et t'est ainsi que je prouve mon
amitié et ma rcon/aissance. I\la déniarclie vous dit si nous sonmics
résolus; aussi vous ne refuserez pas, j'espère, de nous rendre votre
prisonnier.
MANUEL.
Tous ceux que vous voyez ici sont prêts à mourir plutôt que
d'abandonner un dessein aussi honorable.
LÉONOn.
Le prisonnier!
ISABELLE.
Le prisonnier!
JUAVA.
Le prisonnier!
D0\ AI.O\ZO.
Eh bien ! voulez-vous le rendre?
LE JUGE.
Essayez de l'enlever.
DON ALONZO
Tombez sur cia, point de quartier.
LÉONOU.
Je suis de votre côté, don Alonzo ; mais après, songez-y, je yen
gérai la mort de mon frère.
DON ALONZO.
Ce n'est pas le moment d'en parler; plus tard je vous donnerai
toute satisfaction.
PEDRO, à part.
Il lui donnera sa main, je crois, pour un mariage.
DON ALONZO.
Eh quoi! seigneur juge, n'y a-t-il d'jnc pas d'accommodement
possible ?
joui\nl;i': m, scLNii v. 87
I.K JUGE.
Je ne veux rion enlendrc.
DON AL0\7.0.
Eh bien! mes amis, courage; frai.ppz, mes amis, frappez!
Us iciioiisscni 11 s Algiiazils et dëllvrcnl Louis Perci.
DON ALONZO.
Vous voilà libre, Louis Ferez.
LOUIS.
Non, je ne suis point iil re, noble don Alonzo. car je suis plus
fortement enchaîné que jamais par la reconnaissance, et je vouJ
appartiens pour la vie.
DON ALONZO.
Laissons là les compliments.
LOUIS.
Qu'allons-nous fjire?
PEDRO.
Faites- vous moine; c'est le moyen le plus sûr de conserver la vis
et la libcr'é. Mais, dites moi, n'rst-il pas temps enfin que vous me
pardonniez? vous m'en avez fait passer d'assez rudes; j'ai assez
soufTert à eau e de vous de la fatigue et de la faim. Seigneur don
Aloiizo, soyez donc assez aimable pour m'obtenir ma grâce.
DON ALO^ZO.
Lo us Ferez...
LOUIS.
11 suffit, mon ami; je pardonne à cause de vous. — Allons re-
joinùre ma sœur et dona Juana qui nous atter dcn'J. Ainsi finissent
les curieux exploits de Louis Ferez; et la seconde partie vous ap-
prendra le reste de sa vie 2.
L'irsi^ue don Alonzo, Manunl et les domestiques ont donne la cliasseanx Jlguazils,
ils soni sortis de la scène, et, en y rentrant, iU ont laissé IsalicUo et Jiiana derrière
le lliéit'e.
La secondi' jiariie annonce' ■ ne se trouve ['îs dans les œuvres de CiKlercn. 11 est
trt»-pr9bal)le qu'elle n'a pas cic faite.
riN DE LOUIS PEnF-7. DE GALICE,
LE SECRET A HAUTE VOIX
EL SECIlliTO A VOCES. )
iNOTICE.
Deux jeunes gens quv s'aiment de l'amour le plus teniire, rnsîs qui, !'onir3,
ries dans leurs amours, imaginent un stratagème afin de pouvoir se carier
tout haut devant le monde, sans être compris, de ce qui les intéresse unique-
ment, telle est la situation principale de cette comédie et celle qui en a mo-
tivé le titre.
Les autres situations ne sont pas moins ingénieuses. Les scènes diverses où
le valet, dont la curiosité est sans cesse en éveil, trouve son maîlre instruit
de SCS trahisons, sans qu'il puisse deviner d'où lui viennent les avis ; la scène
des portraits; la scène où le vieil Arneslo retient chez lui Frédéric pressé
d'aller rejoindre sa maîtresse pour s'enfuir avec elle ; eiilin, la grande scène
du jardin, qui termine la pièce ; tout cela est charmant et de la plus heu-
reuse invention.
Quand on considère dans son ensemble cette brillante composition, la va-
riété des épisodes, leur suite, leur enchaînement, on est obligé de classer El
Secreto à voces parmi les meilleures comédies d'intrigue de notre poëte.
Beaumarcliais, qui avait dû voir représenter cette comédie pendant son
séjour à Madrid, en a imité plusieurs situations dans le Mariage de Figaro,
et, en particulier, la scène du dénoûmeiit, qui lui a donné l'iJce de son cin-
quième acte. Me permettra-t-on de l'avouer? Je préfère la scène de Calderon,
comme plus naturelle et plus vraisemblable.
Cette pièce a, en outre, inspiré à deux hommes de beaucoup d'esprit,
MM. Désaugiers et Dumaniant, une comédie, niallieureusement fort bour-
geoise, qui fut jouée au commencement de ce siècle, sot s ce litre : l'Adroilt
ingénue.
LE SECRET A HAUTE VOIX
PERSONNAGES.
ri.ÉRIDA,
(iuchessc
de Parme.
HENRI, (lue
de Manloue.
LAURA,
)
ARNKSTO, vicillsrd.
FLORA,
> dames.
FABIO, valC
l de Frédéric.
LIBIA,
)
MUSICIENS.
FRIDERIC
LISARDO,
' 1 caval
iers.
La
scène
se
passe à Parme.
JOURNÉE PREMIÈRE.
SCtNE I.
TJn parc.
Entrent les Musiciens, puis les Dames, qui portent des rlinpennx et de petites
canne? ', puis LA DUCHESSE, donnant In main h AUN'ESTO; puis, loulè
la lin et quelque temps après, HENRI, FRÉDÉRIC et FABIO.
TOUS LES MUSictENS, chantant.
« Oui, mon cœur, lu as raison; exhale tes plaintes touchantes.
Mais, hélas! que ces plaintes sont inutiles! car si la raison ne le
sert tic rien quand ta aimes, à quoi te sert d'avoir raison d'aimer?*)
FLORA, chantant.
«Eh quoi! après tant d'années, ton audace insensée n'esi-elle
point faliguéi' de ne voir que mépris, de n'entendre que refus?
Donne donc les illusions passées à l'oubli, ô mon cœur, sans essaver
désor.'iiais d'égaler ta plainte à ta souffrance. »
TOUS LES MUSICIENS, chantant.
« Car si la r.iison ne te sert de rien quand tu aimes, à quoi te
sert d'avoir raison d'aimer? »
La Duchesse, Aruesto, les Dames et les Musiciens Iraversenl la scène cl s'iloiL;iiciit.
FRÉDÉRIC.
Puisque vous vous êtes conlié à moi pour venir voir en secret ia
belle Floride, tenez-vous dans cet endroit écarté, et d'ici vous pour-
rez la voir.
HENRI.
Ah! Frédéric, que ne dois-je pas à votre gracieuse obligeance!
FllÉnÉRIC.
Je vous dois plus encore pour la confiance dont vous avez bien
voulu m'honorer. _
' Las dimai con muUtillas y sombreros, elc., elc, elc.
GO LK SIîCUEr A ÎIAUTE VOIX.
III'NUl.
Il est vrai que je n'en aurais témoigne? une semblable a personne
FRÛniauc.
Ne parlons pis de cela; que ce valet ne sache pas qui vous êtes
FABio, à part.
J'ai beau faire pour savoir qui est cet Îi6le qui nous vient d'ar-
river, et qui fait tant de mystères sans être ni le rosaire, ni le
curé *, je ne puis y pirvenir.
FRÉDÉRIC.
Comment trouvez-vous ce pire?
HENRI.
Je ne crains pas de dire que dans tous les rdcifs fabuleux que
j'ai lus pOoir rnc divertir, aux heures de loisirs où j'occupais encore
mon intelligence, je n'ai rien vu d'aussi beau, d'aussi noble, d'aussi
brillant quiî le parc qui s'offre en ce moment à mes yeux. 11 me
semble voir ou les bocages de Diane, ou les jardirs de Vénus.
FRÛDÉHIC.
La bflle Florida est plongée dans une telle mélancolie, — le citl,
fans doute, la lui a envoyée pour la punir de ses perfections, —
qu'elle cherche et que nous cherchons sans cesse pour elle de nou-
villcs distractions. C'est dans ce but qu'en celte matinée de mai
elle e.st descendue dans ce lieu paisible et charmant, où elle a
Irouvé un concert d'instruments et de voix.
HEXUI.
Je m'étonne fort, je l'avoue, qu'à son âge, avec sa beauté et son
esprit, elle ail permis que la tristesse ait pris sur elle un empire si
absolu, et qu'étant née duchesse de Parme et douée par le ciel de
tant d'admirables qualités, elle n'ait pu éviter les coups de la for-
tune. Se peut-il bien que personne ne connaisse la cause de soa
chagrin.
FRÉDÉRIC.
Non, personne.
FABIO.
Comment, personne". Moi, je la sais.
rRÉDÉIlIC.
Toi ?
FABIO.
Certainement.
FRÉDÉRIC.
Eh bien, parle, qu'altends-tu ?
UtlSiU.
Hàle-toi.
FABIO.
Vous me garderez le secret?
' Nous ivons reproduit une plaisanlerie un peu hasardée sur !e t'ouble S6ns du mot
mystère.
IOUR\FÎR , 01
FUKDKiur, i;t iiiî.\;;i.
Oui.
FAB!0.
Eh bien, sachez que son mal vient...
Tu t'arrêtes!
IIEMU
Achève.
FAmo.
Oui, son ma! vient de ce qu'elle s"est amourachée de moi; elle
Irainl mon indiiïérence et n'ose pas se déclarer.
FBiiDÉmC.
Imbécile! va-fen.
Laisse nous, maraud.
IIENRT.
FABIO.
Eh ben, ma foi! si ce n'est pas cela, ce sera autre chose.
HENRI.
Voilà que la compagnie revient de ce côté.
FRÉDiRlC.
Alors retirez-vous, de grâce; je voudrais me mê'er à la compa-
gnie pour qu'on ne s'aporçoive pas de mon absence. D'ailleurs je
perds la vie si je perds l'occasion de parler à une de ces dames.
IIKNKI.
Je n'ai nullement l'intention de vous gêner, loin de là; je vous
lai'^se et je vais lui parler. Après avoir va sa beauté merveilleuse,
je suis curieux de jouir de son esprit. Le stratagème que nous avons
iâuaginé cette nuit, et qui consiste à lui avoir écrit cette lettre en
étant moi-même mon scciéiaire, me sera un moyen de lui parler.
Et maintenant que me voici près d'elle, je veux savoir enfin s'il est
vrai que la fortune favorise l'audace.
Il soit.
FRÉDÉRIC.
Je suis dans un étrange embarras. Si je révèle qui est le duc, je
trahis le secret qu'il m'a confié. Si je le tais, je trubis la foi que je
dois à la duchesse, dont je suis le domestique, le vassal et le pa-
rent*. Que faire'?... Mais pourquoi hésiter? mon devoir ne passc-
t il pas avant la confiance qu'il m'a témoignée'?... Et cependant,
hélas! si je perds la protection du duc, je perds en même temps
tout espoir que sa maison soit le refuge de mon amour, aussitôt
que Laura... Mais que dis je? que ce mot retourne au fond de mon
sein, car il me semble que je l'offense rien qu'.n prononcer son
nom.
FAB 0.
Seigneur, quel est donc cet hôte qui cette nuit nous est arrivé
' Au dix-scpiième siècle, en Fr.uice Cûtumo en Espagne, les grauJs seigiicuis avaieat
parfois (le leurs pareuts Jang leur domeslicilé.
m. G
0"5 LK SECnKT A HAUTE VOIX-.
déf^iiisé, et qui, niaiiiienatit, ëiiic de se montrer, et mOmo se
cache ?
Fni'.D^RIC.
C'est un de mes amis à qui j'ai toutes sortes d'obligations.
FABIO.
Est ce que vous l'avez eu pour page '? Mais, après tout, de
quoi est ce que je me mcle? qu'il soit ce qu'il voudra, il e.<^t tou-
jours le bienvenu. Au bout du compte, nous n'en dînerons que
mieux ces jours-ci. Car s'il est ennuyeux de faire des façons pour
le lit, il est aimable, spirituel et de bon goût d'en faire pour la
table.
FRlinÉRTC.
Voici qu'on revient, Fabio ; silence.
Nouvelle entrée de la DUCHESSE et de sa Suite.
FLORA , chantant.
« Si tu aimes la belle Aialante sans être digne d'elle, sache
souiïrir et te taire; car le môme Kiotit qui te la fait aimer doit
l'empêcher de la haïr. Accuse ta malheureuse étoile et non pas son
caractère capricieux, sans alléguer, ô mon cœur, que tu as perdu
la raison. »
TOUS LES MUSICIENS.
« Car si la raison ne te sert de rien quand tu aimes, à quoi te
sert d'avoir raison d'aimer?
LA DUCHESSE.
De qui sont les paroles?
FRÉDÉRIC.
Elles sont de moi, madame.
LA DUCHESSE.
J'ai remarqué que dans tout ce que l'on me chante de votre fa-
çon, vous vous plaignez toujours de l'amour.
FRÉDÉRIC.
C'est que je suis sans fortune, madame.
LA DUCHESSE.
Qu'importe, pour aimer?
FRÉDÉRIC.
Cela importe pour mériter. Aussi voyez-vous, madame, que je
me plains, non pas d'aimer, mais de ne pas mériter.
LA DUCHESSE.
Eh quoi ! Frédéric, vous aimez un objet si peu digne, qu'il se
laisse guider par des vues d'intérêt?
FRÉDÉRIC.
Ce n'est point celle que j'aime qui fait attention à ma pauvreté.
* ... Le huviste
doncel?
Se soupçonne qu'il y a ici une plaisanterie d'un goùl fort equivoqno.
joui'.M':!': î, scKMi: i. 03
l.\. DUCHESSE.
Qui peut alors y faire aUciiLion?
rnùiiLiiic.
Moi, madame
LA DUCHESSE.
Et pourquoi?
ri'.r.iiKiuc-
C'est qu'elle m'empêche de déclarer mon amour, je ne dis pas i
elle, ni à ses parents, ni a quelqu'un des siens, mais a une humble
suivante son esclave; car je sais trop bien qu'un galant qui n'entre
pas en donnant n'a rien à demander c;i entrant.
LA DUCHESSE.
Un amoureux qui n'a pas obtenu davanîage peut bien révéler
l'objet de sa flamme. Il ne manque point au respect qu'il lui doit dès
qu'il s'avoue aussi mal traité. Aus>i je m'étonne, Frédéric, qu'ai-
mant et ne méritant pas, vous ne confiiez à personne quel est
l'objet de votre amour.
FIlÉnÉlUC.
Il me semble, madacne, que je dois tellement garder ce secret,
que j'ai résolu mille fois de ne plus jamais parler, de peur que
quelqu'un de mes scnliinents ne vienne à m'échapp?r avec mes yn-
roles; et mon amour me paraît tellement chose sacrée, que je sur-
veille presque l'air que je respire et que je ne le laisse qu'à grand'-
peinc entrer dans mon sein; car l'air même m'est suspect, et je ne
vOijdrais pas que l'air même vint à savoir quelle est celle dont je
porte 1 image dans mon cœur avec tant de mystère.
LA DUCHESSE.
Assez, assez; tout cela n'est iju affectation et niaiserie. Et com-
menl, en parlant à ma personne, me parlez-vous ainsi de votre
amour? Oubliez-vous donc qui je suis?
FKÉDÉIUC.
A qui la faute, niaJame? Vous m'avez interrogé, j'ai répondu.
LA DUCHESSE.
Vous avez répondu à des choses que je ne vous demandais pas.
— Arnesto?
A!l\ESTO.
Madame?
LA DUCHESSE.
Ayez soin que l'on remette au plus tôt à Frédéric..»
FiiÉDÉuic, à part.
Je suis perdu!
LA DUCMI-SSE.
Deux mille ducats de gratitlcition, afin qu'il p'jisse a^nsi
gagner les suivantes de sa dam». Je ne veux pas que son manque
de cournge l'eipose encore à me p;irler comme il l'a fait, et qu'étant
si timide avec elle, il soit avec moi si hardi.
61 Li; SECRET A HAII TK V )IX.
FLOii\, bas, à Libla.
Sa mélancolie la porte d'un cxirême à l'auirc.
LiBi\, bas, à Flora.
Jamais je ne lui ïi vu pareille hunicur.
LAL'UA, à part.
Mallicureusemcnt pour moi, j'en péiiclre la cause, que tout Î8
monde ignore.
rur.hKiuc, à la Duclicssc.
Je baise mille fois liutiibleni nt la terre sur laquclie vous mar-
chfz, et où le conlacl de vos pieds cliarmaïUs fait naître en un
instant plus de Heurs que n en produit lout le mois d'a\ril.
fahio.
Pour moi. madame, je n'oserais baiser la terre sur laquelle vous
îi) reliez, car ce n'tst point la terre, c'est le ciel. Je me conientcrai
de l:aiser celle sur laquelle vuus devez marcher. De quel côté
comptez-vous diriger vos pas? j'irai devant vous baiser le cheiiiin,
Ent:e LISAUDO.
LIS.iRDO.
Madame, un brillant cavalier qui s- dit parent du duc de Man-
toue demande la permission de vous remettre de sa part une leilre.
LA DL'CllKSSE.
Oh! que le duc de Hlantoue nie latigne avec ses me.'sagesl
ARMiSTO.
Et pourquoi, madame, puisque le duc csl, par son rang, le seul
parti que vous puissiez accepter?
LA DUCIIF.SSE.
Par la raison justement que je ne veus pas me marier. — Dites-
lui de venir, Lisardo.
FKtDKnic, à part.
Je ne le trahirai pas 11 est essentiel que je conserve son
amitié.
Entre HENRI.
HENRI, à la Duchesse.
C'est en tremblant, midame, que je me jette à vos pieds, oii
mon infortune aime à trouver un refuge
LA DucnnssE.
Levez-vous.
IIF.NRI.
Le diic mon seigneur m'envoie vers vous avec cctîe lettre.
LA DUCULSSE.
Comme.it va Son Altesse?
HENRI.
Je vous répondrais, madame, qu'il csl mort d'amour, si l'espérance
ne soutenait sa vie.
JOURNEi: I, SCÈNIi I. 6S
r, \ DUCiiKSsr.
No derneufcz i>as aini ù genoux pemlaiit que je lis sa letîre.
iiFMU, se levant, à part.
T.e peintre qui a essayé de retracer ses traits est loin de l'avoir
Cattde ; elle est bien plus belle encore que son portrait.
LiSAiiDO, has, à Arncsto.
Seigneur, mon père vient d'envoyer les pouvoirs.
ARM'.sro, bas, à I.iiatdo.
Je suis diariné qu'ils soient arri\cs.
Fl.dKA.
Comme il est élégant, Laura. le cavalier qui vient d'apporter la
ieitrel
l,AVnA.
Je n'y ai pas fait attention.
FLORA.
Jû ne m'en étonne pas, car votre cousin est ici; vous n'ignorez
pas à quel point i! vous adore, et que votre p re Arncto traite do
voire maria;ie avec lui, et dès lors ce serait lui montrer peu d'es-
inii! que de Lire attention à un autre.
I-AL'IiA.
Ce n'est pas non plus mon cousin f|ui m'occupe ou m'inquiète.
FRF.DKUic, à pari.
Tendant que la duchesse lit sa lettre, et qu'Arnesto et I.isardo
causent ensemble, que l'amour m'inspire de l'audace! (iio*, à
Laura.) El la lettre?
LAL'RA, bas, à Frédéric.
Je viens de l'écrire.
FRKDF.Ric, de rnéme.
Comment pourriez-vous me la donner?
LAiRA, de même.
N'avez-vous pas un gant?
FaFDÉiuc, de même.
Si fait.
i.AUUA, de même.
Eh bien, au moyen de ce gant, vous pourrez...
FuiDiauc, de même.
Je vous comprends.
ARM'.STO, à Lisardo.
C'est fort bien.
I.ISARDO.
Belle I,aura, mon espoir, l'.imour va compter chaque moment
pour un siècle.
I.* DUCiiF.ssK, à Henri.
Le duc me dit dans cette lettre que \ous êtes son proche parent,
et qu'il lui im[)ortfi que vous soyez quelques jours absent de .Man-
loue, pendant qu'il arrête les poursuiies commencées contre >ous à
l'occasion d'un duel où l'amour vous a jeté.
(5.
66 LE SIXllET À HAUTE VOIX.
IlF.Mll.
Il est vrai que l'amour a fait tout mon crime, et lui seul est cause
que je suis venu.
I.A DUCIirSSli
Autant pour vous-même que pour le duc, je vous offre ma pro-
tection à Parme, et ainsi, à compter d'aujo rd'liui, vous pouvez
demeurer en ma cour. Dans un moment je vais répondre au duc et
lui envoyer ma lettre.
HENRI.
Que le ciel vous conserve, madame, durant une éternité de siè-
cles! et puissent les nobles vassaux du duc de Mantoue être assez
heureux pour que bientôt...
LA Pl'CIIESSE.
N'en dites pas davantage, et, je vous en avertis, faites attention,
tout le temps (jue vous serez mon hôte, à ne pas me parier à ce su-
jet, à moins que je ne vous en parle moi-même.
UE.MII.
Vous serez obéie.
LA DLCnCSSE.
Et alin que vous puissiez dire au duc, quand vous lui écrirez,
quels sont mes passe-temps, car vous devez avoir des instructions à
cet égard, [aux Cavaliers.) asseyez-vous tous, mes seigneurs, tandis
que le soleil, à demi caché derrière ces épais nuagfs, semble nous
épier; vous, mesdames, prenez place de ce côté, cl vous, ArnestO,
proposez une question '.
Les Dames s'assejenl d'un côlé, cl de l'aulre, les Cavalieis se Ucnneiil debout.
ARNESTO.
Mes cheveux blancs me dispensiraient de me mêler à ce jeu;
mais je ninvoquerai pHS cette excuse, heureux de contribuer a \os
plaisirs. Voici donc la question : « Quelle est la plus grande peine
dans l'amour? »
LA DL'CiiESSE, à Henri.
A vous, répondez le premier.
UIÙNRI.
Moi, madame?
L.\ DUCHESSE.
Oui, c'est à vous, en votre qualité d'étranger.
HENIU.
Je dois à ce titre beaucoup d'honneur. Aussi pour lâcher de n'eu
être pas indigne, je me hâte de répondre, et je dis que la plus
grande peine, celle que je soullre, c'est de n'être pas aimé.
FLORA.
Et naoi je dis que c'est de n'aimer pas.
' Le jeu des Prejumai (q'icslion'!, deiiianucs, ) clait fort à la œode. En lisaot ceUe
icèueoD vern >:a quoi clic cou^istaiu
JOURNEE I, Sl'.ENE I. 67
1.1SAHD0.
Et moi je dis que c'est la jalousie.
LlIilA.
Et njoi, l'absence.
FHIÎDÛIIIC.
lit moi, l'amour sans espoir.
LA DLCllESSr..
El moi, d'aimer et de taire sa souirraiice, sans pouvoir s'cxpH-
quer.
1,A!JIIA.
Et moi, d'aimer en dtant aimé.
LA DUCIIF.SSE.
Ce sera une thèse assez neuve à soutenir, Laura, que c'est un
mal d'aimer cri étant pa)6 de retour.
LAUUA.
J'espère le démontrer tout à l'iieure.
AKXnSTO.
Maintenant, que chacun prouve ce qu'il a avancé. ,
IIËMII.
Puisque j'ai parlé le premier, en parlant de la j ciiic de celui qui
est dédaigné, je commence.
FABio, à part.
Attention! c'est ici que le plus spirituel dit des bêtises.
nEMii.
L'amour est une étoile dont rinducncc donne le bonheur ou le
malheur, donc la plus grande peine de l'amour c'est d'aimer mal-
gré elle. Celui qui vit déJaigné d'une beauté aime à l'encontre de
son étoile, donc ce doit êlie là le plus grand chagrin, car celui qu»
est dédaigné aime malgré la volonté du ciel.
FLORA.
Lorsqu'un amant est dédaigné, cela lui devient un mérite pour
l'avenir, car il souffre pour ce qu il aime. Mais celui qui dédaigne
sans aimer souflre sans mériter que sa souffrance lui soit comptée
comme mérite. Donc celui qui est dédaigné n'est pas aussi à plain-
dre que celui qui dédaigne.
LISAIIDO
Celui qui est dédaigné et celui qui dédaigne peuvent du moinr
supporter un mal qui leur vient du (iel; mais celui qui a de la ja-
lousie ne le peut pas, puisque ce mal lui vient d'un pli;S heureux
qu'il envie. Donc son chngrin doit être bien plus grand, car la
même différence qu'il y a d'un homme au ciel existe entre les deu-
premiers et le jaloux.
LIBIA.
Le monde a vu mille foi> l'amour escilé et réveillé par la jalousie,
mais non pas par I abseï ce. L'absence a été nommée la mort de
amour. Donc elle est sa peine la plus forte; car si la jalousie ra-
(J9 LE SECIŒT A HAUTE VOIX.
vive S3 dommc et si l'absence l'élcint, la première est sa vie et la
seconde sa mort.
rnrnilRic.
Celui qiii aime et qui est dt^daifjné, celle qui, aimc^e, d«^d.ii{rne,
celui qui sotilTrc de la jalousie cl celle qui |)leijre l'absence, tous
ceux-là peuvent supporter leur mal duns l'espoir que cet élat chan-
gera. Donc tout cela prouve que le plus grand tourment est celui
de l'homme qui aime sans espoir.
I A DUCIIKSSE.
Celui qui aime sans espoir peut du moins ddclarer qu'il n'en a
pas, et il est clair qu'il reçoit par là du soulagement. Mais celui
qui est obligé de se taire et de maintenir son amour dans le s'.ience,
doit en avoir d'autant plus de cliagrin et de peine, qu'il n'a pas
d'espoir et ne peut pas dire qu'il n'en a pas.
I.AUltA.
Celui qui aime et est aime vit dans une inquiétude continuelle.
Parfois dans son bonheur il entrevoit un moment où il sera mal-
heureux, et se voyant enlever le bien qu'il possède, il se dépite et
le déteste. Donc celui qui est aimé souffre les mêmes mépris que
celui qui est d d.iigné et li s mêmes colères que celui qui dédaigne.
Quant à la jalousij, j'atlcs c le ciel qu'il en éprouve, car celui qui
aime étant aimé doit être jaloux de lui même, et s'il est un seul
instant séparé de l'objet aimé, rcite séparation lui sembl'' un siècle.
Donc le plus heureux épiouve les mouvements de la jalousie et
les tristesses de l'absence. Du moins a-t-il pour lui l'cspéraiice?
Son bonlieur mémo répond que non; car que voulez-vous qu'espère
celui qui n'a plus lien à espérer? En mfme tem|)s il souffre aussi
de se taire, car il ne peut pi< révéler le bunhcur céleste dont il
jouit; et, par conséquent, celui qui est aimé endure la douleur de
n'avo r pas d'espoir et la dnuieur de se taire. Dira-t-on qu'il n'est
point malheureux iiuisqu'il se voit aimé? ce sera'l une erreur, car
lise voit sans cesse menacé de ne l'être jilus. Et c'est [)Ourquoi relui
qui aime et qui est aimé souflre à lui seul autant de peines qu'en
gouffrent à la fois et celui qui est déda'gné, et celui qui dédaigiiC;
et celui qui est séparé de l'objet aimé, et celui qui n'a point d'es-
poir, el celui qui est jaloux, et celui qui est obligé de se taire.
Tomes los Dames se Icvni.
LA DUCHESSE.
To it cela, Laura, ce sont autant de subtilités où vous avez
voulu déployer votre esprit; mais au fond il n'y a rien la de rai-
sonnable.
LAURA.
H est clair, cependant, puisque le principal but de l'amour c'est
d'è.re aimé
Elle laisse lomDCi- son ginU
LA DUCHESSE.
Votre gant.
JOURNEK I, SCK.NE f. 89
FIIÉDÉIUC.
Je le relève.
AUNKSTO.
Arrôlez.
r.'ost à moi de le ramasser.
FKKiu';iur.
Si j'avais l'intention de ieniporler, je le pourrais encore; maiv
comme ce n'csi pas là mon dessein, seigneur I,i>ardo, nous n'jiu-
rons point querelle ensemble. Ce n'est ])ns un mi'riie qie d être
arrivé le premier, ce n'est que du i)onlirnr. Noyez, je tciufs à
Laura Jon gant. (Vonnanl à Laura un autre f;a>it toxil sembbiliic à
celui qu'elle a laissé tomber.) Tenez, rnadanse. Tour moi, je si.is
d(*jii récompensé de mon empressement, car je vous sers et ne mjus
offense p;is.
LiSAiinn.
^■ous m'a'ez tiré avec esprit, seigneur Frédéric, d'une position
embarrassante.
I A DUCUESSi:.
Et moi, je ne suis pas plus contente de lui que de vous. C'est
vraiment bien de l'audace que, moi i'i prcscnlc, on se|)crmette de
relever de t rre un objet de la toilette d'une de mes dames' Re-
niercicz-mii (!e ce que je ne vous montre pas plus de cilérc, et de
ce que je me contente, pour cette lois, de vous exprimer mon mé-
contf^nienienl. [A part.] 0 ciel ! prolégc-moi! Je suis la première
femme que le silence ait tuée.
L;i cliitlr'«sc ^o^l. Elle csl sui\ic île loulfs ses dames, à l'< xcopl on (\e lama.
ARNF.STO
Son altesse s'en va de mauvaise humeur; et ceitrs elle n'a aucun
motif pour cel.i Ne la suivez point à cette heure dans ses appirte-
meiits, Laura; rentrons plutôt dans le nôtre. Je connaissais bien
son caractère, et j'avais bicu prévu les ennuis qui pouvaient eh
résulter, lorsque, en acceptant l'administration de son État et un
logement au palais, je n'ai pas voulu que vous la servissiez autre-
ment que pour l'honneur.
l AURA.
Je dois vous obéir en tout. (^4 part.) Les emportements de la du-
chesse en disent beaucoup. L'amour veuille que ce ne soit pjs ce
que je soupçonne!
Connue Arncsto ol laura se retiieiil., tous les cavaliers les suivcnti
AUM'sro.
Où allez-vous, cava iers?
FuÉnÉaic.
Nous marchons dsposés à vous servir.
AKNRSTO.
N'allez pas plus avant. [A Lisardo.) Et vous, mon neveu, donnci
l'exemple.
70 LE SECRET A HAUTE VOIX.
iis.»nDo.
Quoique bien à regret, j'obéis.
HENRI.
Et mni d? toiiî n:on cœur; en me réservant de demeurer, comme
l'héliolropt, Jo!irr:i; 'ers li> plus beau soleil. (Arncsto et Laura
i'or'.cnl ) ('tciléric, je reviens à l'instant.
Il sort.
LISARDO.
Jusqu'à ce que je n'cipcrçoive plus rien de la lumière qui émane
de yous, L-iura, je ne puis vous (luittcr; car votre beauté divine est
réloile polaire ôe ma pensée.
Il son.
rnÉnÉRic.
Oh ! combien je me réjouis d'ôirc seul enfin ! je pourrai lire cette
lettre.
FABIO.
Si je ne perds pas l'esprit à ce coup, c'est qu'en \ér!té je n'ai
rien a perdre.
FiiÉnÉnic.
D'où vient ton étonnement ?
FABIO.
De votre sang froid. Car vous avez cette lettre depuis la nuit, et
vous ne l'avez pas encore ouverte.
FKÉDÉKXC.
Sais-tu quelle est cette lettre?
FABIO.
Qu'elle soit ce qu'elle ^olldra, il n'en est pas moins certain que
vous l'avez gardée depuis hier sans l'ouvrir.
FHÉDÉaiC.
Je ne fais que de la recevoir!
FABIO.
Vous me feriez perdre la raisnn. Ne sais-je pas que depuis ce
matin personne ne vous a parlé? Ce serait dune alors le vent qui
vous l'aurait apportée?
FRÉnruic.
Celui qui me l'a apportée, c'est le fiu, le feu oij je brûle tt me
consume.
FABIO.
Le feu?
FllÉDl':HIC.
Oui.
F CIO.
Je commence à croire à prcsenl (]u'il est vrai que...
FULUr.UIC.
Qu'est-ce qui est vrai ?
l'A 1110.
Que vous êtes fou, et que, galant fantôme, vous vous êtes créé
JOUUNÉR I, SCEM<: I, 71
une damc-rcveii.int i qui liabite votre pensc^e, et que vous aimez
mentalciiicut. Aussi voudrais-je vous supplier de m'accorder une
'race?
FRÉDLIUC.
Quelle grâce?
FABIO.
Que, puisque c'est une dauie qui vit dans votre imagination sans
avoir plus de corps ni plus d'âme que vous n'avez bien voulu lui
en donner, du moins ses lettres nous arrivent toutes pleines d'a-
mour et de tendresse; car ce serait par trop ennuyeux que, pou-
vant et devant nous traiter avec Lomé, elle nous traitât a.vec raé«
pris.
FRIvDÉRIC.
Eloigne-lci,
FABIO.
Qu'importe à la lettre?
fhédéric.
Rien, si l't'criture elle-même est déguisée. Mais, toujours, éloi-
gne-loi.
FABIO.
Je suis vrament un écuyer du purgatoire, car je vis dans une
sorte de milieu entre le paradis et l'enfer.
FhÉDÉRu:, Usant.
'.( Mon cher seigneur, mon malheur est au comble. Mon pcie force
ma volonté. 11 traite malgré moi de mon mariage, et do t demain
sigi.er les accords. » {A part.) Ah! malheureux! je n'ai plus, d'ici
à demain, que quelques moments à vivre! (Appelant.) Fabio!
FABIO.
Qu'y a-t-il?
FRÉDÉRIC.
Je vais bientôt mourir.
FABIO.
Vous aurez tort, si vous pouvez l'éviter; car, je vous l'assure, ce
n'est pas une chose de bon goût.
FUÉDIÎRIC.
Comment l'éviter, lorsque cette lettre même est ma sentence de
mort?
FABIO.
C'est bien facile. Puisque vous tenez votre sentence à la main,
vous n'avez qu'à y mettre une petite apostille qui soit un peu plus
humaine.
FRéDÉnic, à part.
Quoique sans vie et sans âme, continuons: {Il Ut.) « Et ainsi,
bien que je doive exposer par là le secret de notre malheureux
'À\lu8ion à la comédie intitulée : la Dame-Revenan i[h Dama duendej.
72 LI-: ss:chi:t A muTi': VOIX.
amour, il faut alisuliiiiii'iii <)uc je t^'lic de ra^ser afcc >ous ceU%
!iuil louchsiitia conduite (lU-* nous dcMons tenir, lui consoijueiite,
la gri.lc du jardin sera ciitr'ouviTtc, et pliitùl que de vous jierdre
je (erdrai la vie. lui foi de q^:oi je vous envoie en inême lemp»
mon portrait, pour lc(jucl vo s me ferez alors vos renicrcînu'nts. »
{A pnri.) Esl-il un liumnic plus heureux? {Appc'ant.) Fabio!
labio!
F.VEIO.
Quesi-ce donc? Ks-t-ce que vous vous mourez?
fiu:i)i;rh:.
Au contraire, je vis, je vis plein de joie.
1 ABU).
Voyez donc! ne vous avais-je pas donné un bon conseil? Il n'est
tel pour un homme que de s'aimer lui-même.
FRÉDÉKIC.
Heureux, cliarmé, plein de joie, je pourrai parler celte nuit
avec la beauté qi;e j adore... 0 soleil! toi qui comme le brillant
vainqueur du ciel le parcours Icnttment dans ta marche orgueil-
leuse et triomphante, daigne aujourd'hui abréger la course, en
entendaiu combiiii ta lumière est funeste à un mortel 1 Ht vous,
asrcs charmants, qui a^ez lant d'inlluence sur l'amour, levoz-vous
contre un empire usurpé, et fumiez autant de républiques dans le
Jjel; car le soleil a méconnu vos droits, car le soleil s'est emparé
d'un pouvoir qui vous appartient.
Il sort.
FABIO.
Il est fou comme tous les fous réunis. Mais ce qui m'étonne le
plus, ce n'est pas tant de le voir fou que de me voir, moi, si sot,
li bête, que je ne puisse...
Entre FLORA.
FLOR.i
Fabio?
FABIO.
<3ue \oulez-vous, madame?
FLOR.i
Suivez-moi.
FABIO.
Si c'est pour un défi, donnez-moi un moment, que j'aille cher-
cher quatre ou cinq de mes amis,
FLORA.
Suivez-moi.
FABIO.
Pourquoi ce'a?... Pour que je vous suive, êles-vous la dame qui
ir.e donne de la jalousie, ou bien suis-je, moi, le galant qui ne
vous donne rien?
JGUiiNi V. I, s':i-;nk î, -«3
l-l.li»A.
Cest son altesse qui veut vous ['.arler. Tout à l'heure elle était à
écrire, et m'a conuiKuidé de vous venir ciicrclier.
fabio
Son altesse veut nie parler, à incjil Par le ciel, que sera-ce si elle
se hasarde à me déL-larer son sentiment?
Enlio LA DUCllLSSi:, uni' ktlre à la main,
L4 nUCHKSSE.
F!or;i, avez-vous appelé le valet?
FLUKA.
Le voilà, madame.
LA DL'cui-ssn:, à Flora.
Eli bien! allez m'attcndre par là, vous. [Flora sort. A Fabio.)
Nuus sonnues seuls, maintenant.
FABIO.
Oui, madame, et vous ne me trouverez pas ingrat. Je voudrais
savoir en quoi je puis vous servir, et vous pouvez parler sans
crainte,' car je suis l'homme du monde le plus complaisant. Vous
n'aurez pas grand'peine à obtenir de moi ce que vous désirez.
LA DUCHESSE.
11 faut, Fabio, que vous me dii'iei une chose que je tiens à sa-
voir. Il importe à mon autorité de m'éclaircir sur un doute qui
m'e.«t venu.
FABIO.
Si je puis vous satisfaire, il n'y aura pas de difficulté; rar si
vous avez eii\ie de le savoir, j'ai encore plus envie de le dire.
LA DUCUlîSSE.
Prenez cette chaîne.
FABIO.
Avec p'ai>ir certainement; d'autant qu'elle est à mes yeux du
plus grand prix, car elle vient de vous et elle est d'or. Interrogez-
moi donc, madame; je meurs d'envie de parler.
I.A Ot'CUESSE.
Quelle est la dame qu'aime Frcdi'ric?
FABIO.
Je suis un bavard bien malheureux, madame; j'ignore une chose,
cl c'est justement ce que vous me demandez.
LA DUCnE.SSE
Quel ennui ! [Haut.) Comment esi-il possible que vous ne sachiei'
pas cela, puisque vous n3 quittez jamais votre maître?
FABIO.
Comment voulez-vous que je le sache, lorsqu'il ne le sait pas ^uï-
môme?
LA DL'C.îIESSE.
Sa passion ce peut pas être si secrète.
m 7
76 LE SECRI'T A HALTE VOIX.
FA p. 10,
Eh b'eii! dans ce cas, conlc/.-la-moi, vous, niad inie, et je vcu»
rends votre cliaiiic... En ciï- 1, satu se conlier a personne, il rit
tout seul, et tout seul il idcurc. S'il reçoit une Ictue, on ne v< if
pas r,iii la lui donne; et s'il y répond, on ne sait pas où clic va.
C'est aujourd'hui que j'en ai le plus appris sur son amour; car eu
achevant de lire une lettre que lîarabbas en personne duit lui a\oir
remise, il a dit qu'une beauté divine l'attendait cctle nuit pour
lui [Kirlcr.
LA DUCMESSE,
Quoil il doit celte nuit parler à sa d.ime?
F.AB'O.
Oui, si l'amour n'arrange pas les choses de manière à leur faire
perdre la l'arole.
L\ DUCUESSE, à part.
Quel tourment! je me meurs. (Haut.) Tu dois au moins savoir
la maison, la rue de celte dame?
FADIO.
Pour cela, oui ; elle demeure au palais.
LA CO «TINSSE.
Comment le sais-tu?
FABIO.
Je le sais par induction. 11 aime sans inconstance, il adore sans
espoir, il courtise sans ddsir, il jouit sans emploi, enlin, nuit et
jour il écrit sur un immense portefeuille: or, toutes ces folies-ià,
ne sont-ce pas des folies qu'on ne voit qu'au palais?
I.A DLCUESSE.
Eh bien! écoutez mes ordres Vous mettrez tous vos soins à vous
assurer quelle est sa dame; à partir d'aujourd'hui, vous observerez
de votre mieux sa conduite; et si vous y remarquez quelijue chose
de nouveau, en toute occasion, venez me trouver. Dès ce moment,
je vous autorise à vous présenter devant moi quand vous voudrez.
FABIO.
Grâce à cette faveur, je deviens ce qu'on appelle, si je ne me
trompe, gentilhomme du plaisir i.
LA DUCHESSE.
Et afin que vous n'ignoriez jamais d'oii pourront vous venir le
orofit ou le dommage, attendez de moi tout profit, Fubio, si vous
me servez bien, et tout dommage également, si vous vous avisez
jamais de révéler à qui que ce soit notre conversation.
FABIO.
Croye: bien, madame, que je serai le plus muet des curieui, s'il
y a des curieux qui soient muets.
Gentit-hombre de plaur
' Et llcma, clc«
JOURM'E 1, SCEXE l. 5A
LA DUCilESSE.
Allez.
FABIO.
Adieu, madame.
l'i sort.
LA DUCHESSE.
0 ma folle pensée! quel tyrannique empire tu exerces sur moi,
})uisque tu as pu m'cnlevrr m i volonté et mon libre arbitre ! Kh
quoi! j'aurais si peu de confiance en moi, que je doive me laisser
abattre à la moindre crainte? Non, non! je me conduirai d'une
manière digne de mon couruge et digne de moi-même. Mais, hélas i
je ne puis me taire avec ma jalousie, et c'est déjà bien as^ez que
je puisse me taire avec mon amour!... Quelle incertitude! et quel
tourment! Cette nuit même, tandis que je souffrirai mille sujipli-
ccs, eux, ils s'abandonneront à la joie, au bonheur! Non, cela ne
sera pas... qu'ils se voient tant que je n'en saurai rien, j'y con-
sens ; mais avertie de leurs rendez-vous, je ne me pardonnerais pas
de ne pas les empêcher. Pitié, pitié, ô ciel! car, hélas! je ne puis
me taire avec ma jalousie, et c'est déjà bien assez que je puisse me
la Tt- avec mon amour! Au moyen de cette lettre que j'avais écrite
dans un autre but... 11 vient; efforçons-nous de dissimuler ce que
je .souffre.
Entre FPiEDERIC, portant tout ce qu'il faut pour écrire.
FRÉDÉIUC.
Voici des lettres, noble madame, que je viens présenter à la si-
gnilure de \otre altesse.
LA DUCiiF.ssE, o part.
Courage, esprit, grandeur d'àme, en ce moment tout m'est né-
cessaire. [Haut.) Mettez ces Ict res de côté, Frédéric, je les signerai
plus lard. Il faut d'abord que vous me serviez en une autre chose
qui (St poir moi d'une plus grande importance.
FiiiiotRic.
Qu'est-ce, madame?
LA PUCHESSE.
Je désirerais que, cette nuit même, vous fissiez un petit voya.^e.
rRÉHÉlilC.
Cette nuit même?
Oui.
Quel ennui!
LA DUCHESSE.
FRÉDÉRIC, à pari.
LA DUCUESSE.
\'.\z\ la lettre que vous voudrez bien porter.
FRÉDÉIUC
^'cus savez, madame, nvec quel empressement et quel zèle je
Euii toujours prêt à n''emp!oyer pour votre service. 11 me stmbie
76 LE Si:CRF/r A HALTE VOIX.
donc que pour aujourd'hui le dcran^'ctiiciU de ma santé me permet
(le m'excuser auprès de vou?, et que...
l.A KLCIIISSE.
Jen'admpls aucune excuse. L'absence ne sera pas longue. Demain
vous serez de retour. Itemarqucz, je v us prie, que je ne vous
confie rien moins que le soin de mon honneur. Ne me répliquez
donc pas; prenez cette lellre et préparez-vous à partir sur-le-
champ. Je vous répète qu'il importe que mon message soit rendu
par vous-mènie. La suscriplion vous dira a qui il faut le remettre,
(l en quel endroit il faut aller. Vous m'a|iporierez la réponse.
Adieu.
Ellû sort.
FIÏtnKIlIC.
Eh quoi donc, 6 ciel! dans cetie même nuit où la belle Laura
m'a permis de lui parler, il ne se trouvera pas une seule étoile qui
me soit favorable? Que faire? et comment concilier mon amour et
ma loyauté?
Entre FABIO.
FABIO.
Seigneur, ne vous semble-t-il pas que le jour est bien long?
FUÙDÉIUC.
C'est le diable qui t'amène ici. Pars à l'instant, Fabio, et sclie-
moi deux chevaux.
FARIO.
Il est donc venu une autre letire, soit par le feu, suit parles
airs?
FiuînÉnic.
Oui, il m'en est venu une autre.
FAblO.
Eh bien! vous n'avez qu'à y faire une légère correction, et vous
serez enchanté comme ce matin. Relijez-la, et vous cesserez de vous
plaindre.
FUKIir.RIC.
i'e n'ai pas encore seulement lu la suscriplion.
FABIO.
Lisez-la, pour voir si elle saccorJe avec ce que vous avez d'abord
soupçonné.
FRKOriUC.
Je verrai toujours où l'on m'envoie. {Jl regarde la suscription.)
Au duc de Mantoue!... Je ne .»uis pas moins confus... Sans doute
elle aura reconnu le duc, et elle aura voulu m'avertir ainsi qu'elle
sait resfièie de trahison avec laquelle je l'ai reçu chez moi. En
effet, ne m'a t- elle pas dit d'un ton piqué, que cela importait à .«on
honneur?... 0 ma folle pensée ! je n'échappe à un danger que fiO'.iif
tomber dajs un autre.
JOURNEE I, SCÈNE T. TI
FABIO.
Eh bien, cette lettre s'est elle un peu adoucie?
FRÉDKIUC.
Plus j'y pense, moins j'y comprends rien.
FABIO.
Est-ce qu'elle est écrite en chiffres?
FUÉDÉIIIC.
Tu me fatigues.
FABIO.
Elle est peut-ôtrc dans le genre de celle qu'un homme écrivitf
Fni':i)Éiuc.
Qje sais-je?
FABIO.
Si vous ne le savez pas, voici le ion le.
Un ha'oit.int de TIemeccn, viirier de son dtat, faisait la dur à
u.c dame. Il avait ^on meilleur nmi qui demeurait a Tciuan. Or,
un jour la dame pria le galant d'(5crire à son ami de lui envoyer un
singe; et comme un amour iix est lo 'jours prêt à complaire aux
désirs de sa daine, celui ci en demanila trois ou quatre afin qu'elle
put en choisir un qui lût à son goût. Or vous sauiez que le mai-
heureux écrivit trois ou quatre en chilTres; et comme là bas, en
Arabie, l'o équivaut à zéro, noire homme de Tctuan lut ainsi :
« 51on cher ami, pour que je puisse être agréable à une personne
qui m'est chc;e, envoyez - moi sans retard trois cent quaire
singes '. » L'homme de Tctuan fut d'abord bien en [leine pour
trouver ce qu'on lui demandait; mais le vitrier le fut beaucoup
plus, lorsqu'au bout de quelques jours il vit arriver avec fracas
devant sa fragile boutique trois cents singes faisant tiois cent
mille singeries. — Si la même chose vous arrive, lisez sans zéro,
car il e^l clair, daprès ce conte, qu'un singe en castillan fait en
chiffres cent singes.
Me donner celte lettre en ce moment!
FABIO.
Est-ce que tout au moins vous ne pouvez pas éviter les singesT
FRÉDIÎHIC.
Quel homme au monde s'est jamais vu dans une pareille inccr-
ftude?
Entre HENRI.
UENM.
Qu'avez- vous là?
' F.ii osp:ignn1, la conjnnclion alicrnniivc ou se dit o, de sorte que celui qui deman-
dait Iro'soii qi;alre sinses devait cerne en chifrr.s : 3 o 4 ; de là rirrcur. Ue là \ m iil
ïiissi q!-,e celte petit', tiisloiie, qui est fort jolie dans l'original, perd l)eaucou[i à èlie
iraduiie. 7.
2S LE SECIŒT A HAUTE VOIX.
FRÉDÉRIC, à part.
3c ne sais que résoudre. (Haut.) Veuillez m'écouler à l'ëcaru
FABio, à part.
Je lie puis supporter cela. Se delaer de moi. A-l-on jamais vu un
hôte parler aussi Isa?
FRÉDÉnlC.
Quelle conduite devons-nous tenir?
II EN ni.
Allons chez vous, nous en causerons, et la lettre môme nous dira
ce que nous devons faire- Si nous voyons qu'elle soit inslruiie de
mon déguisement, cil bien, ma réponse sera d'y renoncer et de me
découvrir. Si au contraire elle ne témoigne aucun soupçon, eh
bien, je répondrai ce soir à sa Ictire, et demain vous lui remeitrez
ma roponsc.
fiiédi't.ic.
C'est fort bien dit; et pour moi, si je ne gagne à cet arrange-
ment que de n'êire pas obligé de m'absenler aujourd'hui, je ne
regretterai pas ce que j'ai souffert. En agissant ainsi, je ne manque
nullement à la loyauté Puisque la lettre est pour vous, il sufiit
que je vous la rende, n'importe en quel lieu vous soyez.
HENKI.
Nous verrons clairement, en la lisant, l'intention de la duchesse.
Allons chez vous.
Henri et Fitdciic s'cloigiieat.
FABIO.
Faul-il, seigneur, que je tienne toujours les chevaux prêts?
FRÉDÉRIC.
Oui, Fabio; car, alors même que je ne partirais pas, i! importe
que l'on me croie parti.
FABIO.
D'où vous vient donc cette joie actuellement?
FHÉDÉRIC.
L'amour est plus discret que tu ne le voudrais.
FABIO.
Vous paraissez bien content!
FULDÉRIC.
Cela félonne?
FABIO.
Nullement, car je sais pourquoi.
FRÉIIÉIUC-
Et pourquoi?
FABîO.
C'est r,ue vous avez compris le chiffre, et quVn ne vous demande
pas autant do singes.
Ils soi'ient.
JOUiiM'R I. SCL-.NE II. 79
SCfiNE lî
Va -aloii il., lis le palais.
Etilre LAIRA.
I.AUH A .
Ah! que le jour qui prcccJe une heure de douce espc'rancp est
lent à disiiaraître !... Mais enfin, voilà que !c jour cède la pliice à
la nuii, qui peu à peu déploie ses ailes dans les ténèbres et les
étend comme un noir manteau sur l'espace .. Ah' l'rédéric, si
l'heure de nous voir était déjà venue, comme mes ennuis mortels
trouveraient auprès de toi consolation et soulagement!... Mais que
veulent dire toutes ces manières étranges par lesquelles la duchesse
essaye de dissimuler je ne sais quel secret dépit? Je vais p.tsser dans
son appai temeiit avant de me rendre au jardin où m'appellent tout à
la fois et mon chagrin et mon amour. J'y trouverai deux avantages:
d'abord elle ne s'informera pas de moi; et ensuite, j'essayerai par
là de distraire un peu ma pensée. Si la compagnie na'irt'ge point
les heures, elle les fait quelijuefois paraiire moins longues.
Entrent LA DUCHESSE et FLORA. Flora rorte des flanibenux.
LA nUCMESSK.
taura, ma cousine, pour.]noi donc ne vous ai je point vue delà
journée? mon amitié ne méritait pas cela.
LA un A.
Je vous remercie, madame, d'avoir bien voulu vous apercevoir
de mon absence. Mais un léger accidea m'a retenue chez moi ; et
quoique je n'en sois pas bien remise, je n'ai point voulu me retirer
.sans baiser votre main. Je venais, madame, m'informer comment
vous vous trouvez.
LA Duciinssr:.
Je suis fâchée que le so'n de vot-e santé ail été la cause de votre
.absence; mais je me réjouis également, Laura, que vous soyez ve-
nue me voir, quoiqu'un un peu lard. J'ai besoin de vous pour celte
nuit, et je vous garde avec moi.
LACHA.
Mais considérez, madame...
LA DUCHESSE.
Que voulez-vous que je considère? N'èies-vous pas restée millf
fois avec moi par amiiié? Restez une fuis pour m'obiger, ("est ui
secret que je ne puis confier qu'à vous seule.
LAURA, à part.
Quel ennui! Si je réplique, je dunne lieu au soupçon. 0 ciel!
protège moi!
LA OUCHESS.».
Que dites-vous?
80 LE SKCn-.T A HAUTE VOII.
I ALRA.
Que je vous apjin- tiens, et qui- je suis tout ciilicrc à voire ser-
vice.
i.\ mciiissK, à Flora.
Laissez-nous seules. {Flora sort.) Maintenant, Laura, dcoul''T.
J'ai a[i|iiis, — je ne fais cointnciil vous dire cela, — j'ai appii-
qu'un ca\aiiiT de celle cour avai' reçu une IcUre par laquelle uie
dame lui donnait rendez-vous pour celle nuit.
LAi'UA, à part,
Qu'entei\ds je?
LA DLCIirSSE,
Pour le cavalier, je le connais; mais je ne sais pas qui esl Li
dame.
LAUitA, à part.
Tant mieux !
I.A DUCIIKSSE.
Or, je liens à savoir laquelle de mes dîmes osera parler la nuil à
un cavalier par les fenêtres qui donnent sur la terrasse, manquant
ainsi à ce qu'elle me duit, et à ce qu'elle doit au palais que j'I a-
bite.
LAUnA.
"Vous ferez bien, madame... car, en effet, ce dessein est bien
harJi.
LA DUCHESSE.
II ne serait ni convenable ni dc^cent que j'allasse moi-même me
tenir sur la terrasse. Ainsi donc, btlle Laura, conime, en pensant à
toutes mes dames, vous êtes la seule sur qui je n'aie pas arrêté un
instant le plus léger soupçon, c'est à vous qu^ je me confie.
LAUUA.
Que demandez vous?
LA DUCHESSE.
Je (lésiie que cette nuit, à toute heure, à tout moment, vous des-
cendiez au jardin, comme une sentinelle diligenle veillant pour
mon honneur, que vous tâchiez de reconnaître quelle esl la dame
qui l'outrage. — El ne croyez point. Laura, que je sois seulement
animée du désir de maintenir les bienséances; je veux aussi, je
veux surtout coniiailre qui esl la d.mie qui ('a\orise FréiJéric... Im-
prudente I je l'ai nommé. Peu imporic... \oiIà, ma cousine, le ser-
vice que j'attends de vous.
LAL'RA.
Il vous suffit d'ordonner. Avec le di'sir que j'ai de vous complaire
en tout et de faire quelque chose qui \ous soit agréable, ce ne se-
rait pas assez pour moi de descendre mille fois au jardin; je veux
m'y tenir toute la nuit, et je serai contente en nae disant que c'est
pour votre service.
JOLUNl;;!': I, SCi'.NI-: II. 81
LA DLXIIf:SSF..
Voiîs êtes ma cousine et mon amie, Laura, vous avez de la pru-
dence et de res|irit, je vous confie mon honneur et mes secrets fen-
limenls. Faites comme vous l'entendrez, et je lâcherai d'égaler la
reconnaissance au service.
Elle sort.
LAURA '.
Dieu me protège! Que de choses se présentent à la fois à ma
pensée! et si pressées, si mcléos, que je ne saurais de laquelle
m'occuper d'uhord... Mais pour.juoi m'aCIliger? Il vaut bien mieux
ne pas penser à tout cela et me taire jusqu'à ce que je puisse cau-
ser avec Frédéric. Je saurai bien reconnaître à sa \oix, à ses pa-
roles, s'il m'est dévoué ou s'il me trahit... 0 dé icieux jardin, \ev-
doyantc patrie d'avril, et qui ne reconnais que lui seul pour le
dieu et le roi de ton printemps; moi qui me promettais de venir
sur ton frais et doux gazon confier le se:ret de mon amour à tes
fontaines et à tes (leurs, je viens malgré moi cl aceab'ée de tris-
tesse, découvrir quelle est la perfide qui a soulevé dans mon cœur
cette jalousie dont je sens les vives blessures. {On enlend du bruit
du côté de la grille. ) On a fait le signal dans la rue Je suis toute
émue et je tremble. Mais pourquoi m'elTrajc-je, lorsque la jalousie
protège mon amour? Qui va là?
FRÉDÉraC paraît du côté de la fenêtre.
FKÉnÉllIC.
Pourquoi le demander, belle Laura? Voulez-vous donc qu'à ma
confiance succède l'inquiétude? Qui cela peut-il être, si ce n'est
moi?
LALHA.
Ne vous étonnez pas, ne vous plaignez pas que je ne vous aie pas
reconnu, puiïque vous êtes si diiTércnt de ce que j'avais imaginé.
FllÉDÉKlC.
Comment donc?
LAURA.
La duchesse m'a commandé île me tenir près de celte fenêtre
pour voir avec qui vous venez parler; et de là je conclus naturel-
lement que vous avez manqué de discrétion, et qu'elle n'est pas
contente.
FRÉDÉRIC.
Au nom du ciel, Laura, ma clière Laura, ne me soupçonnez
point. Que le ciel m'anéantisse, que la foudre m'écrase, si j'ai laissé
échapper de mon cœur la moindre parole qui ait laissé entrevoir
mon secret!... Ne vous suflit-il pas, pour vous détromper, de son-
ger que c'est à vous que la duchesse a donné celte mission? et
' Il faut supposer que le ihcàtrc rcjucscutc loul à la Tois un salon el une partie Jo
la tcri'-jîi€.
82 LE SECRET A HAUTE VOIX,
comment a-l-elld pu vous dire de rester là à mon intention lors-
qu'elle me croit absent?
LAURA,
Vous ôtes justifié sur ce pDint. Frédéric; mais que direz-vcus
lorsque vous ap|irendrez que la duchesse s'inquiète de savoir qu
est 11 dame qui vous aime?
FRIÎDÉI'.IC.
Alors même qu'elle aurait un .'emblablc souti, — ce que je ne
crois pas, — ce serait à cause d'elle même et non à cause de moi,
et qu'en résultcrait-il, Laura? c'est que la victoire que vous avez
rc.nportce n'en serait que plus glurieuse; d'autant qu'on ne peut
pas dire qu il y ait eu vicloirc la où il n'y a pas eu d'ennemi à
vaincre... IMes plaintes à mui auraient bien plus de fondement. Ici
ce ne serait plus une apparence, mais id vérité, car enfin, hélas '
vous vous miriez.
I ALRA.
Ce n'est pas moi qui me m.irie, c'est mon malheur.
FliÉDCRIC.
Qui aime bien peut tout surmonter.
LAURA.
Il est vrai; mais aussi, qui ainne bien a tout à craindre.
FRÉDÉRIC.
Alors pourquoi donc m'avez-vous écrit, Laura, que vous aime-
riez mieux mourir que de me perdre, et de vous apporter mon por-
trait en échange du vôtre ?
LAURA.
Il n'y avait pas alors, Frédéric, le même inconvénient qu'à
présent.
FRÉnÉRIC
Quelle raison vous me donnez là ! — Ah! Laura, si vo^re résolu-
tion est déjà prise, pourquoi perdre ainsi avec moi et votre temps
et vos paroles?... Voici mon portrait, que j'ai appoilé sans doute
pour le rendre témoin de ma jalou>ie .. Il eU tout pareil, pour la
monture, à celui que vous m'avez envoyé lorsque la forlune me
souriait : ne pouvant vous rendre un plaisir égal, j'ai voulu, du
moins, que ce iùl le même encadrement... Prenez-le .. Je vous en-
gage seulement, si vous venez à vous mnrier, à ne pas le regarder,
— car, liien que ce ne soit qu'une peinture, il vous reprocherait
voire trahison.
LAURA.
Mi)\, Frédéric... Mais regardez; j'entends du monde dans la rue_
FRÉDI'RIC.
Alil laura, vous alliez probablement me dire quelque chose
d'.jgréable, car vous avez été interron)j)ue.
LACHA.
Ou' allais vous dire que j- s à jamais à vous, et je le dis.
JOURMil': J!, SCLNE 83
ruiôitihuc.
Oh ! vienne à préscnl qui voudra! .. Mais non, ils ont tourné la
rue.
LAUHA.
Malgré cela, Frédéric, il importe que je ferme la f nêire, f t je /ne
contenterai de vous avertir que beaucoup de gens nous épient.
FliÉDÛlilC.
11 nous sera facile de déjouer cette surveillance.
LAURA.
Par quel moyen?
Fni:r)i':nic.
Je vous remettrai demain un chilTre au moyen duquel nous pour-
rons causer tout haut l'un avec l'aulre devant tout le monde, sans
que personne s'en doute.
LAUKA.
Ce sera donc un secret dit tout haut?
FHÉDIlIUC.
Songez seulement à être bien seule quand vous lirez ma lettre.
LAUKA.
Fort bien. Que Dieu vous garde!
fri'déuic.
Que le ciel prolonge votre vie!
LAURA.
0 amour! que vous me coûtez cher!
FUÉDÉUIC.
0 Laura! n'oubliez pas ce que vous me devez I
JOURNEE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
Le parc.
Entrent FRÉDÉRIC et FABIO en habits de voyage, et HENRI.
IltîNRI.
Croyez-le, Frédéric, la lettre de la duchesse n'avait aucun but
caché; elle était seulement la réponse à celle qu'elle a reçue de
moi. Si elle vous a chargé de la porter, c'était pour qu'elle eût plus
d'autorité. Comme j'avais porté l'iiutre, moi qui me suis dit parent
du duc, elle aura pensé qu'il serait convenable de vous charger de
la réponse afin que la correspondance fût égale... Il n'y a donc pas
à craindre qu'elle me connaisse; etainsi, à mon avis, le parti le plus
prudent, c'est que vous ayezl'^ 'r de revenir de Mantoue, et que
84 LE SECRET A HAUTE VOIX,
vous lui rcmettifz ma lettre que voici; moyennant quoi, et lors-
qu'elle verra mon s:eau et mon érrlture, elle ne pourra pas douter
que NOUS n'ayez fait le voyage.
FRKDIÎUIC.
Je reconnais parfaitement, sei^^neur, la justesse de tout ce que
vous dites, et, de plus, celte lettre me rassure. Mais cependant,
Cûmn)e je sais, de fait qui \ous êtes; comme la duchcs.-ie a voulu
m'éloigncr la nuit passée où j'avais un rendez-vous galant, et que
ma (lariie m'a dit que Son Altesse t?tait averlie des sentiments qu'elle
nie porte, ce qui pour/ait nuire à la considération dont elle jouit,
— je ne puis m'cmpcclur de ro sentir une certiine tristesse.
HENRI.
Nous causerons de cela plus tard. Pour le moment voici la lettre.
Tâchons de dissiper les premier» soupçons; nous avons du temps
pour le reste. {Lui doiuiant une lettre. ) Prenez, Frédéric; et adieu.
FRÉDÛaiC.
Est ce que vous ne reviendrez pas bientôt au palais?
iirNRi.
Hélas! s'il renferme, comme il n'est que trop vrai, la patrie, le
centre et la sphère de mon ûme, tout le temps qu'elle vit au de-
hors, elle vit dans la souffrance.
JlSOlt.
FABio, murmurant.
Se peut- il qu'un homme honorable supporte tout celai
FRÉDÉIIIC.
De quoi donc te plains-tu, Fal io?
FABIO.
je ne me plains de rien. Mais faisons un peu, monseigneur, le
compte du temps que je vous sers; car alors même que \ous m'au-
riez donné par heure ce que vous ne me donnez pas par année, je
vous jure devant Dieu que je ne vous aurais pas servi une heure de
plus.
FRÉDKRIC.
Pourquoi cela?
FABIO.
Parce que ma tête est tellement pleine de réfleiions, qu'elle en
cuMP; et il n'y a pas a«sez d'argent au monde pour payer un valet
qui réOéchit... surtout sur autant de sujets ou de prétextes.
FRÉDÉRIC.
Comment! que veux-tu dire?
FABIO.
Le voici. — Fabio, je me meurs. Fabio, mon espoir n'a plus
q /un jour à vivre, — Eh bien, mon seigneur, je vais faire préparer
l'enterrement. — Reste là, je ne mourrai point, je renais à la vie,
e; celte nuit obscure me sourit comme le jour le plus brillant. —
(Il and Lieu vous fasse, monseigneur... — Fabio? — Seigteur? —
JOLIINFI-; II. SrENH II. 85
Il faut que je parle tout de suite ; (iiis |)iT[)uri'r «ans retard deux
l'hevaux. — Les chevaux sont prêts. — Rlaiiitcnant je ne pars plus;
mais viennent tout de même les chevaux, et monte celui-ci. — M'y
\oiIà. — Qu'avons-nous fuit? — Une lieue. — lihbicn! retour-
tons. — Eh bien! retoijrnons. — Cela suflit. — C'est bien. — Et
|;uis : Va-t'en, rentre à la maison, ne me suis pas... El tant de
|ii tites méfiances, de petits mystères et de petits secrets, que le
(iiable lui-même s'y perdrait. Et pour moi, ealin, je ne veux plu»
Si rvir un maître qui, sans être pape, a ainsi des cas réstT\ es.
l'uÉDÉKIC.
Tais-toi, voici son altesse. Et songe bien, je te le répète, que
[lorsonne jamais ne sache que je n'ai point quitté Parme celle
nuit.
Il sort
FABIO.
Certainement. {A part.) J'enrage de parler, et je parlerai pour
trois raisons. Primo d'abord, pour régaler celle mienne langue; en
second lieu, pour me venger de mon maître ; et troisièmement»
pourfendre service à la duchesse.
Il sort.
SCÈNE II.
Une autre partie du jardin.
Eîitrenl L\ DUCHESSE et LAURA.
LA DUCllESSO:.
Enfin, Laura, vous m'assurez que personne n'est descendu cette
nuit au jardin?
I.AL'RA.
Combien de fois faut-il vous le dire?
LA DUCHESSE.
Encore une seulement.
LAURA.
Eh bien! madame, je vous répète que j'y suis restée jusqu'au
moment où l'aurore a paru couvrant de perles toutes ces (leurs
charmantes, et je n'ai aperçu personne; de sorte que vous ne pou-
VC/C soupçonner qui que ce soit au monde, excepté moi.
LA DUCUESSE.
J'ai d'autres soupçons, Laura.
LAURA.
Lesquels?
LA DUCHESSE.
C'est que la dame aura été avertie du départ de Frédéric, et,
qu en conséquence, elle ne devait pas descendre au jardin. — Riais
n'importe. J'ai toujours celle consolation que je les ai empêché»
de se voir et de se parler cette nuit.
lU.
86 LE SKCUKT A HAUTE VOIX
LA fit A.
Il sst vrai. [A part.) Ah ! si elle savait que, dans sa folle jalousie
elle s'est entremise pour ces amants et les a réunis elle-mcmel
Entre FRÉDÉRIC, et, un peu après, FADIO.
* FnF.DÉnic.
Pirmetlez, madame, que je baise votre main.
LA r-UCHESSE.
Eh qi;oi: Frédéric, vous voilà déjà de retour?
FRÉDÉRIC.
On va vite, madame, lorsqu'on a du zèle et du dévouement.
FABIO.
D'autant que, comme il n'y a guère qu'une lieue d'ici à .Alan-
loue...
FRÉDÉRIC.
Que dis-tu là?
FABIO.
Pardon, je me trompe; je voulais dire qu'il n'y a que douze
lieues.
LA DUCHESSE.
Apportez-vous une lettre du duc?
FRÉDÉRIC.
Je ne serais pas revenu sans cela?
FABIO, à part.
Je n'ai jamais vu mentir avec une aussi aimable impudence.
FRÉDÉRIC.
Voici la lettre, madame.
LA DCCHESSE, à part.
C'est bien son écriture!... Je suis vengéel
FABIO, ô Frédéric.
Quelle est cette lettre?
FRÉDÉRIC.
Du duc.
FABIO.
Quoi! vous voulez m'en conter à moi aussi?
LA DL'CIlESSr.
Et comment vous trouvez-vous, aujourd'hui?
FRÉDÉRIC
Mais... madame, le dévouement respectueux dont je fais profes-
sion pour voire altesse est si heureux de s'employer à votre ser-
vice, qu'en vérité, vous pouvez le croire, je n'ai jamais passé une
meilleure nuit.
FABIO, à part.
Je le crois bien! Il a beau vouloir dissimuler et mentir, cela lui
est impossible.
JOURM'E II, SCI'NE II. 87
i.AURA, à part.
Je vois, à son visage, à son regnrci, le vrai sens qu'il allachc à ces
p.T rôles.
LA ncciiEssE, lisant.
«Jladame, je vous suis on ne peut jilus reconnaissant des bontés
que vous témoignez à Henri, et je le le suis pas moins de l'hon-
neur que vous m'avez fait de me répondre cl de m'envoyer cette
réponse par votre secrétaire. Il me sera impossible de m'acquitter
jaiuais envers vous de l'une et de l'autre dette' que je viens de con-
tracter; surtout lorsque mon âme est déjà voire esclave... » {A
part.' Il est inutile que j'en lise davantage. [Haut.] Je vous remer-
cie, Frédéric, de la diligence que vous avez mi.-eà me servir,
FIIÉDIÎIIIC.
Je suis fier, madame, d'avoir réussi à vos souhaits.
LA DL'CUKSSE.
Vous êtes sans doute fatigué; allez vous reposer. Vous reviendrez
plus lard, et nous achèverons quelques dépèches.
FuÉnûmc.
Permettez, madame, qu'avant de m'en aller, je remette à ma-
dame Laura cette lettre en votre présence; j'estime et j'honore trop
uni! personne qui est à votre service pour lui remettre uu message
dans un moment où cela pourrait vous offenser.
LA Ol'CUESSE.
De qui est cette lettre?
FRIÎPÉRIC.
c l'ignore. Au moment oia je partais, une dame est sortie de
l'appartement de la duchesse mère et me l'a contiée. Celle dame
est sans doute une de ses parentes ou une de ses amies.
FABio, à part.
A mesure que je l'entends, je deviens de plus en plus stupéfait
ei hébété.
LAURA.
Je reconnais l'écriture, madaine; elle est de madame Célia, et,
avec vutre permission, je me retire pour la lire. {A part.) Jusqu'à
ce que j'aie complètement disparu à ses yeux, je serai plus morte
que vie.
FRÉDÉRIC, bas, à Laura.
1 isez vile.
Soyez tranquille.
A lez avec Dieu.
LAURA, bas, à Frédéric.
LA. DUCHESSE.
Elit- son.
FREDERIC.
Vivez éternellement, et que vos jours soient aussi brillants que le
tulcil.
11 son.
88 LE SECRET A HAUTE VOIX.
LA DUCHESSE.
Oh ! que je m'applaudis de l'avoir privé de l'occasion que snn
amour espérait! J'ai à craindre, il est vrai, de nouveaux rendez-
vous, mais ma vigilance saura les empêcher.
FABio, 0 part.
SI elle s'y prend toujours de mime, certes elle n'avancera pas à
grand'chose.
LA DUCHESSE.
Fabio?
FABIO.
J'attendais pour vous parler, rpadame, qu'il s'en fût allé, et, en
attendant, je faisais semblant de regarder ces tableaux.
LA DUCHESSE.
Dis-moi, pendant la route, ton maître montrait-il beaucoup de
chagrin de cette absence?
FA RIO.
Quelle absence?
LA DUCHESSE.
Celle qu'il a faite cette nuit.
FABIO.
Quoi! madame, vous pensez qu'il a voyagé cette nuit?
LA DUCHESSE.
Comment cela ne serait-il pas, puisqu'il m'apporte la réponse du
duc, non-seulement scellée de son sceau, mais tout entière éciite de
sa main.
FABIO.
Quesais-Je? Il e?t sorti avec moi, mais au bout d'une lieue, tout
au plus, avec moi il est revenu.
LA DUCHESSE.
Que dis-tu là?
FABIO.
La vérité la plus vraie qu'il y ait au monde. II m'a laissé à la
maison en me commandant, comme à l'ordinaire, de ne pas sortir,
et il csl allé s'amuser.
LA DUCHESSE.
Cela n'est pas possible.
FABIO.
S'il n'est pas allé s'amuser, il est allé s'ennuyer.
LA DUCHESSE.
Allons, achève.
FABIO.
Au matin il est revenu, et si joyeux, si content, qu on voyait
bien qu il avait eu ce qu'il voulait.
LA DUCHESSE.
Tu mens, impudent que tu es!
JOURNEL: II, SCÈNK II. 89
FARIO.
Celui qui ment, ment, comme on dit, dans les duel*.
LA DUCnESSE.
Qui a-t-il donc envoyé à sa place ?
FABIO.
Personne.
LA DUCHESSE.
Alors comment a-t-il eu ces lettres?
FA RIO.
Ce n'était pas si difficile! Un homme qui a un démon qui porte
et rapporte des b Mets, peut bien lui demander aussi d aller et de
venir avec des lettres. Voyez-vous, mon maître doit avoir un génie
familier, et, en le supposant, je ne mens pas.
LA PLCMESSE.
Pour moi, je suis obligée de croire que tu mens.
FAIilO.
Vous me la donnez belle! Eh bien, je vous jure Dieu qu'il ne
s'est pas en allé, et qu'il a passé toute cette nuit dernière avec sa
dame.
LA DL'CIIESSE.
Tais-toi et va-t'en. Voici Laura ; et i)our sortir du doute où je
suis, je voudrais savoir quelle est cette lettre qu'il lui a remise.
FABio, à part.
Pauvre duchesse! que Dieu la protège au milieu des soucis qu'elle
a de savoir à quelle personne mon maître fait la cour!... Pour lui,
vi>e Dieti ! il a tort de ue pns voir ce qu'elle lui veut. Ah ! ce n'est
pas moi qui me ferais ainsi désirer!
Il sort.
Entre LAURA.
LA un A, à part.
Maintenant que j'si lu le chiffre, je reviens auprès de la duchesse,
afin qu'elle ne s'inquiète pas de mon absence.
LA DUCHESSE,
Laura, qu'est-ce donc que vous écrit Célia?
LAURA.
IMille folies. Voici sa lettre, madame, si vous la voulez voir. (.4
part.) Je lui donnerai celle qui était dedans.
LA DUCHESSE.
Non, Laura, je n'y tiens nullement. 11 est des choses dont j'ai
plus à cœur de te parler. — Je vous ai dit hier que j'avais appris
d'une manière certaine qu'une dame avait écrit à Frédéric do venir
lui parler la nuit suivante.
LAURA.
Oui, madame.
LA DUCHESSE.
Cela m'a d'abord préoccupée à cause du décorum. Puis il y a eu
8.
90 LE SECRLT A nAUTE VOIX,
de ma part un peu de curiosité. Puis, je ne sais quelle fantaisie...
Vous savez que, pour connaître celte dame, je lui ai donné une
mission ei vous ai priée de faire la i;arde djns le jardin... Eli bien.
il faut que vous sachiez qu'un espion que je tiens auprès de lui,
vient de m'avertir à l'instant que Frédéric ne s'était pas absenté, et
qu'il avait passé toute la nuit à causer avec sa dame.
LAURA.
Cela est bien audacieux!... Et — vous a-t-on nommé cette
dame ?
LA DLT.HESSE.
Non.
I.ALUA.
Alors, madame, n'en croyez rien; car, en admettant qu'il eût pu
vous tromper avec cette lettre supposée, a quoi bon m'aurait-il
trompée également avec celle-ci?
LA DUCUESSE.
Vous êtes bien sûre que votre lettre est bien de voire cousine
LAL'KA.
J'en suis bien sûre.
LA DUCHESSE.
Alors il aura envoyé à sa place une autre personne, qui aura
apporté ces deux lettres, et là-dessus mon espion ne sait rien
LAL'IIA.
11 faut que cela soit ainsi.
Li DUCHESSE.
11 me vient un autre soupçon. Vous avez passé la nuit dans le
jardin, et vous n'y avez vu descendre aucune dame. D'un autre
côté, mon espion me dit que Frédéric a passé toute la nuit avec sa
dame. Je conclus de là que la dame qu'aime Frédi'ric n'habite point
le palais,
LACHA,
Je n'en doute pas aon plus; il faut croire qu'elle demeure en
ville.
LA DUCHESSE.
Eh bien ! je tenterai mille moyens, jusqu'à ce que je sache qui
est cette dame.
LAUdA.
Pourquoi cela, niidame?
LA DUCHESSE.
Pouvez-vous le demander, Lnura!... Lorsque je vous ai confié
et que je me suis avoué à moi-même le sentiment qui m'anime,
peu importe qu'il le sache ou qu'il l'ignore i... J'ai au cœur tant
d'orgueil, tant de fierté, que je ne puis pardonner même l'injure
qu'on ma l'aile par ignorance.
Elic son.
LAURA.
Il est essentiel que Frédéric soit averti de cet espionnage jaloux...
JOURM'ÎE II, SCÈNE II. 91
Mai$, liélas! l'avenir de prcndic f^arde, ce sera lui apprendre que
Il duchesse est jalouse ; et il n'est pas prudent d'apprendre à l'a-
mant le plus lidèlc qu'il y a une autre femme qui l'aime; car alors
1 liomrne le plus mode«te conçoit tant de vanité, que tout ce qu'on
lui accorde ensuite devient à si's yeux chose due. Mais n'importe,
6 ciel ! il vaut encore mieux qu'il sache et les espions qui l'entou-
rent et les dangers qui le menacent... Pour l'avertir, repassons
celte espèce de chiffre qu'il m'envoie, et que je dois connaître au
mieu\. [Elle tire un papier de son sein, et lil:) « Toutes les fois,
madame, que vous aurez quelque chose à me dire, je vous prierai
d'abord de me faire signe avec votre niouclioir, afin que je prête
attention. Pu s, sur quelque sujet que vous parliez, les premiers
mots dont VOIS vous servirez chaque fois que vous prendrez la pa-
role, seront pour moi, et le reste pour tout le monde ; de maiiicie
que je puisse réunir tous les premiers mots dont vous vous serez
servie, et savoir ce que vous m'aurez dit. Il en sera de même lors-
que moi je vous ferai le signal. » (Parlant-) Ce chiffre est facile et
ingéuieux ; mais la difficulté est de l'employer do telle sorte que
ce que l'on dit ait un sens raisonnable pour toutes les personnes là
présentes. Pour mieux m'en pénétrer, je vais le relire.
Entre LISARDO.
LiSARDo, à part,
Laura est si fort occupée à lire ce papier, que si les indignes
soujiçons de la jalousie ne peuvent l'aiteindre, la curiosité n'en est
pas moins très-vivement excitée, ci je dé>irerais bien savoir ce qui
l'aK^orbe à ce point. Oh! si je pouvais lire ce papier sans qu'elle
nie \U !
LAUUA.
Qui vient là?
LISAUDO.
C'est moi, Laura.
Grand Dieu!
LAURA, à part.
LISAUDO.
Pourquoi ce trouble et celte crainte?
LAUHA,
Je ne suis point troublée et je ne crains rien.
LISAUDO.
f.e papier que vous cachez et celle rougeur subite qui vous est
montée au visage le feraient croire.
LAtUA.
Vous êtes dans l'erreur. Si j'ai caché ce papier et si la rougeur
m'est venue, ce n'e>t nullement un effel du trouble où votre pré-
sence m'aurait mise, c'est par suiie du dépit que j'éprouve en voyant
un manque de confiance aussi injurieux. Vous étiez venu m'es|[)iou-
92 LE SECRET A HAUTE VOIX.
ner, et, pour vous justifier, vous faites semblant d'avoir à vous
plaindrai
i.iSAni)0.
Moi, Laura, j'ai en vous une entière confiance, et pour que vous
ne doutiez pas de la sécurité que votre noblesse inspire à mon
amour, je vous prie de me dire naïvement quel est ce papier,
I.AtKA.
C'est un papier dont je vais dans un moment livrer au vent les
débris, car à votre sotte demande, fille du vent, le vent seul doit
répondre.
LISAROO.
Alors, puisque vous le coiifiez au vent, je le lui enlèverai.
LAURA.
Vous ne le ferez pas! Non que je redoute que vous en réunissiez
les fragments et <\\iti vous les lisiez: mais il importe à mon honneur
de ne point céder aux vis soupçons que vous m'avez laissée entre-
voir.
Il importe aussi à mon honneur de savoir ce que c'est.
LALUA.
Voilà que je les livre au vent, et comme vous n'êtes pas mon
mari, j'espère que la chose en restera là,
LISARDO,
Si je ne suis pas votre mari, je suis votre cousin et votre futur,
et je veux réunir les tronçons de ce serpent plein de venin.
LAURA,
Prenez garde alors! car vous pourriez vous repentir d'avoir tou-
ché à un tronçon de ce serpent,
LISARDO.
Quoi qu'il arrive, je veux en rassembler les débris.
LAURA.
Je vous en empêcherai.
LISARDO.
Laissez-moi, Laura!
LAURA.
Finissez, vilain jaloux !
Entrent d'un côté ARNESTO et de l'autre LA DUCHESSE, et un peu après
FRÉDÉRIC et FABIO.
ARNESTO.
Quel est ce bruit, Lisardo ?
LA DUCHESSE.
Pourquoi ces cris, Laura?
LISARDO.
Ce n'est rien.
LAURA.
4u contraire, c'est beaucoup. {A part.) Amour, viens à monaidel
JOIJUNEK II, SCEiNE H, fr»
ARNIiSTO.
Eh quoi! vous parliez ainsi,,.
LA DUCIIESSB.
Vous vous querelliez de la sorte...
ARNESTO.
A votre cousin?
LA DL'CIirSSE.
Avec votre futur époux?
AR.NESTO.
Qu'y a-t-il donc de nouveau?
LA DUCniiSSE.
Que s'cst-il passé entre vou<?
LISARDO.
Il n'y a rien, que je sache.
LAURA.
Au contraire, j'ai beaucoup à tue plaindre. (A la Duchesse.) Ne
m'avez-vous pas laissée ici, madame, il n'y a qu'un moment, avec
une lettre de Célia?
LA DUCHESSE.
11 est vrai.
LAURA.
Eh bien, cela posé, j'en appelle à vous, madame, de l'insolecce
d'un homme qui m'a témoigné les soupçons les plus odieux. ( Elle
agite son mouchoir.) Et afin que vous sacliicz tout, veuillez me
prêter attention, vous, madame, et vous aussi, mon père, ainsi que
toutes les personnes ici présentes; car il m'importe que toat !e
monde connaisse le secret qu'enferme mon cœur.
FKÉDÉiuc, bas.
Qu'est-il donc arrivé, Fabio?
FABio, de même.
Je ne sais. [A part) C'est peut-être le résultat de ce que j'ai dil
à la duchesse, et c'est peut-être aussi le résultat d'autre chose.
FRÉDÉRIC, à part.
Elle a fait le signal, soyons attentif et ne perdons pas un seul
mot.
AR\ESTO.
Eh bien! Laura, qu'attends-tu?
LA DUCHESSE.
Dites-nous donc ce que vous vouliez nous dire-
lAUKA.
Madame la duchesse sait déjà, — elle dont l'esprit et la péné-
tration égalent la beauté, — à quel point je lui suis dévouée '.
' Dans l'espognnl, c'est le premier mot île cliaq'ie vers qui s'adresse à Frédéric; l
icriiil ensuite tous ces piemiers mois el en lorrae une phrase qui isl pour lui seul
Nous avons de noUe mieux reproduit cet effet.
04 LE SECRET A HAUTE \OIX.
LA DUCIIESSB.
Cela est vrai; mais où voulez-vous en venir avec cela?
Fiu';i)i':uic, à fart.
Voici les premiers mots que je dois releiiir : « Madame la du»
clicsse sait déjà. »
LAIJUA.
Que vous ne vous êtes pas absenté, — n'est-'i pas vrai, madame?
cl c'est là ce qui me défend contre d'injustes soupçons,
AIINF.STO.
Cela suffit, ma fille, il est inutile de vous affliger ainsi.
FRÛnKRic, à pari.
Elle vient de me dire clairement : « Que vous ne vous êtes pas
absenté. »
LAUIIA.
Elle sait que vous avez parlé avec une dame, — Lisardo, comme il
ne convient point, car enfin je ne vous appartiens pas CDCore, heu-
reusement.
LISAKDO.
C'est vous qui avez manqué à ce que vous deviez à notre mutuel
amour.
LA DUCHESSE.
Silence! — Achevez, Laura.
FRÉDÉRIC, à part.
N'oublions pas : « Elle sait que vous avez parlé avec une dame. »
I.AURA.
Il lui est venu une horrible jalousie, — je ne sais à quel propos,
et se laissant aller à une aveugle colère, il a offensé mon honneur.
LISARDO.
Elle lisait une lettrf\ et quand je lui ai demandé à la voir, elle,
l'a déchirée.
ARNESTO.
Elle a fort bien fait.
FRÉDÉRIC, à part.
« Il lui est venu une horrible jalousie. »
LAURA.
Ne me nommez pas, je vous prie. (^4 Arnesto.) Jo ne tiens pas à
me marier, et surtout avec un homme tomn\e lui.
ARNESTO.
Vous vous êtes bien mal conduit, en vérité.
LISARDO.
Je voui jure, seigneur, que...
ARNESTO.
Allez, tuisez-vous.
FRÉDÉKic, à part.
Elle vient de dire : « Ne me nommez pas, je vous prie. D
JOÙRNÉIi: n, SCÈNE If. 05
LAURA.
D(5fiez-vous de vos entours, — ai-je entendu dire bien souvent.
Que ferait donc après le mariage celui qui, avant, peut s'oublier
ainsi?
LiSAUDO.
J'ai eu tort, belle Laura, je l'avoue; mais que l'amour me serve
d'excuse.
ARNESTO.
L'amour vous rend encore plus coupable.
FRÉDÉRIC, à part.
B Défiez-vous de vos entours. »
LAURA, à Lisardo.
t't venez de nouveau me parler!... — Vous verrez comme vous
serez reçu. Tout est fini entre nous désormais, et vous essayeriez
en vain de me lléchir.
Elle sort.
ARNn:STO.
Je partage la juste indignation de ma fille.
11 sort.
FRÉDÉitic, à part,
« Et venez de nouveau me parler. »
;.A DUCHESSE.
V' DUS avez manqué d'égards envers Laura, Lisardo; mnis, tout
affligée que j'en suis, je vous excuse; je sais ce que c'est que la ja-
louîiiî, et je comprends les mouvements qu'elle peut inspirer.
Elle sort.
FABio, à part.
Gfâce à Dieu, la duchesse est sortie s?ns parier de moi, et je n'ai
pas ? ç-aindre que mon maître devine que j'ai bavardé.
LISARDO,
Le ciel me protège!... Regardez-vous donc comme un si grand
crime, seigneur Frédéric, que jaie voulu savoir ce que contenait
cette lettre? et y nvait-il là de quoi irriter si fort Laura et son
père, et de quoi afflii/er la duchesse?... Vous avez bien compris, je
pense, le léger motif qui a donné liei à tout ce bruit?
FUÉDÉRIC.
C'était assez clair, vraiment. Laura s'est fâchée contre vous à
cause de voire manque de confiance.
LISARDO.
Mallieureux que je suis.' mon espérance est morte, et je n'^i plus
qu'à mourir.
Il eo.-2.
FRÉDÉRIC, à part.
Mon espérance ne va guère mieux.
FAEio, à pùrt.
Décidément j'ai rien à craindre.
.98 LE SECRKT A HAUTE VOIX.
FRKDKKic, à part.
Maintenant, il me faut rduiiir tout ce qu'elle a dit, pourvu toute-
fois que je ma le ra|)pelle. Interrogeons pour cela son portrait, il
me scmbltra que c'est elle qui me parle. [IL regarde un portrait.)
Iklle et charmante image, qu'est-ce donc que vous avez dit?
FAI5I0, à part.
Ah! c'est le portrait qui lui dit tout ça I... C'est bon à savoir!
voilà du nouveau à conter.
FuÉDÉuic, à part.
« Madame la durhesjc sait déjà que vous ne vous êtes pas absenté.
Elle sait que vous avez parlé avec une dame. Il lui est venu une
horrible jalousie. Ne me nommez pas, je vous prie. Défiez-vous de
vos entours, et venez de nouveau me parler. » [A Fabio.) Vive le
ciel, traître, c'est toi c]ui m'as vendu! c'est toi qui as été dire que
je ne m'étais pas absenté !
FABIO, éperdu.
Stigneur, quelle colère vous a pris tout à coup? et pourquoi me
traitez-vous ainsi?
FRÉDÉllIC.
Je sais pourquoi, traître !
FABIO.
Eh quoi! seigneur, n'éiiez-vous pas content de moi lorsque nous
sommes entrés dans ce salon? Quelle espèce d'accusation ou d'in-
dice avez-vous ici trouvé contre moi ? Personne ne vous ayant parlé,
qui a pu vous dire du mal de moi?
FRFDÉRIC.
Oui, drôle, depuis que je suis entré ici j'ai appris que tu avais
conté que je ne m'étais pas absenté cette nuit et que j'étais allé voir
ma dame.
FABIO.
Vous avez appris cela depuis que vous êtes entré?
FRÉDÉRIC.
Oui.
FABIO.
Mais remarquez, seigneur...
FRÉDÉRIC.
Je te châtierai conime tu le mérites.
FABIO.
Mais, seigneur, qui vous appris cela?
FRÉDÉRIC.
Rappelle-tji à qui tu l'as dit... C'est cette personne qui me l'a
rapporté.
FABIO.
Je ne l'ai dit à personne. [A part.) Je mourrai s'il le faut, mais J3
ne dirai pas ce qui en est.
JOIIUNÉK H, SCÈNE II. 91
FRÉDÛnic, tirant ion poignard.
Vive Dieu ! lu vas mourir à l'instant de ma main.
Enlru HENRI,
HENRI.
Oa*est ceci?
FRl-OrRIC.
Je veux tuer un infâme.
FAUIO.
Modérez-vous, seigneur.
UENRI.
Songez, Fréddric, que vous êles dans le palais.
FRÉDÉRIC.
Laissez, — que je verse son sang impur.
HENRI.
Fuis donc, mallieureux !
FA DR).
.le ne demande pas mieux, et je le ferai lestement, comme cela
rn'est arrivé déjà bien des fuis. — Ah! que votre altesse ejï boa
cnfiinl!
Il sort.
HF\ur.
D'où vient donc, Frédéric, que vous êtes ainsi tout bouleversé?
Quel m est le motif?
FRÉnÉRIC.
C'est que je suis trahi. La duchesse sait que je ne me suis pas
absenté.
IIEXRI.
Par qui l'a-t-elle appris?
FRÉDÉRIC.
II n'y que vous, moi et ce valet qui le sachions.
HEXRI.
Est-ce qu'elle vous l'a dit?
FRÉDÉC.IC.
Llle? non; elle a trop d'esprit, et elle fait semblant de l'ignorer.
HENRI.
reut-êlre que la personne qui vous l'a dit l'a-t-elle inventé?
FRÉDÉKIC.
Pour cela, non; car c'est la personne la plus intéressée.
HENRI.
File peut avoir été trompée?
FRÉDÉRIC.
C'est impossible. Aussi je ne vois d'autre conduite à tenir que de
me soumettre à mon malheur et de lui avouer la vérité.
HEiNRI.
Dien que je dusse lui paraître le plus coupable et m'attirer sa
m. 9
98 LE SKCRKr A HAUTE VJIX.
colère, je ne vous en détournfrais pas, — tant je souhaite voire ro-
pos, — si je [icnsais que ce fût là le meilleur parti.
fi\i';dki()c.
Eh bien, dans le trouble où je suis, coiiscillez-moi. Que fcriez-
vous?
Je me tairais, je resterais tranquille; je voudrais d'abord la voir
venir, et puis j'agirais en coiiH'quence. Car elle est instruite ou non
de ce qui s'est passé. Si elle le sait, et que sa modestie l'em|iéche
de vous en rien dire, n'est-ce pas travailler contre vous-même que
d'aller lui parler de cela lorsqu'elle veut l'ignorer? Si e le n' le sait
pas, ce serait travailler contre nous deux, ce serait lui apprendre
vous-même ce qu'un autre n'a pu lui dire. Ainsi donc, moi, à votre
place, je traiterais de mon mieux mon valet, alin que s'il n'a pas
parlé, il ne dise rien plus tard, et que s'il a pailé il n'itille pas se
plaitdre à elle et la mettre dans la nécessité de se déclaier.
ruÉDÉHic.
Bien que ce ne soit pas là mon avis, je suivrai le vôtre, ne se-
rait-ce que pour qu'on ne puisse pas m'accuser de m'êtie perdu par
un fol entêtement. Je reprendrai mon valet et je parlerai à la du-
chesse sans me justifier, jusqu'à ce qu'elle s'explique avec moi.
11 soil.
HENRI.
C'est moi qui hérite à mon tour de l'incertitude où il était; il
s'éloigne et me laisse... Je sais venu en ces lieux seulement ])our
voir la belle Flerida, ne pensant pas que je pourrais m'y oublier,
et voilà que je reste à sa cour sous un nom et sous des vêtements
qui ne sont pas les miens. N'ai-je pas à craindre d'être reconnu
d'un moment à l'autre et que cette aventure ne porte atteinte à sa
considération? Puisqu'en venant ici mon intention était de voir tout
par moi-même, qu'attends-je encore? ou pourquoi tardé-je à réali-
ser mon projet?
Entre L\ DUCHESSE.
LA DUciiESSi:, à part.
Aveugle et lyrannique passion, pourquoi me conduis-tu encore
en ce lieu?... [A Henri.) Que faites-vous là, seigneur?
nuNni.
Hélas! noble et illustre madame, j'exprimais à ces fleurs el à ces
fontaines, dont vous êtes l'aurore, les plaintes de l'amour.
LA DLCUESSE.
Pourquoi cela?
UENRI.
C'est qu'en vous voyant, divinité charmante, tout tuer autour de
vous par l'éclat de vos rayons qui égale celui du soleil, et par vos
ûécue$ c^ui nu iont pas moins dangereuses que celles de l'amour.
JOURNÉE II, SCÈNE If. ?9
je me dis que pour sounietire le monde vous n'.-turicz pas besoin
de déployer toutes vos forces; cnr il sufiirait d'un siul de vos
rayons et d'une seule de vos flèche».
LA DUCUF.SSK.
Je m'étonne doublement de ce langage, seigneur Henri: d'abord
que vous osiez me le tenir, et ensuite que je puisse l'entendre.
lU'tirez-vous de ma présence. Si le duc vous a envoyé à ma tour,
ce n'a [)ns élc pour que vous manquiez à lui-même et à n;oi.
HKMII.
Je ne croyais pas vous manquer, madame ; et pour le duc, je suis
SÛT de ne lui avoir pas manqué; car il éprouve tous les senliments
que je vous exprime.
LA DUCHESSE.
On a vu souvent se marier, mais jamais aimer par procuration.
Et alors même que j'admettrais votre excuse, et que vous me par-
leriez pour lui, ne vou'i ai-je pas averti de ne me parler a ce sujet
que quand je vous en parlerais moi même?
Il EMU.
Oui, madame; mais parmi les conditions vous n'avez pas mis
celle que vous ne m'en parleriez jamais, et que par conséquent je
devais toujours me taire.
LA DUCHESSE.
Eh bien! s'il faut absolument que je vous parle, seigneur Henri,
ce sera aujourd'hui même; et ce sera pour vous dire, puisiiue vous
m'avez comparée au soleil, que le duc serait bien imprudent de
vouloir affronter le soleil avec des ailes de cire ; et je vous engage
de nouveau à vous retirer, sans quoi ma colère répondrait d une
autre façon au duc et à vous,
ilENRI.
Je vous obéis, madame, dans la crainte d'un châtiment plus
grand; si toutefois il peut y avoir quelque chose de plus triste que
de s'éloigner de voire beauté. {A part.) Hélas! je me meurs 1
Il sort.
LA DUCHESSE.
Cet excès d'audace me donne beaucoup à penser... Amour, laisse-
moi tranquille un moment pour que je puisse réfléchir... Mais qui
a pénétré jusqu'ici?
Eiilie FABIO.
FABIO,
C'est moi, madame la duchesse, qui viens furieux vous conter
toute sorte de choses. Oui, j'enrage de voir que tout n'est que ba-
vardage au palais, et que votre alf.esse elle-même bavarde.
LA DUCHtSSE.
Que voulez-vous me dire en ce moment?
FABIO.
Et vous, madame, pou-quoi l'avez-vous div tout à l'heure?
rOO LE SECRET A HAUTE VOIX.
LA DUCHESSE.
Je VOUS comprenus encore moins.
FABIO.
Avcz-vous donc eu peur, madame, que ce que je vous avais dit
de mon maître ne vînt à tourner a l'aigre, si vous l'aviez gardé une
heure de plus sur le cœur?
LA DCCHESSE.
El à qui donc l'ai-je confié?
FABIO.
A personne, sans doute, excepté à lui; car aussitôt que vous avez
«*lc pariie, il est tombé sur moi d'une belle manière, et si l'on ne
l'cûl retenu, inraiiliblcment i! me tuait.
LA DUCHESSE.
Pourquoi cela?
FABIO.
Eh ! mon Dieu, parce que votre altesse a jasé.
LA DUCHESSE.
Et comment aurais-je pu le lui dire, puisque je ne lui ai pas
parlé?
FABIO.
Eh bien, si ce n'est pas vous, c'est le diab'e; c'est certain. Aussi
j'aurais eu encore du nouveau à vous conlcr, mais je ne m'y ha-
sarde plus.
LA DLCHESSE.
Dis-moi ce qui s'est passé.
FABIO.
Je ne sais rien.
LA DUCHESSE.
A-t-il reçu une lettre?
FABIO.
Je ne sais rien.
LA DUCHESSE.
OÙ est-il allé?
FABIO.
Je ne sais rien.
LA DUCHESSE.
Est-il venu quelqu'un qui lui ait parlé en secret?
FABIO.
Je ne sais rien.
LA DLCHESSE.
Tu me donnerais presque à penser que lu te repens de mtj servir,
El que tu es plus dévoué à Frédéric qu'à moi.
FABIO.
Ce n'est pas cela.
LA DUCHESSE.
Qu'est-ce donc?
JOUR.XÉE II, SCENE H. 101
FAno.
C'est que voire aliesse a jas(*, et si mon mattre venait encore à
•oupçoniier quelque cliose, il me tuerait.
LA DUCHESSE.
Je remarque qu'il ne t'a pas tué jusqu'à présent.
FABIO.
II est vrai; mnis à ce propos, voici un petit conte. — Un galani
dlait en conversation avec sa dame; et, profilant de l'ocrasion,
ceituin insecle ' disait en lui-même : « Ce n'est pas le moment
qu'il se gratte, et je puis, sans ciaintc, me régaler à l'aise. » A la
lin, pourtant, fatigué de la démangeaison, le galant porta les doigts
011 cela lui démangeait, ft parvint à faire l'insecte prisonnier. Or,
au même instant la dame se retourna, et vit son galant qui tenait
la main comme un homme qui va prendre du tabac; et comme il
n'y avait là personne qui put l'entendre, elle lui demanda d'un
air sérieux : « Eh bien, avoz-vous tué ce cavalier? » Le galant fut
d'abord interloqué; mais bientôt s'étant remis, et tenant la main
comme je vous ai dit : « Non, madame, fit-il, je ne l'ai pas encore
tué, mais je le serre de près. » — Et moi, madame la duchesse, je
vous dirai la même chose en ce moment : On ne m'a pas encore
tué, il est vrai, mais de près l'on me serre. Aussi, après voire tra-
hison, je ne vous dirai pas que j'ai vu aujourd'hui mon maître qui
tenait un portrait au moyen duquel vous pourriez découvrir quelle
est cette belle dame dont il est si épris, s'il vous était possible de
vous le procurer. Voilà, madame, ce que je vous dirais, et d'autres
choses enrore, si je ne cra'gnais votre langue. 3Iais ne comptez pas
que je vous dise jamais cela ni autre chose : et surtout lorsque je
considère que le seigneur Frédéric est mon maître, et que votre
altesse bavarde.
Il soit.
LA DUCHESSE.
Il a un portrait!. . Ah! c'est ici que j'ai besoin d'esprit et d'a-
dresse pour l'obliger à le montrer sans trahir mes sentiments!
Mais ce n'est pas ici le lieu; nous serions trop eiposés aux regards.
Entre FRÉDÉRIC.
FRÉDÉRIC, à part.
Après tout, le meilleur parti est peut-être de ne point lui parler
de cela, et d'attendre qu'elle-même m'en parle. [Haut.) Madame,
puisque votre altesse m'a envoyé chercher, vous voulez sans doute
signer les déjiêches?
LA DUC^ESS^.
Oui; mais le jardin n'est pas pour cela l'endroit convenable
surtout à cette heure que le soleil se couche dans son brillant tom-
beau. Portez sans retard ces dépêches dans mon appartement , et
' l'dU* ie tcxle Faljio uonime cet insecle par son nom : un pwjo.
102 LE SECRI'T A HALTE VOIX,
avant d'entier, n'oubliez pas que vous avez beaucoup à écrire celte
nuit. Si donc voire dame vous attend, vous pouvez lui envoyer
dire que ce re sera pas pour aujourd'hui; car si vous n'avez pas
celle nuit une n)ission au dehors, vous n'en serez pas moins absent
pour cette fois, je vous assure.
FRÛDÉRic, à part.
0 ciel! qu'enlends-je?
Entre LAURA.
LAURA , à part.
Ici la duche.'se et Frédéric! Eh bien ! puisqu'elle m'ôleles occa-
sions, je veux les lui ôler aussi. [Haut.) Je vois, madame, que votre
altesse a fait un pacte avec le printemps, et le printemps doit être
charmé.
LA DUCHESSE.
Comment cela?
LAIRA.
C'est que votre altesse le remplace dans ce jardin d'oii elle ne
sort plus, et qu'elle donne à la rose sa pjurpre et au jasmin sa
blancheur.
LA DUCHESSE.
Il est temps que je me retire. Allons-nous-en , Laura. ( A Fré-
déric ) Vous, ne tardez pas de venir avec les dépêches; et en allant
les chercher, vous pouvez donner avis de ce que je vous ai dit.
FRÉDÉRIC.
Je ne suis pas aussi heureux que vous le présumez, madame [il
tire sonmouchoir, et l'agite ], et je pourrais d ici même donner cet
avis.
LAURA, à part.
II a fait le signal. Attention!
FRÉDÉRIC.
Je suis bien malheureux, — madame, au contraire, j'éprouve à
chaque instant des contrariétés, et ma vie n'est qu'un ennui con-
tinuel.
lAuiA, à part.
Il a dit : « Je suis bien malheureux. »
FRÉDÉRIC.
Je ne puis vous parler aujourd'hui, — sans que votre altesse me
montre que j'ai beaucoup perdu de son ancienne bienveillance.
LAURA. à part.
Il vient de dire : « Je ne puis vous parler aujourd'hui. »
FRÉDÉRIC.
Il m'est impossible de venir au jardin, — sans que votre alte>se
m'adresse ou quelque reproche ou des railleries qui ne m'afiligent
pas moins.
LA DUCUKSSE.
Il suffit. Laissons cela.
JOURNEE H, SCENE H. 103
LAUUA, à part.
Récapitulons tout ce qu'il a dit : « Je suis bien malheureux. Je
ne puis vous parler aujourd'hui. Il m'est impossible de venir au
jardin. »
LA DUCHESSK.
Allons, suivez-moi, Laura; (à Frédéric. ) et vous, ne tardez pas
à venir.
FRÉDÉRIC, à part.
Est-il un amour plus malheureux !
i.A DUCHESSE, à pan.
Est-il un sentiment plus indigne!
LAURA, à part.
Est-il une jalousie plus visible!
L.i Duclicsse et Laura joit nt.
FABio, entrant.
Par oii donc pourrai-je sortir sans risquer d'être rencontré par
mon maître? Mais j'ai beau dire et faire, le voici.
FRÉDÉRIC.
Fubio?
FAEio, s' éloignant.
Pardon, monseigneur.
FRÉDÉRIC.
Pourquoi donc me fuis-tu? [A part.) Je suis forcé de disîimuler
avec ce drôle.
FABIO.
C'est que je crains que ce maudit démon qui vous parle à l'oreille
ne vous ai dit encore quelque fausseté sur mon compte.
FRÉDÉRIC.
Je sais maintenant la vérité; je sais que tu m'as été fidèle.
FA RIO.
Je crois bien!--. Plût à Dieu que certaines gens l'eussent été au-
tant que moi avec la ville de Madrid i.
FRÉDÉRIC
Je veux, pour te dédommager, te donner un habit.
FABIO.
A moi I un habit?
FRÉDÉRIC.
Oui, à toi.
FABIO.
En ce cas, puissiez-vous dans l'autre monde avoir l'âme habillée
d'une robe de chambre cramoisie, de chausses de cristal, et d'un
surtout d'ambre gris!
FRÉDÉRIC
Jlais il faut que tu me dises quelque chose.
*• Il y a ici SUIS Joule quelque allusion à de; malverialio'is dont s'etaleot rendus rrn-
Vabl s c riaiiis administrateurs de la ville.
104 LK SECRET A HAUTE VOIX.
FABIO.
Tout ce que vous voudrez.
FUÉDÉRIC.
Dépêchons, je suis obligé de m'en aller,
FAUIO.
Que Dieu retienne ma Lmguc!
riubÉRic-
La duchesse t'a-t-clle isitorrogé sur mon amour?
FABIO.
Non, certes; mais de ce qu'elle m'a dit, j'ai induit que si vous
ne comprenez pas ce qu'elle veut, c'est que vous n'avez pas beau-
coup d'esprit.
FRÉDÉRIC.
Elle l'a donc dit quelque chose?
FABIO.
Sans doute; soit dit sans vous flatter.
FRÉDÉRIC.
Tu mens, vilain drôle. Kspères-tu donc me faire accroire que
cette noble beauté qui peut comme l'aigle regarder en face le
soleil, ait laissé tomber les yeux sur un mortel aussi obscur et
aussi humble?
FABIO.
Eh bien, seigneur, feignez pendant quelques jours de l'aimer, et
vous verrez.
FRÉDÉRIC.
Alors même que tes soupçons malicieux auraient quelque fonde-
ment, je n'essayerais pas de m'en assurer; car un amour, moins
glorieux sans doute, mais auquel je suis moins disproportionné, oc-
cupe mon cœur tout entier.
FABIO.
Comme cela, vous n'avez jamais aimé deux femmes à la lois?
FRÉDÉRIC.
Non.
FABIO.
Et cependant vous croyez... ?
FRÉDÉRIC.
Achève.
FABIO.
Que vous avez eu du bonheu' ?
FRÉDÉRIC.
€ela n'est pas aimer, c'est tromper.
FABIO.
il y a d'autant plus de plaisir.
FRÉDÉRIC.
Comment peut-on aimer de deux côtés à la fois?
FABIO.
Voici comme. — Il y a près de Ratisbonne deux villages de
JOURNI'E II, SCKNE III. 105
grand renom, dont l'un se nomme Ag(îré, et l'autre Mararanrloti.
Or, un seul curé desservait les deux paroisses, et, les jours de fêle,
disait la messe aux deux endroits. Or, un habitant de Macarandon
ciant ailé à Agéré, et ayant entendu clianler la préface, remarqua
que ce jour-là le curé avait prononcé à haute voix gratias agere,
et qu'il n'en avait pas fait autant à Macarandon *. Tres-mécontent
de cela, il dit au curé : Vous donnez les sràces à Agéré comme si
chez nous on ne ^ous avait pas payé la dlnie. » En entendant une
observation si juste, les nobles inacarandoniens supprimèrent les
offrandes au curé. Or, le curé voyant ce'a, en demanda la cause au
sif^ristiiin ; celui-ci lui dit pourquoi; cl à partir de ce jour, chaquo
fois qu'il entonnait la préface, le curé ne manquait plus de chan-
ter d'une voix claiie et puissante : « Nos libi semper, et ubique gra-
tias à Macarandon. » Si donc, monseigneur, vous desservez deux
paroisses à l'Amour, ce dieu aveugle, remplissez bien vos devoirs
des deux côtés, et vous verrez qu'avant peu vous et moi nous au-
rons en quantité des offrandes et des régals, parce que vous au-
rez clianté à Flérida ce que vous chantez à Macarandon.
FRlbÉlUC.
I'imagines-tu que je t'écoute?
FABIO.
Pourquoi pas?
FRrDlÎKIC.
Je ne pense qu'à mes ennuis.
FAI5I0.
Puisque pour Agéré vous dédaignez Macarandon, je crains bien
qu'on ne vous supprime là-bas le pain bénit d'amour.
Ils îoncnt
SCÈNE III.
Un salon dans le pibis.
Entrent LA DUCHESSE, LAURA, LIBIA, et FLORA qui porte des
flambeaux.
LA DUCHESSE.
Laissez les flambeaux, et allez-vous-en toutes. Je ne veux pas de
cjmpagnic. J'ai déjà trop de la mienne.
LiBiA, bas, à Flora.
Quelle bizarre tristesse!
FLORA , de même.
C'esl plus que de la tristesse, c'est de la folie.
' Allusion à ce passige de la nn;s?e que le poêle rappelle plus loin . « Nos iibi sem-
per et ubique gratias agere, etc., etc. » Ce pelil coule, plein de gaielé et de liiicssf, eil
pDCore plus piquant dans roriginal, à cause de la ressemlilance de auelaues noots espi-
giiuis avec d'autres mots du texte laiin.
106 LE SECRET A HAUTE VOIX.
LA DUCHESSE.
Vous, Laura, demeurez,
Libia cl Fluia sortent.
LAUUA.
En quoi puis-je vous être agrc'ab'c?
LA DUCHESSE.
J'attends de votre amitié un service que je ne puis demander
qu'à vous seule.
LAUrVA.
Qu'ordonnez-vous?
LA DCCHFSSE.
Je dés're qu'à l'arrivée de Frédéric, vous vous teniez à cette
porte, et que vous preniez garde que personne n'écoute ce que je
lui dirai.
LAURA.
Je m'en acquitterai de mon mieux. Mais est-ce qu'il y a quelque
chose de nouveau?
LA DUCHESSE.
Je veux absolument savoir qui est sa dame.
LAURA.
Qui est sa dame?
LA DUCHESSE.
Oui.
LAURA.
Cela sera difficile. {A part.) Oh! si je pouvais me faire dire le
moyen qu'elle compte employer ! Je pourrais l'avenir quand il
arriverait.
LA DUCHESSE.
A'ous saurez, Laura...
LAURA.
Je vous écoute.
LA DUCHESSE.
J'ai appris que Frédéric porle toujours sur lui... Mais le voici
qui vient, et il m'entendrait. Écoutez, et vous verrez ce que j'ai
imaginé. Éloignez-vous.
LAUUA.
Oui, madame [A part.) Il est fort heureux qu'elle m'ait donné
la permission d'écouter, autrement je l'aurais prise.
Laura se cache, et FREDERIC entre avec tout ce qu'il faut pour écrire.
FRÉDÉRIC.
Voici les lettres, madame.
LA DUCHESSE.
Mettez-les là; car il est affreux que je les laisse en vos mains, et
que je vous accorde toute ma confiance, lorsqiie vous avez si iudi-
çnement trahi mes intérêts et manqué à vos devoirs.
JOUIIN'KE II, SCENE IIl. 107
Fiuii)!';iuc.
Madame, qu'avez-vous à me reprocher? Quel crime ai-je commis
pour que vous reconnaissiez ainsi tous mes services?
LA IIUCIIKSSE.
Comment osez-vous m'interroj^er, lorsque j'ai tant de preuves
qui déposent contre vous?
FnÉDÉUIC.
De quoi suis-je accusé?
LAURA, à part.
Comment arrivera- t-clle ainsi à savoir qui est sa dame?
FRÉDl'.RIC.
Je liens à me justifier.
LA nucntîssTî.
Eh bien, je m'explique. — J'ai appris que vous étiez en relation
avec mon plus grand ennemi.
FIU'DKIUC.
Croyez-le, madame, si j'ai caché dans ma maison le duc de
Mantouc, c'a été seulement la nuit où il est venu déguisé.
LA DUCHESSE.
Qu'est ceci? le duc! [A part.) 0 ciel ! je jouais la colère, et j'a-
vais un sujet sérieux de me plaindre?
FKÉIIÉIUC.
Il est maintenant dans le palais.
LA PllCUESSE.
Quoi! le duc est ce cavalier que j'ai reçu chez moi?
FHÉDÉUIC.
Oui, madame.
LA DUCHESSE, à part.
Combien de fois au moyen du mensonge on a découvert la vé-
rité!
LAUKA, à part.
Allant de doute en doute, je ne puis apercevoir son intention.
LA DUCin.SSE.
Pourquoi donc m'avez-vous caché cela?
FilÉDÉlUC.
Comme le duc devait vous épouser, madame, je pensais que vou.s
pardonneriez sans peine une faute que l'amour faisait commettre.
La duchesse.
Je comprends à cette heure qu'il vous a été facile de m'appor'er
sa lettre.
FRÉDKIUC.
Oui, madame; j'allais partir lorsqu'il vint, et je li lui donnaii.
LA DUCHESSE.
Yous vous êtes ainsi acquitté de votre mission avec lui, mais A*;?
pas avec moi. — Et la lettre que vous avez remise à Lauta?
108 LE SECRET A HAUTE VOIX.
ini':nr.uic.
Cette letire... avait été apportée par liii-nicmc.
i.AUin, à pari.
11 s'est justifié heureusement Ma s, ô ciel! où veut-elle en venir?
Comment saura-t-elle ainsi qui est sa dame?
I..V DICIIESSE.
Vous croyez pcut-ôlrc que c"esi la seule preuve que j'aie de votre
trahison? 11 n'en est pas ainsi. Doniiez-inoi sur-le champ la lettre
que vous venez de ictcvoir du duc de Florence, concernant cer-
taines vieilles prétentions qu'il a^ur mes Eiats?
riu'iiKiiic.
Madame, je vous en supplie humblement, daignez vous rappeler
qui je suis ; et si j'ai commis une faute en servant dans ses amours
un homme qui aspire à \otre main, ne me soupçonnez pas pour
cela d'un acte aussi indigne de ma naissance et de mes sentiments.
L\ DUCHESSE.
Celui qui a pu me tromper sur un point ne doit pas avoir eu
tant de scrupules sur un autre. Donnez-moi la lettre que je vous
demande.
FUÉnÉnic.
Moi, madame, une pareille lettre! Eh! prenez, prenez tous les
papiers que j'apporte, et si ce n'est pas assez, prenez cette ciel au
moyen de laquelle vous aurez tous mes papiers, cl si vous trouvez
un seule ligne qui m'accuse, faites-moi trancher la tête.
Il son do ses poclics uu mouchoii-, des clefs, et endcruier lieu uac Loitu qu'il cache.
LA DUCHESSE.
(}u'est-ce donc que vous cachez là?
FRÉDÉIUC.
C'est une boîte.
LA DUCHESSE.
Je veux aussi la voir.
FRLDÛUIC, à part.
Je snU maintenant ce qu'elle voulait. (Hanl.) Pour ceci, ma^gme,
ce n'est pas et ce ne peut pas cire une preu\e de trahison, et par
ïonséquent je\cus prie de ne pas l'exiger.
LAUKA, à part.
0 ciel! ce sera sans doute mon portrait.
LA DUCHESSE.
Je veux savoir ce que contient celle boîte.
LAUiiA, à part.
Nous sommes perdus!
fréd/iuc.
C'est un portrait, madame; et si c'est là ce que vous vouliez m*
voir, vous le savez mainienant,
LA DUCHESSE.
owsiuà ce que je l'aie vu, je ne vous croirai point. Montrez-le-
moi, voui dis-je.
joun.NKr: ii, sc.em: m. 1.09
FiticDrîmc.
Si c'est là, înMl.imc.
Cuelle peine!
La cause...
Quel péril !
Pour laquelle...
Quelle douleur !
LAURA, ù part.
FKKOÉaiC.
LAUiu, à part.
riiKDiiujR,
LAUKA, à part.
FRÉDÉRIC.
Vous m'avez appelé traître
LAURA, à part.
Quelle affreuse situation!
FRÉDÉRIC.
Vo js avez eu raison, madame.
LAURA, à part.
Hélas!
FRÉDÉRIC.
Car, sachez-le
LAURA, à pari.
Quel malheur !
FUÉDÉKIC.
Piulôl que de vous le remettre
LAURA, à part.
Quel supplice!
FRÉDÉCIC.
Je suis prêt à subir mille morts.
Laura s'avance; elle \\vad l<' porliail des mains rtc Ficdoric, le change conlre IB
autre, el tloniie ce dernier à la Ducliesse.
LAURA.
Vous ne pourrez pas nous résister, traître!
FRÉDÉRIC.
Que faites-vous, Laura?
LAURA.
J ai vu et entendu ce qui se ()assait, et je suis accourue. Né suf-
fisait-il donc pas que son altesse désirât voir ce portrait, p.ur
qu'aussitôt vous le lui doutassiez, cavalier malappris? [Dormant
le portrait à la Duchesse.) Tenez, madame.
LA DUCIir.SSE.
Vous ne m'avez jamais tendu un plus grand service.
FRÉDÉRIC, à part.
Laura, sans doute, aura voulu tout déclarer d'une fois.
LA DUCHESSE.
Eclairez-moi, Laura. {Laura prend le (lambeau.) Voyons un pci
>Ï0 f.E SliCRET A IIALTt; VOiX.
ce proJige, celte merveille d'amour. {A part.) Je saurai du moins
qui cause ma jalousie.
mÉDÉRIC.
Que dira-t-elle en reconnaissant le portrait de Laura?
LA DUCHESSE.
Que \ois-je?
LAUHA.
En vérité, c'est son portrait.
LA DUCHESSE, à Frédéric.
Et c'est cela que vous cachiez avec tant de soin?
FRÉDÉRIC.
N'en soyez point surprise, madame; c'est ce que j'aime le plus
«Q inonde.
LA DUCHESSE.
En effet puisque vous l'aimez autant que vous-même. — Qu'est-
ceque tout cela signifie, Laura?
LAURA.
Vous le voyez; je n'en sais pas davantage.
LA DUCHESSE, à part.
J'ai peine à contenir ma colère, et pour ne point faire une scène,
je me retire. [Haut.) Tenez, Laura, rendez son portrait à ce nou-
veau Narcisse, et dites-lui Mais non, ne lui dites rien. [A part.)
J'ai dans le sein mille serpents, et je ne sais quelle flamme brCile
mon cœur.
i£lle sort.
FRÉDÉRIC.
Comment donc la duchesse après avoir vu votre portrait ne nous
téoioigne-t-elle pas plus de colère à vous et à moi?
LAURA.
J'ai changé les portraits; j'ai gardé le mien, et lui ai donné le
vôtre.
FRÉDÉRIC.
Vous seule, avec votre esprit, pouviez nous tirer d'affaire.
LAURA.
Ooi, pour le moment Mais le péril demeure entier aaa
!'û\enir,
FRÉDÉRIC.
Il faudrait le prévenir.
LAURA.
Demain je vous communiquerai ce que je pense à cet égard.
\Lui donnant une balte.) Prenez, et adieu.
FRÉDÉRIC
Quel est ce portrait?
LAURA.
C'est le votre, en cas qu'elle ne vous le redemande.
Flh sort.
JOURNÉE II. SCÈNE Ul.
Fur.DKr.ic.
Vous avez raison. {A part.) Jamais je ne me suis vu dans une si-
tuation plus cruelle, et
Entre FACIO.
FABIO.
Seigneur, lequel de ces deux habits puis-je prendre?
FRÉDÉRIC.
Infâme coquin! misérable que tu es!
FABIO.
En voià d'un autre, à présent!
FRÉDÉRIC.
II n'a pas tenu à toi que je ne fosse perdu!
FABIO.
Ce n'était pas la peine que je vinsse vous trouver i.
FRÉDÉRIC.
Tu croyais que ce portrait était celui d'une dame? Eh bien,
c'est le mien!
FABIO.
Je n'ignore que vous vous aimez.
FRÉDÉRIC.
Vive Dieu! tu vas mourir de ?na main.
FABIO.
Âh! Jésus!
FRÉDÉRIC, à part.
Mais non, j'ai tort. Puisque me voilà hors de danger, il vaut
mieux ne pas faire de bruit. {Haut.) Fabio?
FABIO.
Seigneur?
FRÉDÉRIC.
Viens avec moî, et choisis le meilleur des deux habits. Je sais
([lie je n'ai aucun reproche à le faire, et que lu es d'une fidélité à
l'i'prcuve.
FABIO.
A-t-on jamais vu de pareils caprices? vive Dieu! j'y perdrais
mon bon sens, — si j'en avais 2,
' Il y a ici une plaisanterie intraduisible, portant sur le double sens du moi visio,
participe passé du verbe ver (voir), et prcmicrc personne de l'indicatif pn'scnl i!u verlic
vestir (habiller). Frédéric dit : « Sors, misérable, car à cause de toi je me .<iii.N vi, jii
immeni de ma perte. » A quoi Fabio : « Et moi, à cause de vous, je a'ai pas île i|iioj
m'iiabillcr. >
• Cetle plaisanterie se trouve dém dans la première joîirnee. Caldcron ûpp3rciiia;cui
BC s'en est pas souvenu, sans quoi il nous en aurait douuc une autre.
JI2 LE SECRET A HAUTE VOIX.
JOURNEE TROISIEME.
SCÈNE I.
Un saion chez Frédéric.
Entre FABIO.
FABIO.
Qui a trouvé par hasard le bon sens d'un pauvre valet, leqi;cl
l'a perdu parce que son maître a perdu le sien, qui n'était pas de
conséquence? Veuillez bien lui indiquer où il est; car par là-bas il
ne sert de rien, et ici on en donnera quelque chose..... J'ai beau
demander, personne ne répond. Mais, à vrai dire, quel bon sens,
une fois perdu, s'est jamais retrouvé? — Allons, ma mémoire, réca-
pitulons un peu mon affaire et raisonnons, si cela ne te déplaît
I^as (Ju'y a-t-il de nouveau? Je ne sais D'où vient qu'au
moment même où je me crois le mieux avec mon maître, c'est jus-
tement alors qu'il tombe sur moi et m'accable de coups? Cela vient
de qu'il est fou Et lorsque, coupable, je l'évite, d'où vient
que c'est justement alors qu'il me donne un habit, et me comble
de caresses? Cela vient de ce qu'il est ivre Voilà deux conclu-
sions admirables. Et je ne passe pas à îa troisième, parce que j'a-
perçois don Henri et mon maître qui viennent par ici en causant
à voix basse; et si en venant dans cette salle il ont l'intention
de n'être pas vus par moi, c'est moi qui vais les prévenir afin de
n'être pas vu par eux. De cette façon, il est possible que j'entende
leurs confidences; et de plus, comme mon maître est tantôt fu-
rieux, et tantôt affable avec moi, et que c'est maintenant le tour
de la fureur, j'y gagnerai de la laisser se passer dans le vide
Mais il faut pour cela que je me cache au plus vite. Je ne vois pas
d'autre cachette que le dessous de ce buffet. Dépêchons, ce ne sera
pas la première fois que je me serai embuffeité •.
11 se cacl.e sous le buffet ; entrent FRÉDÉRIC et HENRI.
HENRI.
Qu'attendez vous?
FRÉDÉRIC.
Je crains qu'on ne nous entende,
HENRI*
Tous les valets sont dehors.
• Nous nous somme» permis de l'orger le mot embufftté, pour renJre celui de <»-
bejutadOf fabric^ué par CaMeron.
JOURNÉE HT, SCÈNE I. 113
FABio, à part.
Excepté moi qui suis dedans.
HENRI.
Ce n'est pas sans motif que je vous ai conduit jusqu'au fond de
l'appartement; je veux vous parler sans témoin.
FABio , à part.
Je suis donc un faux témoin, alors, moi?
UENRI.
Dites.
FR^D^RIC.
Permellez-moi d'abord de fermer celte porte. {Il va fermer une
porte.) Slaintenant que nous sommes seuls, que votre altesse
veuille bien m'écouter. Il est temps de tout lui dire.
Fâbio. à part.
Altesse! c'est bon.
HENRI.
Quel motif vous oblige à me traiter ainsi?
FRÉDÉIMC.
Il y en a deux, et tous deux bien imporlants; l'un vous concerne,
l'autre me regarde. Celui qui a rapport à vous, — et j'espère que
vous n'aurez pas mauvaise opinion de moi si je commets une in-
discrétion, la nécessité m'y force, — c'est que vous êtes maintenant
connu de la duchesse, et il est inutile d'aHecter entre nous un mys-
tère qui est su de tout le monde. Pour ce qui est de moi...
UENRI.
Avant d'aller plus avant, dites-moi donc comment la duchesse
est parvenue à savoir qui je suis?
FRÉDÉRIC.
J'ignore comment, mais elle le sait.
FABIO.
Voyez donc; mon maîlre fait là un joli métier*!
FRÉDÉRIC.
C'est elle-même qui me l'a dit.
HENRI.
Passons à ce qui vous concerne; car pour ce qui est de moi,
nous nous perdrions en suppositions, et il vaut mieux attendre
qu'elle s'explique.
FRÉDÉRIC.
Avant de vous parler de ce qui me touche personnellement, je
vous demanderai votre parole de garder à jamais dans votre cœur
ce que je vais vous confier.
' Mol à mol : < Ecoutez! mon maître est un petit alcahucte, > Nous avons déjà dit
f«c {'akahuete était
Ce qu'à la cour on nomme ami du prince. < n
111 LE SECRET A HAUTE VOIX.
IIF.MI!.
Je vous la donne; et comptez que si vous imprimez voÇre secret
sur la cire, il sera conserve juir le marbre.
FRÉDKIUC.
Vous savez déjà, illustre Henri do Gonrague, noble duc de Man-
toue, que j'aime une beauté de celle cour. Eh bien, celle merveille
humaine, ce prodige divin me donne aujourd'hui la plus haute
preuve de constance et de tenlrcsse. Celle lettre que vous voyez, et
que le vent sans doute a portc'e dans mes mains, — car elle doit
être descendue du haut du ciel dans l'abîme de mes misères, —
celle lettre m'annonce ma liberté. Mais non, je m'exprime mal ; elle
m'annonce plulc^t mon esclavage : car à compter du moment oîi je
l'ai reçue, je veux élernellement vivre esclave d'un amour qui m'a
imposé des chaînes que !e temps même ne pourra ni briser ni dé-
tacher. Celle lettre me dit... Mais il vaut mieux la lire. Vous ap-
précierez mieux ainsi, et le dévouement qu'on me porte, et l'amour
que je ressens (H lit. ) « Mon bien, mon seigneur, mon maître, la
fortune se déclare de plus en plus contre nous. Prévenons ses coups
funestes. Veuillez tenir prêts deux chevaux pour cette nuit, du côté
du pont, entre le parc et le palais. Je sortirai à votre signal, et
nous fuirons la jalousie qui nous persécute, si loutdois l'on peut
fuir la jalousie. Adieu, que le ciel vous garde à jamais! » S"oila ce
que l'on m'écrit, très-noble seigneur, et je me suis confié à vous,
comptant sur vos bontés. Si vous vous êtes adressé à moi pour
votre amour, et que je m'adresse à vous pour protéger le mien, il
est clair que je recouvre alors ce que vous me devez, ou que je
vous paye ce que je vous dois. Je vous prie donc de me donner une
lettre pour Mantoue, et de prendre ma défense jusqu'à ce que j'aie
mis celte dame en sûreté.
HENRI.
Je suis heureux que le ciel m'ait fourni l'occasion de recon-
naître ce que vous ayei fait pour moi ; et non-seulement je vous ac-
corde ce que vous me demandez, mais en outre je serai charmé de
vous accompagner moi-môme jusqu'à ce que vous ayez gagné la
frontière de mes États, oij je m'estimerai glorieux de vous pos-
séder.
FRÉDÉIIIC.
Je ne songe, seigneur, qu'à une courte absence; et, s'il faut tout
vous dire, votre altesse me sera plus utile à Parme, où elle défen-
drait, au besoin, mon honneur attaqué.
HENRI.
Je ferai tout ce que vous voudrez.
FRÉDlimC.
Eh bien, veuillez, je vous prie, m' écrire une lettre, tandis que
je vais, comme à l'ordioaire, au palais, afin qu'on ne soupçonne
JOI'RNEI'. m, SCKNE II. 113
rien. Il faut aussi que je retrouve ce coquin de Fabio, que je n'ai
pas vu de la journée.
FABIO, à pari.
Ce n'est pas ma faulc, je ne suis pas si loin !
FIII'DÉIIIC.
Du reste, il ne doit rien savoir.
FABIO, à part.
Non, certes.
FRÉDÉRIC.
Mais il faut qu'il prépare les chevaux.
IIF.NUI.
Vous avez raison, et moi, pendant ce temps, jo verrai a qu'or-
donne de moi un destin rigoureux.
FRÉDÉRIC.
Je reviens vous cherch. r.
HENRI.
En vous attendant, je vais écrire dans la pièce voisine.
FRÉDÉRIC, à part.
Amour, protège un infortuné!
HENRI, à part.
Amour, aie pitié de ma [dainte!
Fri'[l('ric cl ncnri sortent.
FAiiio, sortant de sa cachette.
Qui écoute, son mal entend, dit le proverbe; mais bien souvent
le proverbe ment, car j'ai écouté, et j'ai entendu mon bien- En
effet, j'en ai retiré quatre avantages qui comptent. Le premier, c'est
que je sais qui est notre hôte. Le second, c'est que j'ai appris où en
est l'amour de mon maître. Le troisième, c'est que je pourrai ccn-
ter le tout à la duchesse; et le quatrième, c'est que par là j'aurai
d'elle quelque bonne élrenne.
llsorU
SCÈNE ir.
Clic salle du palail.
Enlreiil ARNESTO et LAURA.
AUNESTO.
Non, ma chère Laura, la faute de Lisardo n est pas si grave, que
tu ne doives l'oublier, lorsqu'il l'en demande pardon. Les emporte-
ments qu'inspire l'amour n'ont jamais été considérés comme une
offense. Je te prie donc de lui parler avec plus de douceur, d'au-
tant que nous allons recevoir d'un moment à l'autre la dispense
demandée.
LAURA.
Je vo !S obéirai, mon père. J'aime mieux vous obéir que de vous
irriter. Aussi, je m'engage à accepter, sans murmure, la position
116 LE SECRET A HAUTE VOIX.
que le sort me réserve, et je consens à épouser l'homme que voua
jugez le plus aimable et le plus digne.
AKNLSTO.
Je le sais gré de ton obéissance. ( Appelant.) Avancez, Lisardo.
— Attends, Laura.
Entre LISARDO.
LISARDO.
J'accours, madame, je viens mettre ma vie à vos pieds, en re-
tour du pardon que je sollicite.
l.AUUA.
Demandez-en la permission à mon père; c'est lui qui dirige ma
conduite, c'est lui qui dispose de ma main ; et si j'obéis
LISARDO.
Ahl madame, il suffit à mon bonheur de l'obtenir, cette main
charmante; et pourvu que je l'obtienne, je ne considérerai pas
comment je l'ai obtenue. Que ni'i.i po le d'où me vienne le bon-
heur, si je suis heureux? .. 0 soleii tardif et paresseux, hâte-toi,
abrège ta course, et que je voie enfui ai river cette nuit que j'at-
tends!
Entre LA DUCHESSE.
LA DUCHESSE.
Laura? Arneslo?
ARXFSTO.
Noble madame, nous allions tous passer dans votre apparte-
ment.
LA DUCHESSE.
Je vous félicite, Lisardo, d'avoir obtenu le pardon de Laura.
LISARDO.
Cette faveur a ranimé mon espoir.
ARNESTO.
Oh! c'est que Laura est d'une obéiîsance, et d'une soumission...
LAURA.
Et comment se trouve votre altesse, madame?
LA DUCHESSE.
Vous savez combien je suis triste.
LAURA.
Tâchez de vous distraire-
LA DUCHESSE.
Toutes les distractions ne servent qu'à ajouter à mon ennui.
C'est un mal qui s'augmente par le remède. Mais afin qu'on ne
m'accuse pas de m'abandonner à ma mélancolie, [à Arneslo et à
Lisardo) invitez tous deux la noblesse de Parme à une grande
fête pour demain. {A part.) Je découvrirai peut-être ainsi qui e»t
'affreuse rivale qui me tuet
JOURNÉK III, SCÈNE II. 117
aum;sto.
Je vais vous obéir.
LISARDO.
Ma vie est à vous.
Arncsio et Lisardo soiUiit.
l.A DUCHESSE.
Vous êtes heureuse, vous, ma chère Laura, vous allez épouser
celui que \ous aimez.
LAURA.
Oai, madame, je l'avoue, je m'estime heureuse, car je compte bien
épouser celui que j'aime.
I,A DUCHESSE.
Malheur à la femme qui a livré son crur à une passion insenséel
II faut qu'elle meure Mais non, l'énergie de ma volonté triom-
phera de ma mauvaise étoile.
LAURA.
C'est ce qu'il y a de mieux, madame. Mais que ferez-vous?
LA DUCHESSE.
Il est un moyen de guérir ce mal alfreux.
LAURA.
Et lequel?
LA DUCHESSE.
C'est de le déclarer.
LAURA.
Ce ne sera pas le vaincre.
LA DUCHESSE.
Si fait.
LAURA, à part.
Ce sera me tuer.
LA DLCHESSE.
C'est une victoire trompeuse que de se soumetire à la destinée.
D'ailleurs, Laura, serai-je la première qui ait fait un mariage
inégal?
LAURA, à part.
Je me meurs.
LA DUCHESSE.
Frédéric est un cavalier de haute naissance.
LAUUA.
Il est ^^ai.
LA DUCHESSE.
Et puisque nous en sommes sur son sujet, dites-moi, Laura, ne
vous at-il pas semblé singulitr, cl range, qu'il eût sur lui son propre
portrait? Que pensez-vous de cela?
LAUUA.
Je n'en pense rien. Comme cela ne m'intéressait pas, je n'y ai fait
aucune attention. (.4 part.) Je ne sais plus ce que je dis.
«18 LE SEGQET A HAUTE VOIX.
l.A nUCllF.SSE.
Pourquoi donc garde-t-il son portrait avec tant de soin?
LAURA.
Je ne sais; mais à votre place je ne le lui aurais rendu qu'après
avoir ouvert la boite, car j'ai idée qu'elle contenait aussi le portrait
de sa dame.
LA DUCHESSE.
Vous pouvez avoir raison; miis, malheureusement, l'amour et la
jalousie même ne s'avisent pas de tout.
LAURA.-
Je ne doute pas que sa dame ne fût là.
Entrent FRÉDÉRIC et FABIO.
Fi\tnr.Ric.
Ce n'est pas sans peine, Fabio, que je t'ai trouvé.
FABIO.
Je pourrais vous dire la même chose, car, de mon côté, je vous
cherchais depuis ce matin.
FiiÉnÉnic, à part.
Ciel! la duchesse!... {A Fabio.) iNe t'en va pas, j'aurai besoin de
toi tout à l'heure.
FAIÎIO.
Et moi, je crois que je n'aurai nullement besoin de voua
FRl^nÉRIC.
Tout en venant lui parler, je redoute sa colère.
FABIO.
Pourquoi cela?
FRÉDÉRIC.
Pour une certaine aventure.
FABIO.
Souvenez-vous de mon petit conte, et vous verrez comme vous voui
crcz d'affaire.
FRÉDÉRIC.
Par quel moyen?
FABIO.
11 s'agit d'accorder les grâces à Mararandon *.
LAURA.
Songez, madame...
LA DUCHFSSE.
Non, je veux tout déclarer.
LAURA, à part.
Faut-il que je le souffre!
LA DUCHESSE.
Frédéric?
' Allusion à la pelile histoire qu'il a conle'e dans la seconde )ournée.
JOURNt'E III, SCENE IL liU
FRÉDÉIUC.
Noble madame?
LA DUCHESSi;.
Comment n'avez-vous point, paru de lout le jour, et ne vous
moiiliez-YOUS que le soir au palais?
FhÉDÉRlC.
Comme, en vous voyant, on voit toujours le soleil couronné
d'un merveilleux éclat, je ne croyais pas qu'il fût si tard, madame;
il m'a semblé, au contraire, en vous regardant, que le soleil se
levait.
LA DUCHESSE.
Eli quoi ! vous me flattez?
FRÉDÉRIC.
Ce ne sont point là des flalleries.
LA Dl'CMESSE.
Qu'est-ce donc?
FABIO.
C'est une façon de Macarandon.
LA DUCHESSE, bas, à Laura,
Ah! ma chère Laura, voyez-vous? il m'a déjà comprise.
LAURA.
Il a raison.
FRÉDÉRIC
J'aurais encore une autre excuse à vous donner.
LA DUCHESSE.
Et laquelle?
FRÉDÉRIC.
Comme je vous croyais irritée contre moi, j'ai différé de me pré-
senter devant vous.
LA DUCHESSE.
Moi, irritée! et de quoi?
FRÉDÉRIC
Je serais mal venu à le dire, si déjà vous ne le savez.
LA DUCHESSE.
Ce n'est pas que je ne le sache pas.
FRÉDÉRIC.
Qu'est-ce donc?
LA DUCHESSE.
C'est que je ne veux pas le savoir-
FRÉDÉRIC.
Mon bonheur est d'autant plus grand, que vous avez été plus
généreuse; car lorsqu'on a des sujets de plainte, il est géoéreuxde
les garder pour soi.
LA DUCHESSE.
Je ne saisis pas bien votre pensée.
«20 LE SECRET A HALTE VGIX.
LAUUA, arjilanl son mouchoir.
Si vous me le p:rmcltcz, madame, je crois qu'il me sera facile de
l'expliquer.
LA DUCHESSE.
Parlez, je vous le permets.
LAUnA.
.le meurs de jalousie, — madame; eh bien 1 ne trouvez-vous pas
qu'il est gc-nércux à moi de laire ma douleur à Celui qui la cause'?
FiiÉi>i:iuc, à part.
Elle vient de dire : « Je meurs de jalousie. » Il faut lui répondre.
{A la Duclœssc] Permelloz, madame. (7/ agite son mouchoir.) Vous
a\ez lort, I.aura ; vous n'iuterprotei pis bien ma pensée
LALRA, à part.
Il vient de dire: « Vous avez tort, Laura.» Oh! iilùt à Dieu que
cela fût vrai!
LA DICHESSE
Il me semblait cependant que Laura a' ait dit absolument la même
cho>e que vous.
LAURA.
Oui, j'ai dit que celui-là est avare qui répand ses plaintes au
dehors, et que celui-la seul est généreux, qui les garde.
FRÉnÉUlC.
Oui, Laura, vous m'avez fort bien entendu, et vous avez expliqué
merveilleusement ma pensée.
LAURA.
L'honneur vous en revient; elle était trop facile à entendre.
FABio, à part.
Je crois, en effet, que tous deux s'entendent fort bien.
LA DL'CnCSSE.
De tout ce que vous avez dit l'un et l'autre, j'ai compris seule-
ment que, selon vous, la générosité consiste à taire sa peine.
FRÉDÉIUC et LAUaA.
Justement.
LA DUCHESSE.
Eh bien ! Frédéric, quoique je dise que je ne sjiis pas en quoi
vous m'avez offensée, et puisque vous savez que je le «ais, venez me
voir tout à l'heure, avec l'a.ssurance que je ne me plaindrai pas, et
que vous n'avez rien à craindre. Cela doit vous suffire. — Allons,
sui\ez-moi, Laura.
LAURA, bas, à Frédéric.
Frédéric?
FhÉDÉRic, bas, à Laura.
Laura?
LAURA, de même.
Ce qui est dit est dit.
Elle son.
Eik sor;.
JOUUNKE m, SCF.NE II. 121
FIIKDKHIC.
\i\\ bien! Fiiliio, qu'en dis-tu? iN'esl-il |)as singulier qu au înoment
»ù je ni'allends à trouver la duclicsse irritée contre moi, je la trouve,
au contraire, mieux disposée que j.imais?
FABIO.
C'e-t comme moi, qui vous trouve en colère quand je croyais \ou!i
trouver content. Mais, quant à elle, j'en sais le molif.
FUÛD[iuiC.
Dis-le donc.
FABIO.
C'est le macarandon avec lequel vous l'avez comparée au soleil.
FRÉniÎRIC.
Laissons là ces mauvaises plaisanteries, et hâte-toi de me préparer
deux chevaux.
FABIO.
C'est fort bien vu. En effet, à présent que vous avez chanté à
Macarandon, il faut chanter à Agéré.
FRÉDÉRIC.
Tais-toi, et n'oublie pas, ce soir, de te trouver avec les chevaux
à la sortie du parc. [A pari.) Belle Flérida, que votre fierlé me par-
ilonne. A cela s'expose une femme qui se déclare à un homme qu'elle
sait en aimer une autre.
II sort.
FABIO.
Eh quoi! aojourd hui que j'aurais plus à parler que jamais, je
parlerais moins qu'à l'ordinaire! Non, non, ce serait pitoyable, ce
serait affreux de laisser se moisir dans mon cœur un secret qui en-
suite ne serait (ilus utile à personne; et comme dit le Cordouan, un
secret qu'on garde, crève dans la poitrine, sent mauvais et fait
mal '. Allons trouver la duchesse. Slais non, la voici.
Entre LA DUCHESSE.
LA DUCiiRSSE, à part.
Bien que j'aie toute confiance en Laura, je l'ai laissée de l'autre
côté, pour suivre seule cette victoire tant di'^putée d'un cruel amour.
{Haut.) Eh quoi! l'^rédéric n'est plus ici?
FABIO.
Vous voulez savoir, madame, pourquoi il n'est plus ici?
LA DUCHESSE.
Oui.
Voici le icxle de ce passage, dont il est impossible de donner uue tradiictiiin littérale:
Que corrompida la eeno,
Comi dixo el Cordovcs,
Del secrelo, hecha sécréta,
Uuele mal, y no hace bien.
Mainlenani, par ces mots le Cordouan, q'ii est-ce que CaMoron a voulu de's'gnw?
Nous so ipçoiiuuns que ce serait le iiocte Gongoia, qui était de Conloue.
11
122 Lli Sl'CUI'T A HAUTE VOIX.
FABIO.
C'est qu'il s'est en allé.
LA nuciiESSE.
Où cela?
FABIO.
A Agcré, je présume.
Li DUCHESSE.
Je ne te comprends pas.
FAB'O.
Je parlerai clairement à votre Macarandon, pourvu que vous m'en
récompensiez.
LA DUCIiESSE.
Je ne veux rien savoir. C'est assez d'avoir vu que j'ai un nouveau
sujet de chagrin.
FABIO.
Commeiit doncl... et de quoi alors me servirait-il de l'avoir é[Àé
toute la journée?
LA nUCUESSE.
Laisse-moi, te dis-je.
FABIO.
Eh bien! je ne vous demande rien, je vous le conterai gratis.
LA DUCHESSE.
Je ne me soucie pas de t'entendre.
FABIO.
Mais songez donc que si je garde mon secret, je crève. Je vais
chercher quelqu'un à qui dire que mon maître doit s'échapper cette
nuit.
LA COMTESSE.
Arrête, que dis-tu?
FABIO.
Rien, madame.
LA DUCHESSE.
Attends, et confie-moi cela.
FABIO.
Je ne veux plus.
LA DUCHESSE
Prends ce diamant, et parle.
FABIO.
Eh, mon Dieu! peste des cérémonies! — Je suis valet, vous êtes
femme; je meurs d'envie de parler, vous mourez d'envie de savoir...
Eh bieni vous saurez que mon maître et sa dame se proposent cette
nuit...
LA DCCHESSB.
Achève.
JOURNEE [II, SCÈNE li. 123
FABIO.
De décamper*.
LA DUCHESSE.
Comment?
FABIO.
En s'en allant. Mais pas à pied. Au contraire, j'ai ordre de tenir
prêts deux chevaux du côté du pont.
LA DUCHESSE.
A l'extrémité du parc?
FADIO.
Oui, madame.
LA DLT.IIESSE.
Je reviens à ma pensée, que c'est une dame de ma cour. Il ne te
Ta pas dit?
FABIO.
Non, madame; mais notre hôte, qui est le duc de Rlantone, leur
donne asile dans ses Étals. Et maintenant, advienne que pourra, j'ai
dit, je suis content.
Il sort.
LA DUCHESSE.
Que le ciel me protège! Qu'ai-je entendu? Quelle aiïreusc posi-
tion!
Entre ARNKSTO.
ARNESTO,
Je viens d inviter de votre part, pour demain , tout ce que la
noblesse a de plus distingué en cavaliers et en dames.
LA DUCHESSE.
11 suffit, et soyez lebienvenu, Arnesto; car j'ai besoin de vous cette
nuit.
AR\ESTO.
Je me tiens à votre disposition. Qu'ordonnez-vous?
LA DUCHESSE.
Frédéric vient d'avoir à l'instant une querelle fort vive.
ARNESTO.
Avec qui?
LA DUCHFSSE.
Je l'ignore. On m'a dit seulement que c'était une rivalité d'a-
mour, et l'on a ajouté que son ad\ersaire vient de l'ajtpclcr par
une lettre en un lieu où il l'attend. Vous savez quelle estime j'ai
pour lui?
ARNEsro.
Oui, madame, et je sais aussi combien il la mérite.
' Irse por tiovillos.
L'eTC|iresçion irse por novillos signilie s'en aller pour aclicler des liotiviUons, on dé-
camper Mais nous devons ojnuior que le mot novillo signilie en même tcmp;- na 'i9u-
Villon, UD George Dandia
12i LE SECRET A HAUTE VOIX.
I.\ DUCiinSSE.
Je ne veux pas avoir l'air de ire instruite de ce qui s'est passé;
car ce serait rendre l'injure publique.
ARNESTO,
C'est juste. Qu'ordonnez-vous?
LA nUCHKSSE.
Allez le chercher, et sans dire que c'est moi qui vous envoie, ne
le perdez pas un instant de vue. En quelque endroit qu'il aille, allez
avec lui. Et si, par hasard, il essaye de vous échapper, arrêtez-le, en
prenant pour cela tout le monde nécessaire; de telle sorte que vous
le gardiez en lieu de sûreté toute la nuit jusqu'à demain.
AlOESTO.
Je va's le chercher à l'instant, madame, et je vous réponds que je
ne le quitte plus.
' Il sort.
LA DUCHESSE.
Tu apprendras aujourd'hui, ingrat, à quelle extrémité peut se
porter une femme jalouse !
Elle sorU
SCÈNE iir.
On salon dans la maison de Frédéric.
Entrent HENRI et FRÉDÉRIC, et un Valet qui se relire après avoir apporté
des flarnbeauï.
FRÉDÉRIC.
Vous avez achevé d'écrire?
HENRI.
Voici la lettre , et j'espère que vous serez aussi satisfait de ma
protection que je l'ai été de votre gracieuse obligeance.
FRÉDÉRIC.
Vous ét-^s prince souverain, et c'est en toute sécurité que je vous
confie mes intérêts, ma vie et mon huimeur. Demeurez avec Dieu.
Voici la nuit, et j'aime mieux attendre, que de perdre l'occasion,
HENRI.
Fort bien ; mais vous me permettrez de vous accompagner seule-
ment jusqu'à la sortie de la ville.
FRÉDÉRIC •
Excusez moi si je n'accepte pas cet honneur : mais, en vérité,
j'ai peur de tout , même de mon ombre ; et puisque je me cache de
vous, croyez bien que, s'il était possible, je me cacherais de moi-
même.
UE.NRI.
Vous voulez donc vous en aller seul?
FRÉDÉRIC
Oui. Adieu.
FRÉDÉRIC, ouvrant.
Entre ARNESTO.
ARNESTO.
JOURNÉE III, SCÈNE III. 123
HENRI.
Je ne puis vous comprendre; mais n'importe; adieu.
Ou frappe à la porte.
FRÉDÉRIC.
N'al-on pas frappé?
nBNRl.
Oui.
Qui est-ce?
C'est moi.
FRÉDÉRIC.
Comment, seigneur, vous sortez à paieille heure?
ARftESTO.
Oui, je Tiens vous chercher.
FBÉDÉRTC.
Rloi? Que me voulez-vous? (^1 part.) Je tremble!
AR^ESTO.
On m'a dit que vous étiez venu chez moi un peu souffrant; cela
m'a inquiété , car vous savez combien je suis votre serviteur ; je
n'ai pas voulu me retirer sans vous voir, et sans savoir comment vous
allez.
fri'déric.
Que le ciel m'acquitte envers vous pour cette démarche si bien-
veillante! mais on vous a trompé en vous disant que j'étais indis-
posé ; jamais je ne me suis mieux porté, je vous jure.
ARNESTO.
Je me félicite d'être venu et de voir qu'on s'était trompé. Et que
faisiez-vous là? De quoi vous occupiez-vous?
FRÉDÉRIC
Je m'amusais à passer le temps avec le seigneur Henri, en causant
de choses et d'autres.
ARNESTO.
La conversation d'un ami sage et spirituel vaut mieux que tous
ies livres du monde; elle instruit et elle amuse.
FRÉDÉRIC, à part.
Voilà un début qui m'elTroye.
UENHi, à part.
J'ai envie de couper court à l'entrevue, en me retirant. De (5elle
façon il aura moins à parler. {A Aiiieslo.) Vous permettez que je
prenne congé?
ARNESTO.
Eh quoi! parce que j'arrive, vous partez?
HENKI.
. Oui et non, ~ Non, car je voulais déjà m'en aller avant que de
U.
126 LE SECIŒT A HAUTE VOIX.
vous voir; et oui, parce que vous dl.mt là, Fréddric ne s'apercevra
pas de iTîon ab-cnce.
AHM'STO.
Adieu, donc.
Il'nri sort-
Fnr.nÉiuc.
Maintenant que nous sommes seuls, avez-vous quelque ordre à me
donner? Que regardez-vous de tous côtés?
AltNESTO.
Je regarde où il y aurait un siCjie peur m'asseoir, car je suis brisé
de fatigue. — Allons, asscyons-nou*.
Ils s'assoyoDt.
rui^DÉux, à part.
3'enragel moi qui suis si pressé! ei celui-là qui vient avec son
Ilegme!
ARNESTO.
Quelles ont été vos distractions tous ces soirs passés?
FhÉDÉitic, à part.
J'en ai une agréable aujourd'hui ! {Haut, se levant.) J'ai i'iiabi-
tudc d'aller au palais. Si vous voulez, partons. J'aurai l'honneur de
vous reconduire chez vous.
AnNRSTO.
Plus tard, plus tard... Il est encore de bonne heure
]| le foi'. 1-ÎOOif,
FiinnÉRic.
Comment! il est de bonne heure? {A part.) Ah! Laura, vou.'î
pprdrai-je donc aujourd'hui?
AUNESTO.
Jouez-vous au piquet?
FivÉDÉiuc, à part.
Quel sang-f;-oid! et moi qui suis au désespoir! {Haut.) Non, sei-
gneur.
ARNESTO
Comme j'ai tant fait que de sortir, et que je m'en trouve bien, je
ne veux pas rentrer de sitôt.
FiiÉDÉRic, à part.
Ce ne serait pas trop tôt. {Haut ) Je voulais m'en aller parce que
la duchesse m'a donné aujourd'liui des dépêches qui m'occuperont
au palais toute la nuit.
Il va ] our se lever, Arnoslo le retient.
ARNESTO.
Eh bien, nous irons ensemble, je vous aiderai, j'ai une superbe
écriture.
FRÉDÉRIC.
Je ne voudrais pas vous donner un pareil ennui.
ARNESTO.
Ce ne serait pas un ennui, mais bien un plaisir.
JOUr.MiK m, SCENF. III. 127
FRI'DF.aiC.
Il ne serait pas convenable à moi d'accepter. — tt puis, je vou-
lais vous ramener chez vous, parce que j'avais à voir un de mes
amis.
AllXFSrO.
J'irai avec vous. Dieu me prdserve de vous empêcher de l'aire vos
visites! S'il fiiut attendre, j'attendrai justju'à demain; et. si, par
hasard, c'est une visite gMlante, je vous donne ma parole de bien
garder la rue. Ne craignez rien, comptez sur moi.
FiiiaiÉfiic.
Je sais qu'on peut compter sur votre courage. (// se lève, et Ar-
nesto en fait aillant.) Mais il faut que j'aille seul. Que Dieu vous
garde !
AliNESTO.
Soyez bien persuadé que vous ne vous en irez pas, ou que j'irai
avec vous.
FnÉDÉRIC.
Mais, seigneur, qui vous y force?
AR>'EST0.
Vous n'avez qu'à vous le demander à vous-même, et votre inquié-
tude vous répondra.
FHF.DÉRIC.
Je ne sais que vous dire; je n'ai pas d'inquiétude.
AaNESTO.'
Je sais bien que vous en avez, et vous ne sortirez qu'accompagné
de moi.
FRÉnÉuic, à part.
Quelle bizarre et cruelle situation!
ARNESTO.
Vous paraissez étonné?
Oui, et plus qu'étonné.
FRÉnÉRlC,
ARVESTO.
Eh bien! Frédéric, parlons sans détour. Je sais que quelqu'un
vous a donné rendez-vous par une lettre.
FRÉDÉRIC, à part.
Ciell il sait tout! Quelle douleur!
AIINESTO.
Comme je suis gouverneur de Parme, mon devoir, mon honneur,
veulent que j'empêche cette rencontre. Vous-même, vous convien-
drez que si je vous laisse aller, je manque tout à la fois aux devoirs
de ma charge, et aux obligations d'un loyal cavalier. Ainsi donc,
vive Dieu ! je suis forcé, je vous le répète, ou de vous retenir ici,
ou d'aller avec vous, car je ne puis permettre que vous meniez à fin
voire entreprise.
1-28 LE SECRET A UAUTE VOlX.
FnÉDÉnic, à part.
On nepeut pas parlerplus clairement, (liant.) Jevous comprentîs,
seigneur ; mais veuillez bien croire que votre honneur ne court avec
moi aucun risque.
AnNKSTO.
Comment cela se pourrait-il?
FRÉDÉItIC.
Permetlez-vous que je vous parle franchement, moi aussi?
AIINESTO.
Sans doute.
FRÉDÉIUC.
Vous savez que je suis cavalier?
ARNESTO.
Je sais que votre noblesse est aussi pure que le soleil.
FRIÎDÉniC.
Sur cette répense, j'espère que vous vous emploierez à ce que la
personne qui m'écrit me donne aussi la main.
ARNESTO.
Pour cela, Frédéric, je m'y emploierai avec grand plaisir; et je
désire que ce soit au plus tôt.
FRÉDÉRIC.
Je vous baise les pieds mille fois.
ARNESTO.
Dites-moi seulement qui est cette personne,
FRÉDÉRIC, à part.
Aî-je eu tort de croire à mon bonheur?
ARNESTO.
Car j'irai la chercher où elle vous attend.
FRÉDÉRIC.
De sorte que vous ne savez pas qui c'est î
ARNESTO.
Non, je sais seulement que vous avez eu une querelle, et qu'on
vous o Jéfié.
FRÉDÉRIC.
Vous n'en savez pas davantage?
ARNESTO.
Non.
FRÉDÉRIC.
Eh bien, maintenant...
ARNESTO.
Maintenant?
FRÉDÉRIC.
Je ne vous demande plus rien. Car il ne serait pas d'un cavalier
que je vous dise son nom lorsque vov« l'igaore? "t je sat;*ai bien,
lans vous, faire ce que je dois.
JOURNEE III, SCÈNE IV. l29
aum;sto.
Et f royez-vous donc que je ne saurai pas, moi aussi, remplir mon
devoir?
FRÉDÉniC.
Je ne vous dis pas le oonlraire, mais la personne qui m attend ne
m'attendra pas davantage.
ARNESTO.
Je vous empêclierai de la rejoindre.
FKÉDÉRIC.
Comment?
ARNESTO.
Vous allez voir. (7/ appelle.) Ilolà!
Entrent des Hommes d'armes.
LES UOMMES D'aRMES.
Seigneur?
ARNESTO.
Emparez-vous tous de ces portes. [A Frédéric.) Rendez-vous, ou
sinon, voyez à quoi vous vous exposez.
FRÉDifRic, à part.
0 ciel! mon bonheur a fini, et mon malhtur commence! J'au-
rais dû le prévoir! {Haut.) Vous n'aviez pas besoin de tant de
gardes.
ARNESTO.
Cela est possible. Mais je vous avertis, en partant, de ne pas essayer
de fuir; sans quoi vous êtes mort.
Arnesto et les Hommes d'armes sortent.
FRÉDÉRIC.
Ah ! ce n'est pas la craite de la mort qui m'arrête ; ce que je crains,
ce que je redoute plus que la mort, c'est de causer un scandale qui
compromette celle que j'aime... Mais, d'un autre côte, il m'est impos-
sible de demeurer dans l'ignorance de ce que Laura est devenue.. . Je
sais un moyen de passer dans la maison voisine... Attendez-moi,
Laura, je vous verrai bientôt, malgré les hommes d'armes de votre
père, malgré la fureur de la duchesse.
Il tort.
SCÈNE IV.
Le parc. Il est nuit.
Entre LAURA.
LAURA.
Ombre funeste, qui es en même temps le berceau et le tombeau
de la lumière ! si les délits d'amour sont écrits sur ta \oûte téné-
breuse, qui doit contenir autant d'aventures que d'étoiles, et tur
laquelle sans doute ma destinée est tracée jusqu'à ce qu'elles dis-
paraissent à la première lueur de l'aurore; — ne t'étonne point
Ï30 ILK SECRKT A HAUTE VOIX,
fju'un ninllicureux ;imour vienne promener en ce lieu son aveugle
jaldu^ie... 0 mon lioniicur, si c'est là une faute, j'cTi de quoi me
juslilier; car mon père me tyrannise, celui qui prétend à ma ma^n
nie poursuit, — et ma riv.ile me persécute .. Hélas! Frédéric tarde
bien! et l'heure se passe... que lui sera-t-il arrivé?... Oh ! je ne dois
pas craindre qu'il ait changé, malgré la déclaration de la duchesse;
il e>l trop fidi'le et trop coiislant... Sans doute quelque accident im
prévu le I client chez lui; mais, hélas! dans ma situation l'on pré-
sume plutùi le mal que le bien... car le goût le plus vif est toujours
suivi de lassitude.
Entre LA DUCHESSE.
LA nuciiriSSE.
Fabio m'a dit que son maître lui avait ordonné Je l'attendre sur
le pont près du parc, et j'ai conclu de là que la dame de Frédéric
devait hatiiter le palais... Laura s'est retirée de si bonne heure, que
je n'ai pu la charger de descendre au jardin; et ne pouvant me
fier à aucune autre de mes dames, je suis venue moi-même ; et ainsi
Arnesto et moi nous travaillons, chacun de notre côté, à cm[)êcher ce
rendez-vous... Mais que vois-je! sila tremblante lu ni ièrc des étoiles cjui
se joue entre ces bosquets ne me trompe pas, j'aperçois un corps qui
se meut, — et mon espoir se réalise. (Haut.) Qm va là?
LAïuiA, à pari.
Ciel! c'est la duchesse 1 que mon intelligence me soit en aide!
[Haut.) C'est quebju'un qui attend ici parce que la duchesse lui a
ordonné de venir atin de voir, s'il est possible, aui, la nuit, l'outrage
et l'olfense.
LA DUCHESSE.
Ne parlez pas si haut, Laura.
LAURA.
Qui est-ce?
LA DUCHESSE.
C'est moi.
LAURA.
Vous, madame, seule au jardin, à cette heure?
LA DUCHESSE.
Oui, c'est moi.
LAURA.
Je l'ignorais.
LA DUCHESSE,
Comme j'avais oublié ce matin de vous dire de descendre, j'ai
voulj venir moi-même.
LAURA.
C'eût été me faire injure, madame. Je n'ai pas besoin qu'on me
répète tous les jours ce qu'on m'a dit une fois. En outre, il est un
autre motif qui m'a forcée à descendre.
juuiLNii:!': 11!, sr.KNi': iv. ï31
LA UUCUESSE.
Que s'est-ii donc passé?
I.AUKA, à part.
0 amour ! fais servir ma iaule même à ma juslification! lUnul.)
Comme j'étais tout à l'heure à ces fenêtres qui donneot >ur le parc,
j'ai entendu passer des ciievaux ; j'ai soupçonné qu'il y avait quelque
chose; et pour m'en assurer je suis descendue.
LA DUCHESSE,
Les renseignements que vous me donnez là s accordentà merveille
avec ceux que j'ai déjà par devers moi, et je vous remercie de votre
2è!e. Dites-moi, qu'avez-vous vu dans le jardin?
LAURA.
Je n'ai rien vu, madame, qui eût rapport à ce qui m'a fait venir.
Riais vous pouvez vous retirer, il suffit que je sois ici.
LA DUCHESSE.
Eh bien 1 restez donc.
LAUUA.
Oui, madame.
LA DUrUESSE.
Écoutez! n'at-on pas frappé?
LAUIÎA.
Le vent trompe bien souvent.
Oa (lai'i'e.
On (rapi'e ie uomcau.
LA DUCHESSE.
Cette fois ce n'est pas le vent. Ouvrez, et répondez.
LAURA.
Moi?
LA DUCHESSE.
Oui. Je marcherai derrière vous, et nous tâcherons de savoir qui
c'est, et qui l'on cherche.
LAURA.
C'est que ma voix est fort connue.
LA DUCHESSE.
Eh bien! déguisez-la. Avancez, a eus dis-je.
LAURA, à part.
Je tremble. Il m'est difficile de jouer ainsi un double rôle dans
celte comédie nocturne où notre ciiiffre ne peut m'êlre boD à rien.
Oq frappe de utuvcaii.
LA DUCUESSE.
Que craignez-vous donc?
LAUIIA.
Qu'on ne me reconnaisse quand je parlerai.
LA DUCHESSE,
Que vous êtes singulière!... Allons donc.
LAURA, ouvrant.
Qui va là?
182 LE SECRET A HAUTE VOIX.
Eiilie FRÉDÉRIC.
FRI'DÉniC.
Od homme qui se meurt, divine Laura.
i.AURA, à la Ducltesse.
Vous voyez ! on m'a déjà reconnue. Il m'a suffit de prononcer un
mot.
LA DUCHESSE.
Moi aussi, je vous avais reconnue tout de suite.
LAL'RA.
Cavalier, puisque vous savez qui je suis , vous devez savoir éga-
lement que je ne suis pas celle que vous chercher. Allez-vous-en, et
féluitcz-vous de ce que mon honneur offensé se conienle, pour toute
vengeance, de vous donner de la fenêtre au visage.
Elle ferme.
FRÉDÉRIC.
Laura, ma dame, mon bien, ce n'est pas ma faute si j'ai tardé;
écoutez-moi, et tuez-moi, ou je me tue à l'inslanl.
LALRA, à la Duchesse.
3e vous le disais bien, qu'on me reconnaîtrait!
Li DU UESSE.
Taisez-vous.
LAURA.
Ah! si mon père ou Lisardo le savaient!
LA DUCHESSE.
Ne criez pas! Prenez garde!
LAURA.
Quelle étrange peine!
FRÉDÉRIC.
Écoulez-moi, et tuez-moi. De grâce, ouvrez, belle Laura.
LA DUCHESSE, ouviant.
Que voulez-vous me dire?
FRÉDÉRTC.
C'est la duchesse qui, dans sa haine, dans sa fureur, m'a envoyé
votre père pour m'empocher de me rendre ici. 11 m'a retenu dans
ma maison, et je n'ai pu m'écliapper qu'à celte heure. — Que tardez-
vous? Les chevaux attendent dans le parc, et j'ai une lettre du duc
de Maiitoue, qui nous accorde asile et protection dans ses Étals.
Venez, partons ; le jour va paraître; mais peu importe, une fois que
nous serons hors la ville.
LALRA, à part.
Je ne puis parler, je succombe.
LA DUCHESSE.
Frédéric, il est trop tard pour aujourd'hui, il vaut mieux que
vous retourniez à votre prison , el demain nous prendrons d'aulres
digpoiiliuns.
JOURNEI-: m, SCÉiVK IV. 133
FRKDÉlilC.
Ma vie et mon Ame vous apparlicnnent, et je vous obéis. Mais
dt'mcuiez-vous fàrhde?
LA DUCUr.SSF,.
Oui, contre mon dtoile, mais comre vous, non. Adieu.
Fuiimiiiic.
Adieu.
Il sort.
LA DUCHESSE.
Eh bien, Laura?
LAURA.
Madame?
LA DUClIKSSn:.
Ne me dites rien, puisque je ne voui demande rien. [A part.) Je
meurs de jalousie.
LAURA.
Remarquez, madame —
LA DUCUE<;SE.
Rentrez; vous ne pouvez passer ici toute la nuit.
LA DUCHESSE, à part.
Le monde apprendra que je suis celle que je suis i. {Haut.)
Marchons, Laura.
LAURA, à part.
Ah! malheureuse! j'ai perdu tout espoir.
On ouvre la porte, et entrent ARNESTO, FABIO et les Gardes.
LA DUCHESSE.
3lais qui vient d'ouvrir la poterne du jardin?
LAURA.
Autant que je puis en juger, — à ces premières lueurs du jour, —
c'est mon père.
LA DUCHESSE.
Oui, c'est lui-même. Attendez-moi là. — Je veux savoir dans
quel but il ouvre à cette heure la porte du jardin.
LAURA, à part.
•Cie], protdge-moi! Que je ne perde pas à la fois l'honneur cl la
vie,
ARNESTO.
Allons, Fabio, dis-moi sans détour à quel propos tu te tenais
à l'entrée du parc avec ces chevaux?
FABIO.
Songez, seigneur, que jamais de la vie je n'ai rien fait à propoa
de quoi que :e soit, car je ne me mêle jamais dans les propos.
ARNESTO.
Pourquoi étais-tu là?
Moslrari al mundo que soy
Quien soy.
III.
12
134 Lii si=:ciu:r a umjy'c. voix.
l-ABIO.
Moi, seigneur, je liens à in'asseoir à table avec mon maîtr/, ei
pour cela, je fais ce qu'il veut '.
AIIM'STO.
Dis-iiioi, avec qui Frédéric a-t-ii eu querelle hier?
FA13I0.
Ça dû ôlre avec sa dame, parce qu'il n'aura su comment la mettre
à la porte.
ARXESTO.
Je te ferai bien dire la vérité ; lu ne m'échapperas pas.
FABIO.
Un docteur médecin étant à la cliasse, et un de srs amis lui
ayant dit : « Voilà un lièvre qui est couché, prêtez-moi votre ar-
quebuse, que je le lire avant qu'il se lève; » le docteur répondit :
« Ke craignez pas qu'il se lève; car piiisqu'il est couché et que je
viens de le voir, il ne se lèvera p.-^s. »
ARNESTO.
Je suis charmé, Fabio, de vous voir de bonne humeur en ce mo-
ment.
FABIO.
Je suis toujours de même.
ARNESTO, à la Duchesse.
Quoi! vous ici, madame?
LA DUCIinSSE.
Oui, mes ennuis m'ont fait destendre au jardin. Que se passe-t-ilî
ARNESTO.
Je suis allé cette nuit exécuter vos ordres; mais comme je n'ai
pu par Iri ruse le retenir chez lu', je l'ai arrêté prisonnier, et je l'ai
laissé chez lui sous bunne garde.
LA DUCHESSE.
Oui, certes, on l'a fort bien gardé.
ARNESTO.
J'ai parcouru la campagne pour voir si j'y trouvais l'homme qui
devait l'attendre. J'ai trouvé seulemint près du pont son valet
Fabio, qui se tenait là avec deux chevaux, et ne voulant pas qu'on
sût que son maître était prisonnier, j'ai pensé à le conduire thez
moi, et le faisant entrer par cette poterne dont j'ai toujours une
clef.
FABIO.
Est-ce que j'ai offensé personne pour avoir tenu des chevaux '?
' Allusion au proverbe espagnol : Fais ce que l'ordonne Ion mahre, el tu l'assiéras
i table avec lui.
• En que agravia
A nadie tensr caballos
Un hombre?
Je soupçonne qu'il y a ici une plaisantfrie d'un goùl fort équivoque sur le doubl
tens da mot cahallo, 1° cheval et 2° poulain, sorte de maladie difricile à définir»
jOLT.rn'i: m. scène iv. i3S
ARNRSTO.
Que YOîilez-vous, madame, qu'on fa<se du maître et du valet?
LA DIICUKSSK.
Amenez ici Frédéric, car j'ai eu seulement pour but d'empèchei
un malheur, et mainteuaiit je sais tout. Quant au valet, iàcliez-!e.
FABIO.
Je vous baise mille fois les pieds.
AUNF.STO.
Je cours chercher Frédéric.
IlsorU
I.ACRA.
Malaiie, songez à ce que vous fHitcs, ménagez ma réputation,.
LA DUCHESSE.
La'ssez-moi, Laura.
Enlie IlEXPJ.
IIKXIU.
Madame, si, en ma qualité d'étranger, je puis obtenir çràce au-
p.'ès de vous, je vous demandtrai de rendre la liberté à Frédéric.
LA DUCHFSSE.
Vou^ n'avez à cet é^'ard rien à demander, car il est libre, et fort
libre. .Alais dites moi, Henri, avez-vous aujourd'hui reçu de; lettres
du duc?
nE.\ni.
Moi! non, madame.
I A DLCIIESSE.
Eh bien, moi, j'en ai reçu.
HENRI, à part.
Voilà qui est bizarre!
LA nUCIIESSE.
Et dans sa lettre, le duc m'écrit que votre affaire e.^t arrangée;
et ainsi je compte que dès demiin vous relouricrez à Mantoue,
puisque vous n'avez plus rien qui vous retienne à l'arme.
IIF.NRL
11 est vrai, madame, que je n'ai point eu de lettre du duc; mais
j'en ai eu d'un de ses grands amis qui me dit de ne pas m'en re-
tourner sitôt, car mon espérance ne s'est pas encore réalisée.
LA DUCHESSE.
Votre ami peut vous dire cela; mais moi je vous dis de vous en
retourner dès demain, car vous ne faites rien ici, et vous faites faute
la bas.
iiRNRi, à part.
0 ciel ! la duchesse m'éloigne avec autant d'indifférence que
d'e-prit.
Entre LISARDO.
LISARDO,
Daignez me donner votre muin, madame, et permettez que je
136 LE SECRKT A HAUTE VOIX,
baise h main de Laura. Mo i bonheur e^l désormais assuré. Je viens
de recevoir a rinstairt, fous ce pli, la dispense que mon amour
attendait depuis tant de siècles.
LA Duoncssii, à part.
11 arrive biei! à propos!
LAL'UA, à part.
Quelle douleurl
Eiilrenl ARNESTO et FRÉDÉRIiT:.
AU.NESTO.
Voici Frédéric.
FRÉDÉIUC.
Qu'ordonne votre altesse?
LA DL'CHESSF..
Que vous donniez la main à Laura; car je vaux mieux que voui
n'avez pensé, et il faut que le monde le sache.
FaÉDlÎRIC et LAURA.
Que dites-vous?
LA DUCHESSE.
Que je suis celle que je suis.
ARNISTO.
Mais ne voyez-vous pas, madame, que vous m'offensez?
LISARDO.
Et que vous me faites injure?
LA DUCHESSE.
Il le faut, cioyez-moi tous deux.
AUNESTO.
Eh bien, ces paroles me sont un nouveau motif pour refuser
mon consentement. On pourrait imaginer que des raisons Sfcrètes
ont nécessité ce mariage.
FRÉDÉRIC.
Que ces ra'sons soient secrètes ou avouées, vous n'avez pas à
rougir de moi.
ARNESTO.
Non, certes; mais je refuse mon consentement.
FRÉDÉRIC.
Cependant, vous m'aviez promis de me donner Laura.
ARNESTO.
Moi 1 à vous?
FRÉDÉRIC.
Oui.
ARNESTO.
OÙ cela?
FRÉDÉRIC.
Dans ma maison même, cette nuit, lorsque vous m'avez dit que
vous vous emploieriez à me faire donner la main par !a personne
qui m'attendait. C'était Laura, et cela doit vous suffire.
JOUllNÉE 111, SCÈNE IV. 137
LISARDO.
Non pas à moi, et plutôt que de me soumettre, je perdrai M vio.
FiŒDiinic.
Je défendrai mes droits.
LA DUCHESSE.
Qu'est ceci?
ARNESTÔ,
Ji; serai votre second, Lisardo.
riENRI.
Lt moi, le vôtre, Frédéric,
DUCHESSE, à part.
Peine cruelle I mais c'est à l'honneur de guérir les chagrins d'a-
mour. {\ Arnesto et à Lisardo.) Si ce n'est pas assez de mes ordres,
sachez que Frédéric a pour second le duc de Mantoue.
ARNESTO.
Qui donc?
HEXRI.
Moi, à qui il a donné l'hospitalité pour que je pusse servir la
belle Flérida, moi qui protpge Frédéric ( t Laura.
LA DUCIIKSSE.
Et moi aussi, pour que le monde apprenne que ma générosité
l'emporte sur ma colère.
ARNESTO.
■Ma foi, Lisardo, puisque le duc et la duchesse sont pour eux, je
me mets aussi de leur côté.
LISARDO.
Je dois me consoler de cette perte, toute grande qu'elle est, en
songeant que Frédéric éiait aimé avant moi.
HENRI, à la Duchesse.
Et moi, ffiadame. je vous supplie humblement de récompenser
ma constance et mon amour.
LA DICIIF.SSE.
Voici ma main. [A part.) J'oublierai ce que j'ai été pour ne plus
me rappiler que ce que je suis.
1 AURA.
Le ciel a réalisé tous mes vccun.
FRIDÉRIC.
Je n'ai plus rien à demander au ciel.
FAB'O.
Mille et mille fois j'ai éié sur le point de dire que la dame de
FréJéric, c'était L.iura. Cilui (]ui l'a dit, c est le Secret à haute
voix. {Au }inblic.) E\cii-ez nos laulcs, pour lesquelles nous vous
emandons pardon en toute humilité.
FIN DU SECilET A HAUTE VOIX.
12.
L'ESPRlï FOLLET
{ LA DAMA DUENDE. )
NOTICE.
LUtéralomcnt la Dama Duende devrait se IrnJiiire la Dame Esprit, !a
Dame Uevenant. Biais ce titre nous a paru peu agréable, et nous avons pré-
féré celui de l'Esprit fo'Iet, con«acré en quelque sorte par une ancienne
imitation de la pièce de Calderon.
Comme les autres comédies d'intrigue du même auteur, la Dama Duende
est remarquable par l'invention du sujet, la variéié des accidents, la vivacité
des situations, le cLarme et la grâce du style
La Dama Duende fut pour la première fois imitée en France, vers le
milieu da dix septième siècle, par d'Ouville, qui intitula sa pièce avec
bonheur l'Esprit follet, et plus tard, en 1085, par Uauteroche, sous le titre
de la Dame i'ivisible. — La Dama Duende a dû aussi, selon nous, donner
l'idée première de la pièce anglaise de laquelle Destouclies a tiré le Tambour
nocturne.
L'ESPRIT FOLLET
rKUSONWAGES.
rONA ANCF.I.A, "i
rONA BEATRIX, j "*
uns JIANUKI,,
DON I.OUIS,
DON JUAN, ) CLARi,
COSJIE, valcl houffoil. ISADKf.I.E, j
KODBIgUE, VaKl. EOMESTIQUES.
La scoiic Si! passe à Madrid.
JOURNÉE PREMIERE
SCÈNE I.
Une rue de Madrid.
Entrent DON MANUEL et COSME, en habits de voyage.
DON MANUEr,.
Nous sommes en retard d'une heure, et nous n'arriverons plus à
temps à Madrid pour voir les fclcs que donne généreu^eKK■nl cette
ville à l'occasion du baptême de 1 infant Da!tha>ar ',
COSME.
Combien de choses ont réussi ou manqué en une heure!... Pour
peu que Pyrame fût arrivé une heure plus tôt à la fontaine, il n'^ût
point trouvé morte sa Thisbé, et l'on n'eût pas employé tant de
mûres, car, s'il faut en croiie les poètes, c'est avec du sirop de mûres
que s'est écrite celte tragique histoire Pour peu que Tarquin fût
arrivé une heure plus lard chez Lucrèce, il l'eût trouvée couchée ;
et dès lors messeigneurs les auteurs ne se seraient pas prononcés
compétents, avec plus ou moins de titres, sur la question de sa-
voir si le prince usa ou non de violence. Pour peu qu'elle eût ré-
néchi une heure de plus sur Putilité et l'opportunité de son action,
la charmante Héro, j'en suis certain, ne se serait point précipitée
du haut de la tour en bas; et par conséquent le docteur Mira de
Mescua 2 se serait dispensé de donner au théâtre une comédie du
meilleur style, et la fameuse Amaryllis 3 n'aurait pas joué ce rôle
' Nous avoiinns ingenùrnont no pas savoir quel ciait cet infant li^Iiliasar dont il est
ici qneslion. maigre tontes nos leclicrchcs, nous n'avons pu lioiiver en Espagne, au
dix-seplièmc siècle, anciin infant de ce nom.
' Le docteur Mira de Mescua, qui a été également vanté par Cervantes el Lope de
Vrga, a écrit pour le ihràlre dans Us dernières années du seizième siècle.
' Cette célèbre actrice, la M"* Mars de son ttmps, vivait sur la lin du seizième siècle
el dans les commencements du dix-sepliome. Lope de Vejia lui a adressé une de ses
(ilus curieuses épitrus.
j/40 L'ESPRIT FOLLET.
a\cc tant de v^rili?, que les acteurs du temps ordinaire, je ne parîe
p;is de ceux du rarème, en dnreiil cre\er de di^pil. '. El puisque
pi ur une heure nous avons perdu le speilacie d'une fêle si eurieuse,
il ne faut pasque nous soyons encore une heure a trouver une hôtel-
lerie, car, vous le sa\ez, si Abiiuiarraez arrive trop lard, il Tiut qu'il
passe la nuit à la belle étoile 2. Je suis impatient de voir cet ami
qui vous al tend comme un gaLiDt à la mode, avec bon lit et bonne
taille; et je voudrais savoir d'où nous vient une iciie fortune, car
bien que noi'S ne soyons pas chacun un tournois, il n'en est pas
moins beau de nous soutenir 3.
DO.V MANUEL.
Don Juan de Tolède, mon cher Cosme, est l'homme du monde
pour qui je p 'fesse la plus grande amitié; et nous ferions lui et
moi l'envie de tous ces couples d'amis que l'antiquité célèbre de-
puis tant de siècles. Nous avoi s étudié ensemble, et puis, laissant
les lettres pour les armes, ensemble nous sommes allés à la guerre.
Dans la camjiagne de Piémont, lorsque le duc de Féria eut bien
voulu m'accoider une compagnie, je donnai ma bannière à don
Juan; et peu de temps après, à la suite d un duel où il avait éié
assez grièvement bles.'é, je le recueillis et le soignai chez moi, dans
mon appartement. Après Dieu, c'est a moi qu'il doit la vie. Je me
tais sur d'autres sers ices de moins d importance... car entre gen-
tilshommes, ce sont choses d( nt il ne faut point parler, et c'est
pourquoi une docte académie a peint avec raison une dame riche
et brillante qui en faisant un jrréscnt a le dos tourné, comme pour
exprimer ainsi que le bienfaiteur ne doit pas >oir, ou du moins
doitoublierson propre bienfait .Bref, don Juan, plein d'amitié pour
moi, et voyant que sa majesté daigne par un gouNcrnement récom-
penser mes services, et que je viens en passant à la cour *, a voulu
absolument, lui aussi, me donner l'hospitalité dans sa maison...
Quoiqu'il m'ait écrit a Burgos tous les renseignements ncces-aires
sur la rue et la maison, je n'ai point voulu demeurer à cheval pour
les demander aux passants ; et c'est pourquoi j'ai laiisé à l'bôtellerie
' Voici le t'^xte (le ce passage lrè>-iliriicilc ( ilii moins pour nous), et dans lequel
le lioi.ve cachée sans doute i|uel(iU(; plaisaïUciie ((jc nous n'avons i u pji>enir à com-
prenilre :
y avcria reprrsenlarlo
Amarilis, tan de veras.
Que bolatin del Carnal
( Si olrvs son de lu Quaresma]
Sacà mas de al<iut<a rei
Las manos en la cabaa.
'■ Cavaliir maure de la famille des Abencerages, dont losamoii:s sonl célèbres et
Espagne. i\ vivait dans la seconde moitié du quinzième siècle
• Ce jeu de mots est également dans l'original :
Pues sin ser los dos torncos
Oy à los dos nos sustenta.
* La cour ( la corte], c'est-à-dire la capitale.
JOURNliE I, SCIîliXE I. 14 J
nos mules et nos valises... Tout cii me diri;;eaiit du côté que l'on
m"a indiqud j'ai aperçu des parures, des livrées... Instruit du ni'iiif,
j"ai voulu au moins donner un coup d'œil. Mais nous arrivons bien
tard, et...
Enlienl DON.V ANGEL.V cl ISABELLl', voilées.
ANCELA.
Si, comme tout l'indique, vous êtes un noble et loyal cavalier,
daignez protéger une femme qui implore votre appui. Il importe à
mon honneur, à ma vie, que ce gentilhomme ne sache point qui je
suis ni où je vais. Au nom du ciel, épargnez à une femme princi-
pale une disgrâce, un affront... et j'espère quelque jour... Adieu,
seigneur, sauvez-moi !
Elle s'enfuit avec Isabelle.
COSME.
Est-ce une dame, ou est-ce un tourbillon •?
DON MANUEL.
La bizarre aventure!
COSME.
Que pensez-vous faire?
DON MANUEL.
Belle demande!... comment veux-tu qu'un homme noble refuse
d'empêcher qu'une dame reçoive un affront?... b'aprés ce qu'elle a
dit, c'est son mari, sans doute.
COSME.
Et quel est votre dessein?
DON MANUEL.
De larrètcr un moment sous le premier prétexte... et si cela ne
suffit p.is, j'aurai recours à la force, sar.s ro'espliquer autrement
avec lui.
cnsME.
Si vous cherchez un moyen, attendez, il m'en vient un à l'esprit.
Cette lettre, qui est la recommandation d'un de mes amis...
Entrent DON LOUIS et RODRIGUE.
DON LOUIS.
II faut que je sache qui elle est... ne serait-ce qu'à cause du soin
qu'elle met à m'éviter.
RonniGUc.
Suivez-la, et vous saurez bientôt à quoi vous en tenir.
COSME, à don Louis.
Seigneur, si ce n'est pas trop indiscret a moi... ejcusez-moi, je
vous prie, votre grâce me rendr.iit un grand scr\ice si elle voulait
bien me lire la suscription de celte lettre.
DON LOUIS.
Jp n'en ai pas le loisir en ce niomenl.
' Et dama.' à ts torvcllino?
142 L'ESIMUT FOLLET.
COSME.
Oli ! si ce n'est que le loisir qui vous manque, moi, seigneur, j'en
ai beaucoup, el je pourrai vous en céder.
DON LOUIS.
Laissez-moi.
nox MANur.L, à part.
M.iudite rue! elle semble lirée au cordeau... et il peut la voir
encore,
COSME.
Au nom du ciel! mon seigneur...
DON LOUIS.
Vive Dieu! vous m'ennuyez... et si vous ne me laissez passer, je
vous casse la tète.
COSME.
11 vous en coulerait si peu cependant de...
DON LOUIS.
Je perds la patience... (Il le repousse avec violence] Allons, ôlez-
vous.
DON MANUEL, s'avûnçant vers don Louis.
Il est temps de me montrer. Ce que l'adresse a commence^, il faut
que le courage l'achève. (A don Louis.) Cavalier, ce valet est à moi,
et je voudrais savoir en quoi il a pu vous offenser pour que vous le
traitiez de la sorte?
DON LOUIS.
Information ou plainte, je ne répondrai pas. Je n'ai jamais donné
satisfaction à des questions de ce genre. Adieu.
DON M VNUEL.
Si je pensais avoir besoin d'une saiisfaction, vous pouvez croire,
malgré votre arrogance, que je ne m'éloignerais pas sans l'avoir
obtenue. Lorsque je vous demande en quoi cet homme vous a
manqué, je ne devais pas m'aliendre à une impolitesse. La cour,
dit-on, enseigne la courtoisie; ei je ne pensais pas qu'un étranger
pût l'apprendre à un cavalier qui habite Madrid.
no\ Lon-c.
Penser ot dire que j'ai besoin d'une leçon de courloisie...
DON MANUEL.
l'oint de vaines paroles... l'épce seule doit parler.
D.'iN LOUIS.
Tous avez rai-on.
Ils liienl ii'urs cpccs cl se bau.nt.
ro^siE.
Oli! que n'ai-je, moi aussi, envie i!c me battre!
RODi'ir.uE, à Cocme.
'Nù'- maUtes se battent; voulez-vous en faire autant? Allons, lirez
JOUUNI'E I, SCÈNE 1. llï
cos\;ii.
rmpossible!... mon cpdc est une demoiselle sensible et délicate
qui demande les plus grandes précautions.
Lnlrent DON JUAN, DONA BÉATRIX et CLARA ; Doiia Béatrix et Clara
couvertes de leurs mantes s'ellorcenl de retenir don J^an.
I,âcliez-nioi, Béalrix.
V^ous n'irez pas.
BEATir.X.
UON JUAX.
»ongez-y, l'un des deux combattants... c'est mon frère.
BÉATIUX.
Hélas!
DON JUAN, à don Louis.
Me voici à vos côtés.
DON LOUIS.
Non pas, don Juan, de grâce, éloignez-vous. Loin d'exciter mon
courage, >otre présence ne servirait qu'à le glacer. {A don Ma-
nuel.) Cavalier, comme tout à l'heure seul je n'ai pas refusé le com-
oat, vous ne croirez pas que c'est par lâcheté que je le cesse lorsque
j'ai a\ec moi un second... Adieu... il m'est impossible maintenant
de coniiiiuer cet assaut avec un homme til que vous... Adieu.
DON MAMJEL.
Je vous sais gré, seigneur, d'une action si noble. Mais si par
aventure il vous reste quelq.ue scrupule, vous me retrouverez où
vous voudrez.
DON LOUIS.
Fort bien.
Je suis don 3Ianuel.
DON MANUEL»
DON JUAN.
Que Yois-je? qu'entends-je?... don Manuel I
DON MANUEL.
Don Juan!
DON JUAN.
Mon âme suspendue hésite incertaine en voyant un frère et un
ami si cher dans une semblable querelle... Et jusqu'à ce que vous
m'en ayez appris la cause...
DON LOUIS.
La cause en est bien simple. Ce valet par ses importunités m'a forcé
à lui pailer avec humeur, et le seigneur don Manuel, son maître,
m'a demandé raison... Voilà tout.
DON JUAN.
Puisqu'il en est ainsi, vous me permettrez, mon frère, de l'em-
brasser. C'est lui, c'est le noble hôte qu'attend notre maison. Ap-
n't L'ESPiUT Fo i.nr.
[irochcr, mon frère : deux gentilshoiirnes qui ont combattu loyal*
mc.it, et qui ont mulucllerneiit éprouvé leur vaillance, n'en sont que
plus amis.
nO\ M.WUEI .
La valeur que j'ai vue au seigneur don Louis me ferait seule un
devoir de lui offrir mes service?.
no\ i.oLi.s.
Je me dis votre ami... honleui seulement do ne vous avoir yas
reconnu, puisque voire courage vous désignait à moi.
D0.\ MANUEL.
Vous m'avez donné une bonne leçon... J'ai attrapé à la main un?
blessure.
no.v LOUIS.
J'aimerais mieux mille fois cirebkssé moi-même.
COSMR
Voilà une querell ; entre gens bien appris !
DON JUAN.
Venez donc chez moi sans retard. — Vous, don Louis, veuillez
rester ici jusqu'd ce que dofia Béatrix soit montée en carrosse, et
vous m'excuserez auprès d'cl e. — Venez, seigneur, à ma maison, ou
plutôt dans la vôtre, afin que nous puissions vous soigner.
DON M.ANUEL.
Ce n'est rien.
DON JUAN.
Vcn z vite.
DON MANUEL, à part.
Quel mauvais augure pour moi, d'être blessé le jour même de mon
arrivée à Jladiid !
DON LOUIS, à part.
Quel ennui je ressens, qu'il m'ait été impossible de savoir quelle
était cette dame 1
COSME.
.Mon maître emporte ce qu'il a mérité, pour se faire le don Qui-
chotte de la première venue.
Don Juun, don Manuel e'. Cosme sorlCDt.
DON LOUIS.
L'orage est passé, madame. Remettez vos esprits , et que les fleurs
charmantes qui embellissent votre visage y renaissent de nouveau
avecla joie.
BÉATRIX.
où Cst allé don Juan?
DON LOUIS.
Il vous prie de lui pardo incr. Des obligations pressantes l'ont rap-
pelé chez lui, où il accompagne un ami blessé dans un combat,
BÉATRIX.
0 mon Dieu! que dites-vous? don Juan blessé?
JOURNEE 1, Sr.ÉNE l. {i3
DON LOUIS.
Non, rnadjme, ce tiVsl pns don Ju;m ; si c'était lui, je ne serais pas
ans>i IraïKiuiiU'. Rassurez-vous. 11 serait alTreux pour un mal ima-
}.'ii:aire (]uc vous eussiez, vous, de l'inquiétude, et que j'eusse, moi,
la douleur de vous l'avoir causée.
BIÎATRIX
Je vous remercie. — Vous savez, seigneur don Louis, que j'estime
vos soins, mais je ne puis les reconnaître. Mon étoile ne l'a pas
permis Et si ce qu'il y a de plus rare est ce que l'on doit le plus
e^linier, sachez-moi gré de ma frandiise comme d'une chose qui
aujourd'hui ne se trouve pas aisément à la cour. — Adieu.
Elle so l a\ec Clara.
DON LOLIS.
Adieu madame. — Rien ne me réussit aujourd'hui, Rodrigue. Je
rencontre une dame dont îa tournure me plaît, je cherche à la con-
naître : me voila arrêté dans ma poursuite par un sot valet, et par
un duel qui ne l'est pas moins. Je me bats, mon frère arrive, et
\oiIà que le cavalier qui m'a insulté est son ami. Il me laisse ici pour
l'excuser auprès d'une dame, et cette dame précisément se trouve
être une bauté qui me coiite mille soucis. Tu le vois, je n'ai pas à
nie louer de la fortune.
RODRIGUE.
De tous ces ennuis, je parierais bien deviner celui qui vous est le
plus sensible.
DON LOUIS.
Kon, tu ne le soupçonnes pas.
RODRIGUIÎ.
Ne serait-ce pas la préférence de Béatrix pour votre frère?
DON LOUIS.
Mon Dieu, non. A te dire la vérité, et je ne la dirais qu'à toi
seul, ce qui m'afflige le plus, c'est 1 imprudence avec laquelle mon
frère a offert Ihospitalité à un jeune homme, lorsque nous avons
dans la maison une sœur qui est la veuve la plus charmante de la
cour... D'autant que, tu ne Tignores pas, elle vit chez nous en grand
secret, ne recevant d'autres visites que celles de Béatrix, à cause de
la parenté.
RODRIGUE.
Je sais que son mari était administrateur d'un revenu royal dans
un port de mer ', et qu'à sa mort il était redevable au roi de som-
mes assez considérables. Je sais aussi qu'elle est venue à la cour
pour arranger secrètement ses affaires. Jlais voilà ce qui , selon moi,
excuse don Manuel. Car si vous voulez y réfléchir, puisque la situa-
tion même de dona Angela exige qu'elle ne voie personne, qu'elle
se Cde'ue à tous les yeux, quel inconvénient y a-t-il à ce que votre
• Quelque cliose comme serait chei nous un reccTêur des douanes.
111. 13
' [o L'ESPRIT FOLLET.
frère ait reçu chez lui un hôte? D'ailleurs, on a pris assez de pré-
cautions. Tout exprès pour son app irlcinent, on a fait ouvrir une
poric sur une autre rue. Et quant à la |)orte qui communique aux
;ipp:i! Icmcnts inti^rieurs, masquée des deux côtés par une fausse
armoire remplie de vcrreriei, on ne se douterait pas seulement
qu'elle existe.
DON LOUIS.
Tu emploies pour me rassurer uu argument assez singulier, en me
disant que l'honneur de ma sœur est protégé par une porte vitrée
qu'on peut mettre en pièces à la première attaque!
Ils soi'tciîU
SCÈNE IL
Un appinc;iicul cliez don Juan.
Entrent DONA ANGELA et ISABELLE.
ANGELA.
Donne moi mes coiffes de deuil, Isabelle, donne-moi ces tristes
vêlements... puisque mon destin cruel l'a ainsi voulu.
ISABELLE.
Prenez vite. Car si votre frère a conçu quelque soupçon, il n'au-
rait plus aucun doute en vous revoyant avec le même costume sous
lequel il vous a rencontrée au palais.
ANC EL A.
Que le ciel me soit en aide!.. Suis-je donc destinée à mourir entre
deux murailles où le soleil même (.énélre à peine'.' .Limais femme ne
jouit de moins de liberté. Veuve de mon mari, j'ai en quelque sorie
pour époux mes deux frères; tt ce serait un crime à leurs yeux que
d'aller, voilée, contempler de loin le théâtre d'une (ête si belle...
Destin cruel ! Étoile rigoureuse 1
ISABELLE.
Il faut, madame, excuser vos frères. Veuve si jeune encore, et
de plus, charmante et pleine d'attraits, ils doivent vous surveiller
avec attention, car c'est dans votre état qu'une pauvre femme est
le plus exposée aux aveiitures d'amour... suitout aujourd'hui qu'on
voit à la cour tant de petites veuves de hasard ' qui, dans la rue,
vous paraissent si sages, si réservées, si dévoles, et qui chez eilej
ne font que rire et folâtrer, — après avoir mis de côté leur mine
béate et leur coiffe. — IMais réservons ces discours pour un autre
moment. Comment n'avons-nous pas encore parlé de ce cavalier
étranger à qui vous avez confié votre honneur et que vous avez cho'si
pour galant?
ANGELA.
On dirait que tu as lu dans mon âme... Il m'insjtire, je ne te
■s cache pas, beaucoup d'inquiétude. Ce sont des folies sans
* Cnas viuditas de azar.
JOLT.NKK I, SCI-.NT. I'. 15:
doute: mais en eiitPiulant le ciiqucii:; (îes vi.6 s, il ri:'o-l venu à h
pensée que c'ét.iil lui pcul-c'i.e qui se li.iU.ri ptur nn.i. Com':ien
j'ai élé sollc tic l'cxprisir ainsi;... ftlais, dans le trouble où j'éiais,
une pauvre feinrne iic songe pas à ce qui peut arriver.
ISABFLI.E.
J'ignore si c'est que le cavalier a arrêté votre frère, mais cntin
nous n'avons plus clé suivies.
ANCELA.
Silence, écoute!
Entre LON LOUIS.
D0.\ LOUIS.
Angela?
ANGFI.A.
Mon fière et seigneur, vous paraissez troublé, inquiet... Que vous
fst-il arrivé? Qu'avez-vous ?
DON LOUIS.
Aucun homme d'honneur, à ma plai e, ne serait content.
ANGELA, à part.
Iléias! je n'en puis plus douter, don Louis m'aura reconnue.
DO.N LOUIS.
Et je voudrais que l'on eût pour vous plus d'égards.
ANGELA.
Vous a-t on donné quelque ennui?
DON LOiI*.
Oui, et en vous voyant, mon chagrin augmente encore,
ISABELLE, à part.
Voilà qui va mal.
ANGELA.
RJais, mon frère, moi, en quoi puis-je être cause...?
OO.'N LOUIS.
Vous mtnie, ma sœur.
ANGELA.
Iléias!
DO.V LOUIS.
Et quand je vois don Ju.in vous traiter si légèrement...
ANGELA, à part.
Je n'y comprends plus rien.
D0\ LOUIS.
Lui, dans la situation où vous êtes, vous donner encore des en-
juis... Maii en vérité, je vous ai en quelque sorte vengée par avance
de notre hôte. Sans le connaître, je lui al fuit une blessure dont il se
souviendra.
AN G K LA.
Et coinnient?
nON LOUIS.
Je suis entré à pied sur la p'ace df palais, et j'ai poussé jusqu'à
lis LRSPIUT FOLLKT.
la barrière... la j^arde cni|)Ocliait (l'approcher los carrosses et les
liommcs à clicva!. Je me suis dirigé vers un cercle d'amis à moi,
que j'ai tous trouvés enchantés de la conversation cjuMls avaient avec
une femme voilée. 11» vantaient tous son esprit et sa grâce Mais dès
que j'arrivai elle ne prononça plus un seul mot; et ce fut au point
que quelqu'un lui demanda si ma présence l'avait rendue muette.
Cela piqua ma curiosité. Je voulus voir si je connaissais la dame;
mais il me fut im;)0SMl)le d'y parvenir: elle se couvrait de son voile
avec des soins, des précautions infinies. Aussitôt, je résolus de la
suivre. Elle, en mardi mt, ne cessait de se retourner pour voir si je
la suivais; ce qui excitait encore ma curiosité. Or, chcm n faisant,
arrive à moi un malolru, le valet de notre hôte, me demandant de
lui lire la s^scription d'une lettre. Je lui répondis que je n'en avais
pas le loisir... J'étais d'ailleurs persuadé que c'était un prétexte jiour
m'arrêter, car la dame lui avait pailé en passant... Quoi qu'il en
soit, il s'obstine, et m'oblige à le rudoyer. Sur ce, paraît notre hôte,
qui prend la défense de son valet, et cous avons tiré l'épce. Cela
aurait pu finir plus mal encore.
ANGELA.
Maudite femme! à quel danger elle vous a exposé! Je suis sûre
qu'elle ne vous connaissait point, et qu'elle voulait seulement être
suivie. Aussi, mon frère, je suis en droit de vous répéter mes con-
seils : Prenez bien garde aux connaissances de cette espèce Les
hommes n'ont jamais lieu de s'en louer.
DON LOUIS.
Et vous, ma sœur, où avez-vous passé la soirée?
ANGE LA.
Je suis restée à la maison, sans autre distraclion que mes larmes.
DON LOUIS.
Notre frère vous a-t-il vue?
ANGELA.
Depuis ce malin il n'est pas entré ici.
DON LOUIS.
oombien je suis déso'é qu'il vous néglige ainsil
ANGELA.
11 ne faut pas y faire ailcntion. Cela n'en vaut pas la peine, et
nous-mêmes nous devons quelque indulgence à notre frère aîné.
DON LOUIS.
C'était pour v^us que je m'en affligeais. Mais puisque cela ne vous
chagrine pas. je lui pardonne aisément. Et afin que vous voyiez
bien cjueje n'ai rien contre don Manuel, je vais de ce pas le trouver,
et même je veux lui faire une ga!aiilerie.
Il ?iv\
ISA B Kl I li.
Lh bien, madame, que dites-vous de tout ce qui arrive? La
JOURNIE I, SCÈNI-: lî. 149
bizarre aventure! votre dcfeiiscur est dans la maison, votre liôlc est
blessé !
ANGEI.A.
Je l'ai soupçonné, Isabelle, en .ifiprciianl ralTiiie. Mais je ii'ose
pas encore m'en flatter. Il serait par trop étrange qu'un cavalier à
peine débarqué .1 IMadrid eût trouvé, en arrivant, une dame qui l'eût
pris p&ur défenseur, iju'ilse fût b.iltu pour elle avec ui\ autre cava-
lier, et que le frère de celui-ci l'iùt reçu dans sa niai>onI... Je ny
croirai pas que je ne l'aie vu.
ISABELLE.
Tour peu que vous en ayez envie, je sais bien le moyen de le
VOT.
A.NGELA.
Tu es folle .. mon appartement est si éloigné du sien!
ISABELLE.
II y a, — que cela ne vo is effraye pas, — il y a un certain endroit
à moi connu par où les deux appartements communiquent.
A\GELA.
Je voudrais voir cela... ne seiaii-ce que par curiosité. En es-tu
bien sûre?
ISABELLE.
N'avez-vousdonc pas entendu dire que votre frère a fait placer une
armoire devant la porte pour la masquer?
ANGELA.
Je te Comprends. Il serait facile, penses-tu, de pratiquer dans le
bois un petit trou à travers lequel nous pourrions voir Ihôte.
ISABELLE.
J'imagine quelque chose qui vaut mieux encore.
ANGELA.
Parle donc.
ISABELLE.
Pour masquer la porte qu'il y avait là et qui conduisait au jar-
din, et afin cependant qu'on pût l'ouvrir au besoin, votre frère a fait
placer devant, comme je vous disais, une armoire portative. Quoique
remplie d'objets de verre, on peut la mouvoir à volonté. J'en sais
personnellement quelque chose : car lorsque je la dre>sai, et que j'y
appliquai les degrés qui sont au bas. la machine se dérangea jjcu à
peu, et à la fin, moi. l'armoire et les degrés, nous tombâmes en-
semble à terre. Vous voyez par là que celle armoire ne tient pas fort
bien, et il suffirait, madame, qu'on la mît un peu de côté pour pou-
voir passer.
ANGELA.
Voilà un bon avis. Mais dis-moi, Isabelle, si pour passer dans cet
ippartement nous n'avons qu'à enlever l'armoire, est-ce qu'on ne
pourra pas en faire autant de l'autre côté?
13.
ISO L'ESPRIT FOLLET.
ISABEl-LK.
Sans doute. Mais pour que le stratagème soit complet, il n'y a qu'à
la clouer avec deux clous qu\ ne tiennent pas. Ce sera indiquer que
pour ouvrir il ne faut que connaître le secret.
ANOI'I.A.
Fort bien. — Dès que le domestique viendra pour allumer, dis-lui
qu'il vienne t'averlir dans le cas où notre hôte fortirait. J'aime à croire
que sa blessure ne l'obligera pas à garder la chambre.
ISABELLE.
Eh quoi! vous iriez?
ANGELA.
3'ai je ne sais quel désir insensé de m'assurersi c'e-t cî lui que je
dois l'hoimeur et la vie. Si je suis cause de sa blessure, il est bien
juste que je m'y interesse... alors surtout que je puis nie montrer
reconnaissante sans me compromeltre. Allons, je veux voir cette
fameuse armoire, et si je pourrai i)asser d'un appartement a l'autre
sans éveiller aucun soupçon.
ISABELLE.
Ce sera charmant. Mais s'il venait a parler?
ANGELA.
Il ne parlera pas. Un homme aussi génénux, aussi vaill.mt, aussi
spirituel, — car sa conduite a moiiiru' (ju il posséJc toutes «es qua-
lités, — ne me causera po nt de chagrin par ses indiscrétions. Une
langue indiscrète ne saurait se rencontrer chez un cavalier si par-
fait.
SCÈ.NE li[.
Un autre aiiparlcmenl clicz don Juan.
Eulrenl DON JUAN, DON MANUEL, et UN DOMESTIQUE, perlant un
flambeau.
DO.N JUAN.
Au nom du ciel, reposez-vous.
DON MANUEL.
Ma blessure n'est rien, don Juan, et je suis honteux d'en avoir
parlé. C est de ma part une délicatesse excessive.
D0.\ JUAN.
Tant mieux ! j'en remerC'C mon éioile. Je ne me consolerais
jamais de vous voir souffrant dans ma mai>on,et, qui |)is est, blessé,
quoique bien invo'onlairement, par la main de mon frère.
DON MANUEL.
C'est un parfait cavalier. J'admire son courage et son adresse, et
me déclare désormais son ami et son sirviteur.
JounMÎH I, sciiM-: m. 151
Enlre DON LOUB. Il est suivi dUN DOMT-SIIOUE (ini poile une corbuille
plaie d'nsicr sur Inquellc ou a posû une ('|>Le.
no\ louis.
C'est moi. seigneur, qui suis à vous pour la vie, et qui viens me
metirc à vos ordres. Kt afin que 1 insirumenl qui a fjiil voire bles-
sure ne demeure plus sous mes yeux, qui ne peuvent plus le voir
s.itis regret, je le bannis de ma présence comme un serviteur dont
je serais mc'conleiit. Voici, seigneur, IVpec qui vous a frappé. Elle
vient, si elle est coupable, vous demander humblement pardon.
Vengez-vous sur el'c en la brisant.
I)0\ MVNUF.L.
Vousêtes nolileautantquebrave, et mon vainqueur en toute chose.
Mais je ne briserai point une cpée si précieuse. Loin de là, je l'ac-
cepte avec rcconniiis ance. Désormais elle sera toujours à mon côté,
m'enseignera la vaillance et fera ma sécurité. Car que pourrait
craindre un cavalier qui pour se défendre a vos armes?
D0.\ JiJMi.
Puisque don Louis m'a appris les devoirs de l'hospitalité, il faut
de mon côté que je vous fasse un présent.
DON MANUEL.
Vous me comblez tous deux, et je ne pourrai jamais reconnaître
tant de faveurs.
Entre COSME, poriant dos valises,
C.OSME.
Que cinq cent, mille démois changes en autant de dragons vien-
nent me saisir avec leurs grilTes, et m'emportent d'un vol jusqu'au
ciel... si je n'aunerais p.is mieux vivre tranquille, riche et contecV
en Galice ou dans les Asturies, plutôt qu'à la courl
DON MA\UEL.
Tais-toi, sot.
COSME.
Je puis bien parler après un tel malheur *.
DON JUAN.
Quel malheur?
COSME.
Il n'y a qu'un traître qui donne passage à l'ennemi.
DON LOUIS.
Que veux-tu dire avec tes ennemis?
COS.ME.
C'est l'eau des fjntaiiics.
nON MANUEL.
Voilà ce qui le met de mauvaise humeur?
'Il y a ici un je\i de mots inlraduisibie :
Reporta. — El reportono se reporte.
152 L'KSPRIT FOLLET.
COSME.
J'allais dans la rue chargé de ces coussins et de ces malles, lors-
que je suis tombé dai:s un fossé qui est devant une fontaine. De
sorte que me vuila bien équipé. (Jui veut collcquer cela dans la
maison?
DON MAMF.L.
Tu es ivre sans doute; va-t'en.
COSME.
Si j'étais ivre, je ne serais p;is en colère contre l'eau; et si quel-
que chose devait me mettre en colère, ce serait de voir qu'ici l'eau
BC convertit en ^in. Kais comme je l'ai lu dans un certain livre...
DON MANUEL.
Une fuis qu'il a commencé, il en a pour vingt-quatre heures.
DO.N JUA.N.
Il me paraît assez original.
DOX lOUIS.
Tu snis donc lire, mon ami? Pv^urquoi donc es-tu venu me prier
tantôt de te lire cette lettre?... Ne t'éloigne pas.
COS.ME.
C'est que, voye7-vous, seigneur, je ne sais lire que dans Ls livres
imprimés... mais pas l'écriture.
DON Loeis.
Bien répondu
DOV MAMF.L.
Je vous en prie, ne fa'tes pas atit nlionà lui. Vous ne larderez pas
à le connaître, et vous connaîtrez alors un méchant bouffon.
COSME.
Je vous régalerai quelque jour d'une plaisanterie de ma façon.
DON MANLEL.
Comme il n'est pas tard enco e, je \ais faire une visite assez im-
portante pour moi.
DON JUAV.
Nous vous attendrons pour souper.
DON MANUEL.
Toi, Cosme, tu ouvriras ces valises et lu en sortiras mes ofTets.
DON JUAN.
Si vous voulez fermer, voici la clef de l'appartement. J ai, moi,
un passe-parloul pour les jours où je rentre lard. Vous n'avez ici
qu'une seu'e porte. (Â part,) Il est essentiel de détourner toute idée
de son esprit.
Ils ^Ollelll, à l'cxccplion de Cosme.
COSMF.
D'abord loi, ma petite va'ise, approche un peu Je veux commencer
par toi, et cela pour savoir au juste si fti chtniin j'ai bien ferré la
mule; car ?n voyage, les maîtres n'cvyminent pas un compte par
le menu, comme ils feraient chez eux, tl il y a plus de profit pour
JOURNliE 1, SCÈXE m. 153
les valets. (// ouvre la valise et in tire une bourse ) Ah! la voilà celte
bourse chdric; quel bonliciir de la revoir 1 Vierge elle est p.'irlic, et
elle revient grosse. — J'ai en\ie de corTiplcr ce qu'il y a dod in«...
Mais non; mon niailre pourrait venir, et il est inutile qu'il me trouve
dans cette occupation. — A |)ropos, il m'a commandé de sortir ses
effets de sa valise. Mais quoi! est-ce une raison pour le faire? ne
suis-je pas son valet? Il vaut bien mieux allcrse distraire un moment
dans quelque caliaret du voisinage. — Cela te va til.Cosme? — IMais
oui, cela me sourit assez. — Eli bien, Cosme, partons, c'est moi qui
régale, et faisons la figue à nos maîtres!
11 son.
Entrent, par une armoire qui se d'boite, DON.\ ANGELA el ISABELLE.
IS.VBEI.LE.
Rodrigue m'a assuré que vos frères et le cavalier étranger étaient
sortis et qu'il n'y avait personne dans l'appartement.
ANGELA.
C'est ce qui m'a encouragée dans cette entreprise,
IS.iBTLLE.
Vous voyez, madame, il n'y a aucune difficulté à passer par ici.
ANGELA.
Je vois qu'au contraire toutes mes précautions étaient inuli'es.
Nous n'avons rencontré personne, et la por te s'ouvre ei se ferme aisé-
ment, sans qu'on puisse s'en apercevoir.
ISABELLE.
Et dans quel dessein êlos-vous venue?
ANGELA.
Pour nous en retourner. C'est assez comme cela pour dru x femmes.
Ce cavalier ayant exposé sa vie en ma faveur, avec générosité et cou-
rage, je voulais voir s'il n'y aurait pas quelque présent qui...
ISIBRI LE.
Tenez, madame, voila cc'ui que lui a fait votre frère... Cette épée
oui est sur le bullet.
ANGELA.
Regarde .. on a donc transporté ici mon secrétaire?
ISABELLE,
C'est mon seigneur qui l'a voulu. Il a désiré qu'on l'apportât ici
avec tout ce qu'il faut pour écrire, et un certain nombre de livres.
ANGELA.
Qu'est-ce que j'aperçois? deux valises par terre,
ISABELLE.
Et de plus, ouvertes, madame. Voulez-vous que nous voyons un
peu ce qu'il y a dedans?
ANGELA.
Sii'.'... c'est une folie, mais je suis curieuse de savoir quels sont
ses elTets, ses bijoux.
iU L'KSPniT FOLLET,
isAnrLLE.
Viililaire et solliciteur ', il ne doil pas être fort monté en objets
de prix.
r.llfs iii«»nl (le la valise tius les objils i|ii'£ll(!s aDiioncml et les re'pandont daus la
s;. Ile.
A.NGKLA.
Qu'est ceci?
ISABELLE.
Des papiers.
ANGRLA.
Sont-ce des Icllrci?
ISAIsF.l.lE.
Koii, madame... c'est une grosse liasse ((ui pèse horriblement»
ANGELA.
Ce serait pis encore si c'étaient des lettres de femme. — Ne t'ar-
rêle pas à cila.
ISABELLE.
Voici un linge blanc.
ANGELA.
A-t-il bonne odeur?
ISABELLE.
Oui, comme du linge qui revient de la lessive.
ANGF.LA.
C'est le parfum le plus distingué.
ISABELLE.
Il a les trois qualités essentielles : blanc, doux et fin. — Riais
qu'est-ce que je trouve là, madame? Un sac de peau contenant toute
sorte d'instruments en fer!
ANGELA.
Voyons. On dirait la trousse d'un dentiste. Mais non, ce sont de
petites pinces... Ceci c'est pour rrdic.>ser bs cheveux du haut du
front .. et ceci pour faire tenir droites les moustaches.
ISABELLE.
Voici encore une brosse et un peigne... Ce n'est pas tout, et notre
hôte est un homme à précautions. Il ne perdra pis la forme de ses
souliers,
ANGELA.
Comment cela?
ISABELLE.
C'est qu'il l'a dans sa valide.
ASGVA.'»
Est ce tout?
• Soldado y prdcndienle tic jcir.
Ail (lix-scptiome siècle, en Esimsiio, lj c.ipilalc ((i roiff) clail rem|ilîc de solliCH
icurs [pretendunles] qui venaient là clicrtiier ((uclquc eiiiiilui.
jou!i:\i:[': i, schnk m. los
IS.Vlil'.! l.K.
Non, madame... Voici encore un p.iquct qui a l'air, pour le coup,
de contenir tics lellrcs.
ANGEI-A.
Montre un peu... Ce sont des lettres de femme! et, de p!us, un
portrait!
IS.ABIiLl.E.
Pourquoi le regardez-vous ainsi?
A^GELA.
C'est qu'il est agréable de voir une belle personne... même en
peinture.
ISABELLE.
Vous paraissez mécontente d'avoir trouvé cela?
ANGIÎLA.
Que tu es sotte!... Ne clierclie pas davantage.
ISABKLLE.
Et quel est votre projet?
ANGf.LA.
D'écrire un billet que je lui laisserai. — Prends le porlrait.
Elle s'assied pour pcrire.
ISABELLE.
Pendant ce temps-là, visitons un peu la valise du serviteur. — A'oici
de l'argent... ou pour mieux dire de la grosse monnaie... desquartos ..
humble pU'be delà république où les doublons et les patagonsi .«ont
les rois et les princes.— 11 faut que je lui joue un tour. Je vais prendre
l'argent de ce valet et mettre à la place quelques charbons. Ou
dira peut-être : Oh donc ce démon de femme a-t-elle trouvé ces
chatbons-là?... Cela n'est pas difOcile; nous sommes en novembre,
et nous avons près d'ici un brazéro.
ANGELA.
J'ai écrit. Mais oii pourrai-je laisser ma lettre sans que mon frère
la voie dans le cas où il viendrait?
ISABELLE.
Ici, madame, sous la taie du coussin. En le découvrant, il ne man-
quera pas de la trouver. Jusque-là personne le s'en doutera.
ANGELA.
Tu as une bonne idée. Mets-l'y sans retard, et dépêche-toi de
ramasser tout cela.
ISABELLE.
Mon Dieu! madame, j'entends que l'on met la clef dans la ser-
rure.
ANGELA.
Eh bien, laisse tout. — Cela restera où cela est, et cachons-nous
au plus vite. — Viens, Isabelle.
Elles sortent par où elles sout entrc'cs.
' Les quarto* étaient une grosse monnaie de cuivre. Les doublons et les palagOBS
élsieot de ia monnaie d'or et d'argent.
JoG L'KSPUIT rOLLi:T.
Entre COSME.
COSME.
Rlainlenunl que je me suis occu(ié du service de ma personne, je
vais rn'occuper un peu du serviic de mon maître... Mais qui donc
songe à vendre nos effets pour les avoir ainsi étalés? Vive le Christ!
on dirait la plate du Marché... (jui y a-t-il ici? — Par Dieu ! personne...
et s'il y a quelqu'un on ne répondra pas. Fort bien... Jlais cela ne
m'empêche pas, a parUr franchement, de mourir de peur... Knfin
pourvu que ce personnage inconnu qui a tout mis sens dessus dessous
ail laissé mon argent où il était!... Mais que vois-je! mes quartos
convertis en charbons!.. Esprit follet, esprit follet, qui que tu sois
ou que tu aies été, rends-moi mon argent. Pourquoi me l'as-tu dé-
robé? est-ce parce que moi même...
Entrent DON JUAN, DON LOUIS et DON MANUEL.
DO.N JU.^N.
Pourquoi ces cris?
DON LOUIS.
Qu'as-lu donc?
DON MANLEL.
Que l'est-il arrivé? parle.
COSME.
Voilà qui est un peu sans fa(,on...Si vous avez, seigneur, dans votre
maison pour locataire un esprit follet, pourquoi donc nous avez-
vous invités à y venir? Je ne suis sorti d'ici qu'un moment, et à mon
retour voilà comme j'ai trouvé nos elTets. Cela a l'air d'une vente à
l'encan!
DON JUAN.
Y manque-t-il quelque chose?
COSME.
Je ne pense pas... si ce n'est mon argent à moi, qui était dans cette
bourse et que je retrouve converti en charbons.
DON LOUIS.
Oui, je comprends!
DON MANUEL.
La sotte plaisanterie ! jamais je n'ai rien vu de plus maladroit,
DON JUAN.
Ki de plus ridicule.
COSME.
Ce n'est pas une plaisanterie, vive Dieu'
DON MANUEL.
Tais-toi ; lu es ivre, à l'ordinaire.
COSME
C'est possible; mais quelquefois je n'en suis pas moins dans aion
bon sens.
JOURNÉE I, SCÈNE III. 137
D0.\ iUAN.
Adiou, don Manuel, je vous laisse vous couclier, et j'espère que
l'esprit follet ne viendra pas itoublcr voire repos. Conseill'z ceà
garçon d'imaginer à l'avenir quelque tour plus ingénieux.
Il sort.
DON LOUIS.
11 est heureux que vous .«oyez brave et vaillant comme vous l'êtes,
s'il laut que vous ayez l'épée à la main toutes les fois que ce drôle-
là voudra faire une plaisanterie do mauvais goût.
Il son.
DON MANUEL.
Tu vois les compliments que tu m'attires. Tout le monde paraît
me leproclier de souffrir tes impeitinences, et partout où je vais tu
me tuscites quelque nouvel ennui.
COSME.
Maintenant nous sommes seuls, seigneur, et je ne voudrais pas
vous tromper. Je n'y ai nul intérêt. Eh bien! que cinq cent mille
démons m'emportent où il leur plaira s'il n'est {^as vrai que je suis
sorti, et que c'est un autre, — que j'ignore,^ — qui a fait ce temue-
ménage.
DON MANUEL.
Tu voudrais l'excuser ainsi de ta sottise... Ramasse ce qui est là
épars, et viens me me déshabiller.
COSME.
Seigneur, je consens qu'on m'envoie ramer aux galères, si...
DON MANUEL.
Allons, tais-toi... ou, vive Dieu! je te casse la lêle.
COSME.
J'en serais trop affligé. — Enfin, bref, réunissons au plus tôt ce
qi.i appartient à chaque valise. — 0 ciel! que je voudrais avoir la
trompette du jugement, pour faire venir d'eux-mêmes où ils doi-
• mt être tous les objets épars çà et là!
DON MANUEL sort un inslant et revient aussitôt un papier à la main.
DON MANUEL.
Éclaire-moi, Cosine.
COSME.
Que vous est-il arrivé, monseigneur? Avez-vous par hasard
Uouvé quelqu'un dans l'autre pièce?
DON MANUEL.
Je découvre mon lit pour me coucher, et sous la couverture du
lit je trouve... quoi?... ce billet. -• Et ce qui m'étonne le plus c'est
Il suscriplion.
COSME.
A qui est ce adressé?
DON MANUEL.
A moi. Mais la façon en est assez bizarre.
ai. 14
158 L'ESrniT FOLLET.
co-Mi;.
Que dit-on?
D0\ MV.NUF.L.
Le voici. (Lixant.) « Que persiinne ne m'ouvre; car j'appartiens
au scui don iMjinuel. »
COSMK.
Plaise à Dieu que quchiue sin sire aventure ne vous oblige pas à
ajouter foi à mes paroles 1... Mais un moment, arrêtez, n'ouvrez
pas... commencez par conjurer ce billet.
DON MANUEL.
Ce qui cause mon émotion, c'est la nouveauté du fait et non pas
Ja crainte. Celui qui admire ne craint pas. (Lisant.) « Je m'inté-
resse à votre santé à cause que j'ai failli vous mettre en péril ; et
avec autant d'inquiétude que de reconnaissance, je vous supplie de
m'en donner des nouvelles. Le moyen est facile : vous n'avez qu'à,
laisser la réponse au même endroit où vous avez trouvé ce billet. I
est essentiel que vous gardiez le secret; car du jour où vos amis se-
raient instruits de la chose, je perdrais l'honneur et la vie. »
COiME.
L'étrange aventure!
En quoi clrange?
D0.\ 5IANUEL.
COSME.
Vous n'êtes pas plus étonné que cela?
DON MANUEL.
j\ulle!i;ent. Au contraire, me voilà instruit de tout.
COSME.
Comiiifni?
D0\ MANUEL.
Je vois maintenant que celte dame voilée qui fuyait don Louis
avec un si grand trouble était sa dame... car co;iime il est u'arçon
ce ne pouvait pas être sa femme. Et cela étant posé, peut-on ré-
pugner à croire qu'il doit iui être facile d'entrer quand elle \cut
dans la maison qu'il habite?
COSME.
Cela n'est pas mal imaginé. Soit! c'est la dame de don Louis, je
le veux Lien. Mais elle, comment pouvait-elie savoir ce qui arrive-
rait après notre rencontre, pour qu'elle eût ce billet tout préparé?
DON MAiN'UEL.
Elle peut après mon aventure l'avoir donné à un valet.
COSME.
Fort bien! mais lui, ce valet, comment peut-il l'avoir mis ici?
far enfin depuis mon arrivée personne n'est entré dans l'apparte-
ment.
DON MANUEL.
Cela a pu se faire auparavant.
JOURNÉE I. SCÈNK III. 139
COSME.
Oui; mais ces valises défaites, ces elTeis jetés çà cl là, cette lettre
mystérieuse, toutes ces circonstances réunies...
D0.\ MANUEL.
Vois si ces fenêtres ferment bien.
COSME.
Oui, monseigneur, et avec des barreaux.
DON MANUEL.
Cela me donne des doutes et m'inspire des soupçons.
CDSME.
De quoi?
DON MANUEL.
Je ne puis m'expliquer.
COSME.
Et que comptez-vous faireî
DON MANUEL.
Jî me propose de répondre jusqu'à ce que j aie découvert la vé-
rité, et de manière à ne pas laisser croire que j';ii p'i avoir la
moindre crainte. Un jour ou l'autre, — dans ce commerce de bil-
lets, — nous verrons bien qui les apporte ou qui les vient chercher.
COSME.
Et ne pensez -vous pas à en parler à nos hôtes?
DON MANUEL.
Non. Pour rien au monde je ne voudrais nuire à une femme qui
se confie à moi.
COSME.
Mais alors n'est-ce pas offenser l'homme que vous soupçonnez
'être son amant?
DON MANUEL.
Non pas! ce n'est de ma part que circonspeclion et prudence.
COSME.
Ah! monseigneur, il y a ici quelque chose de plus que ce que vous
croyez, et mon inquiétude ne fait que croître à chaque instant.
DON MANUEL.
Que veux-tu dire?
COSME.
Supposant qu'il y ait ici indéfiniment un échange de lettres, et
(]ue jamais , malgré vos recherches, vous ne découvriez qui vous
écrit, que penserez-vous?
DON MANUEL.
Qu'on est fort ingénieux pour entrer et pour sortir, pour ouvrir
et pour fermer, et que l'appartement a quelque issue secrète... Enfin
je pourrai y perdre l'esprit, mais je ne croirai pas à une chose sur-
naturelle.
COSME.
A propos d'esprit, n'y a-til pas des esprits follets?
L'ESPJUT FOIXr.T.
DON MANUEL.
COSME.
DON MANUF.L.
COSME.
DON MANUEL,
COSME.
DON MANUEL,
COSME.
DON MAMEL.
COSME.
DON MANUEL.
COSMI'.
DON MANUEL.
COSME
DON MANUEL.
160
Personne n'en a vu.
Des génies familiers?
Chimères que cela !
Des sorcières?
Autres filics!
Des magiciennes?
Quelle sottise!
Des enchanterrsses?
Pas davantage.
Des succubes?
Tout autant.
Des nécromants?
Dans les contes.
Des énergumènes?
Le nigaud!
COSME.
Vive Dieu ! je vous tiens. — Et des diables?
DON MANUEL.
Dont j'ignore le pouvoir.
COSME
Et 'des âmes en peine?
DON MANUEL.
Qui chercheraient à m'inspirer de l'amour, n'est-ce pas? Tais-tOÎ,
imbécile, tu m'obsèdes.
COSME.
Enfin, que décidez-vous?
DON MANUEL.
Je veillerai soigneusement nuit et jour. C'est ainsi que je décou-
vrirai la vérité, sans que je croie ni à les esprits lollets, ni au reste.
COSME.
Eh bien! moi, je pense qu'il y a quelque démon qui les amène
ici.. .. Et cola n'est pas étonnant dans un endroit où se trouve un
cavalier prenant du tabac à fum.er '.
' C'csi une, selon lui, le dëinoii iloil aimer ce tabac, doDl lî fumce, san? «Imite, lui
raiifelleTeiifcr. •
JOURNÉE II, SCÈNE I. lOl
JOURNEE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
Dans I3 maison de don Juan.
Entrent DONA ANGELA, DONA BÉATRIX et ISABELLE.
BÉATRIX.
Vous me contez là une singulière aventure.
ANGELA.
Cela n'est rien. La fln est plus curieuse encore Où en suis-je
restée ?
BEATRIX. '
Vous me disiez comme quoi vous aviez péndtré chez lui par celle
armoire, dont il est aussi difiicilc di' deviner le secret qu'il est fa-
cile de l'ouvrir; que vous lui avirz écrit un mot, cl que le lende-
main vous aviez Irouvé la réponse au billet.
ANGELA.
Je dis donc que je n'ai jamais vu un slyle aussi galant, aussi
aimable, dans lequel se rencontrassent aussi bien le sérieux et la
plaisanterie. C'est une imitation itigénicuse du langage des cheva-
liers errants en semblable aventure. Voici la lettre... Il me semble
qu'elle vous fera plaisir. {Lisant.) « Belle dame, qui que vous
soyez, vous qui consolez le chevalier affligé et qui regardez d'un
œil pitoyable ses douleurs, daignez, je vous supplie, désigner à
mon br.is le traî(re ou le païen qui vous persécute- Je suis impa-
tient, une fois guéri de mes b'cssures passées, de me mesurer de
nouveau contre lui, dussé-je périr dans la lutte. Car, pour u:i che-
valier soumis au devoir et fidèle à l'honneur, ce n'est rien que de
braver la mort. — Que l'auteur de la Iiiinière vous soit en aide, et
qu'il se souvienne de moi, le chevalier de la dame invisible. »
BIÎATRIX.
En vérité, c'est d'un charmant styl', et tout à fait en harmonie
avec l'aventure de l'armoire enchantée.
ANGELA.
Je m'attendais à trouver dans sa lettre de l'étonnemenl, de la
surprise. Voyant, au contraire, ce gracieux enjouement, j'éprouvai
un vif désir de continuer, et lui répondant aussitôt...
ISABELLE.
Arrêtez... Voici votre frère don Juan.
ANGELA.
Il vient sans doute, plus épris que jamais, vous remercier du
bonheur qu'il a de vous voir en sa maison,
14
162 L'ESPUIT FOLLET.
BÛATUIX.
A VOUS dire vrai, je n'en suis pas trop fâchée
Enlre DON JUAN.
DON JUAN.
Le proverbe a raison: il n'y point de mal qui ne puisse devenir
an bien. Et je l'éprouve aujourd iiui mieux que personne, puis |ue
vos ennuis [)Ci)veiit me donner de la joie. J'ai appris, belle lîé.ilrix,
qu'une contestation survenue enlre vous et votre père vous a (on-
duite ici. Je regrette de devoir à un motif semblable !e bonheur
que je reçois, et que de la même cause puissent sortir pour nous
deux effets si différents, comme, dit-on, de 1 aspic vient à la fois et
le poison cl la thériaiiue. Mais soyez toujours la bienvenue. Dans
cette courte hospilalitc, le soleil, j'aime à croire, ne se trouvera
point mal en compagnie d'un ange '.
BKATUIX.
Vous mêlez si bien l'expression de votre joie et celle de vos re-
grets, que je ne sais à quoi répondre. — Si j'ai eu querelle avec
mon père, la faute en est à vous. Il ne sait pas quel est le galant,
mais il sait que, celte nuit, j'ai parlé à quelqu'un par le balcon,
et pendant que sa colère se passe, il désire que je sois auprès de
ma cousine, dont la sagesse lui Inspire la plus grande confiance. Je
me conienlerai de vous dire que je trouve une certaine satisfaciion
dans mes chagrins; car l'amour cause en moi aussi dilTi rents elTels,
semblable au soleil, aux rayons duquel naissent des fleurs tandis
que d'autres se flétrissent. L'amour a pénétré dans mon cœur, et
en y tuant le ressentiment de mes ennuis, il y a fait naître le seul
plaisir de me trouver dans votre maison, sphère charmante qui ferait
l'envie du soleil et qui est la digne demeure d'un ange.
ANGELA.
Il est facile de juger que vous êtes l'un et l'autre on ne peut plus
contents dans vos amours, à la manière dont vous me prodiguez
les plus gracieux compliments.
DON JUAN.
Savez-vous, ma sœur, ce que j'ai pensé? c'est que pour vous ven-
ger du souci que vous donne mon hôte, vous avez cherché un hôte
féminin * qui me cause à moi un semblable souci.
AXGULA.
Vous avez raison.
DON JUAN.
Je vous remercie de la vengeance.
11 fail mine de se retirer.
' Allusion aa nom d'Angela, dont le moL espagnol angel (aoge) se rapproclie
beaucoup.
' L'cspagaol dil tout sinpltmenl huespeda.\ qn'i est le féminin àe huesped (liélc).
Malbeunuscmcnt le mol français Adresse ne s'emploie que pour désigner la miUrcsse
j'uneaubeige, d'uu bôiel garni.
JOURNEE il, SLÉXE I. 163
BlÎATniX.
Que faites-vous, don Juan? où allez-vous?
D0\ JUAN.
Je sors pour votre service ! car je ne puis vous laisser que pour
m'oceuper de vous.
ANGELA.
Laissez-le aller.
DON JCAX.
Dieu vous garde!
Il sort.
ANfiF.LA.
En effet, il m'a donné bien du souci avec son hôte, beaucoup
plus qu'il ne pense, et même que je ne puis dire. — Mais puisiiue
vous êtes d;ins les mêmes dispositions, il faut que j'achève de vous
raconter mon histoire.
BÉATlilX.
Le désir de l'entendre était seul capable de me consoler de ce
départ.
ANOKH.
Pour ne point vous fatiguer, ses lettres et les miennes n'ont fai
qu'aller et venir; et ses lettres toujours si charmantes, et d'une
raillerie si ddicatc, qu'elles en sont vraiment admirables.
BÛATlilX.
Et en définitive, que pense-t-il de tout ceci?
ANGELA.
Que je dois êlrc la dame de don Louis; d'un côté se fondant sur
ce que je iul' suis cachée de lui, — et de l'autre sur ce que je pos-
sède une seconde clef de l'apparteiiient.
liÉATI'.IX.
Une seule chose m'étonne.
AXGELA.
Et laquelle? dites.
BÉATRIX.
C'est que ce cavalier, voyant qu'il y avait quelqu'un pour lui
apporter vos lettres et venir chercher les siennes, ne vous ait pas
épiée et surprise.
ANGELA
Cela n'est pas facile. J'ai aii[)rcs do lui quelqu'un qui m'avertit
de tout ce qui entre et de tout ce qui 5ort; et Isabelle n'entre dans
son ap[iartcinonl que quand il n'y a personne, l'ne fuis son valet a
passé la journée entière en observation : mais, nous étions préve-
nues... Lt de peur que je ne l'oublie, Isabelle, ne manque pas
d'emporter celte corbeille quand i! sera temps.
BliATRIX.
Autre objection. Comment pouvez-vous accorder tant d'esprit à
un homme qui, en semblable occurrence, n'a pas devine le secret'
de l'armoire?
164 L'ESPRIT FJLLET.
ANT.in.A.
Eh! mon Dien, rappelez-vous 1 œuf de Gros-Jean '. Le probicm»
dtait celui-ci : faire tenir un œuf debout sur une table de mirbre
poli. Les esprits les plus fins, Tes plus distingués, y perdirent leur
savoir. Arrive Gros-Jean, qui, pren;int l'œuf, lui donne un ]ielit
coup, et le voilà ([ui se lient droit. Tout est difficile pour qui ne
sait pas; et quand on sait, tout est facile.
BÉATRIX.
Autre question.
ANC I LA.
J'écoule encore.
BÉATRIX.
Qu'attendez-vous de toutes ces folies?
ANOTLA.
Je ne sais... Je pourrais vous dire que je veux seulement lui té-
moigner ma reconnaissance... que c'était pour moi une dir-lrae-
tion... Mais c'est plus que cela, je l'avoue. Ne me suis-je pas avisée
d'éprouver de la ja'ousie en voyant qu'il garde le portrait d'une
dame?... Je suis même résolue à cn'rer chez lui, et à le prendre. Il
y a plus : s'il faut vous lavou! r, je souhaite maintenant qu'il me
voie et me parle.
BÉATIUX.
Une fois découverte chez lui, prenez garde!
ANGELA.
Ob'. le ciel me protégera. D'ailleurs, lui-même ne voudrait pas
Iraliir son hôte, son ami ; puisque seulement i'i.lée que je suis sa
dame fait qu'il m'ccrit avec t.int de timidité, d'inquiétude et de
trouble... Mais je ne m'exposerai pas à ce péril.
BÛ^TlilX.
Alors, comment vous verra-t-il?
ANGELA.
Écoutez. Voici ce que j'ai imaginé pour qu'il ne me voie'pas dans
son ai>partenient, et qu'il vienne dans le ni:en sans savoir où.
ISABELLE.
Mettez à la marge un autre frère, car voici don Louis '.
ANGELA.
Je vous conterai cela plus lard.
BÉATRIX.
Mon Dieu! que la destinée est bizaire, et pourquoi le ciel a t-il
mis entre deux mentes égaux une telle différence a mes yeux.
• . Sabes
Lo del huevo de Juanelo, ctc j elc»
' Pon otro hermano à la mar<jen, eic, ctc.
Il y a ici, je crois, une alinson .issez fine à la manipre dont s'imprimaient Is comé-
tf es c>p3giiolcs ; au lim de pliccrlci nr.ms des arlcuis, comme chez nous, tiilie les
lignes, OD les niellull à la mjrge, afin do gagner de l'esjiace.
JOCRM^h; H, s È.\l<: I. 165
qu'en leur inspirant la même envie de me plaire, l'un m'enchante,
et l'aulrc me laligue? — Sortons, je ne veux pas que don Louis me
parle.
Entre DON LOUIS.
D0\ LOUIS.
Pourquoi vous éloigner ainsi?
BÉATBIX.
Faut-il vous le dire? Peut-être un peu à cause de vous.
D0\ LOUIS.
Eh quoi! une lumière [)lus belle et plus brillante que celle du
so'cil se retire parce que j'arrive? Snis-je donc, par hasard, la nuit?
Pardonnez-moi, de grâce, si je vousrotit-ns en quelque sorte par Tjrce;
c'est une preuve de mon respect et de ma soumission ; je ne veux pas
solliciter une faveur, puisque vous ne voulez pas m'en accorder...
Mon fol amour, je lésais, n'obtiendra jamais de vous la moindre
espérance; mais de la part d'un himme qui n'éprouve que rigueur,
vous aimer c'est se venger. Bla gloire me semble proporiionr.ee à ma
peine, et à mesure que vous me détesterez davantage, moi davan-
tage je vous aimerai. Si vous n'êtes point satisfaite, apprenez de moi
à aimer, ou enseignez-moi à haïr, f'^nseignez-moi la rigueur, je vous
apprendrai le dévouement; enseignez-moi la dureté, moi je vous
apprendrai la tendresse; enseignez-moi le mépris et le dédain, moi
je vous apprendrai l'amour et la consiance. Quoiqu'il vaille mieux
peut-être, — à la gloire du dieu d'amour, — que j'aime pour deux
comm.e vous, vous haïssez.
BIÎATIVIX.
Vous vous plaignez de la façon la plus galante; mais, je ne sais
pourquoi, je suis complètement insensible à vos peines.
D0\ LOUIS,
Vous me traitez si mal, qu'à la lin j'apprendrai de vous un autre
langage.
BIÎATUIX.
Celui de l'indifférence me conviendrait beaucoup mieux.
Elle va pour sortir
DON LOUIS.
Encore un mot, de grâce?
BÉATRIX.
Je ne puis vous entendre. [A duna Angela.) — Au nom du ciel,
ma chère, retenez-le.
Elle sort.
A\r.ELA.
Quoi 1 mon frère, vous n'avez pas plus de fieilé que vous puissiez
ouïr de tels discours?
DON LOUIS.
Eh! ma sœur, que voulez-vous que je fasse?
160 L'IiSPUIT FOLLET.
Axcr.i A.
Oublier; car aimer sans cire payé de relour, ce n'est pas vivre,
c'est mourir.
Elle sort avec Isabelle.
nOX LOUIS.
Oul)Iier, cela n'est pas facile, alors que j'ai à me plaindre. J'ou-
blierais peut-être si j'étais heureux; caria faveur n'agite point l'âme
aussi vivement que le fait l'outrage.
Enlro RODRIGUE.
RODRIGUE.
D'où venez-vous, seigneur?
DON LOUIS. •
Je ne sais.
RODRIGUE.
Vous paraissez triste. Puis-je en savoir le motif?
DON LOUIS.
J'ai parlé à Béatrix.
RODRIGUE.
11 suffit; je devine à votre air ce qu'elle vous a rt^pondu. IMais où
est-elle? je ne la vois point.
DON LOUIS.
L'ingrate a pour quelques jours demandé l'hospilalilé à Jofia An-
gela. ]\lon frère et ma saur semblent à lenvi avoir conjuré contre
moi. Tandis que l'un amène ici don Manuel, l'autre y accueille doiïa
Béalrix, pour que la jalousie ne me laisse pas un instant de repos.
RODIIICUE.
Prenez garde que don Manuel ne vous entende; le voici.
Entre DON MANUEL.
DON MANUP.L.
Il n'y a que moi au monde à qui il soit arrivé ure aventure de
ce genre. Que faire, ô ciel ? comment mettre un terme à mes doutes?
comment m'assurer si cette femme est ou non la dame de don Louis?
comment savoir qui peut l'aider ici à se jouer de moi?
DON LOUIS.
Seigneur don Manuel?
Seigneur don Louis?
D'où venez-vous ainsi?
Du palais.
DON MANUEL.
DON LOL'IS.
DON MANUEL.
DON LOUIS.
Je n'aurais pointdû vousîe demander. Un hommequi sollicite doit
avoir nécessairement chaque jour une raison qui l'appelle au palais,
comme au centre de sa sphère.
JOURNÉE II, SCÈNE I. 167
DON MANUEL.
Ce ne serait encore rien que d'aller au palais. Mais j'ai bien une
autre course. Sa Majesté se rend ce soir à l'Escuriai, et il est impor-
tant que je m'y trouve avec mes dépêches.
DON LOUIS.
Si je puis vous être bon à quelque chose, vous êtes libre, vous le
sa'.ez, de disposer de moi.
vos MANUEL.
Jlille remercîments pour tant de bonté.
PCX LOUIS.
Ce n'est pas un vain compliment de ma part.
DON MANUEL.
C'est uniquement, je le vois, désir de contribuer à mon succès.
DON LOUIS.
Assurément. {A part.) Je voudrais en hâter le moment.
DON MANUEL.
Mais je ne veux pas enlèvera ses plaisir.* un galant cavalier tel que
vous. Vous aurez, je suis sûr, quelque aCfiire plus agréable, et ce
serait mal à moi de vous en éloigner.
DON LOUIS.
Vous ne parleriez pas de la sorte si vous eussiez entendu ce que
je disais à Rodrigue.
DON MANUEL.
Je n'ai donc pas bien rencontré?
DON LOUIS.
La vérité est que je déplorais la rigueur d'une beauté qui ne redou-
terait pas mon absence.
DON MANUEL.
Vous n'êtes pas si dépourvu.
DON LOUIS.
J'aime une beauté qui n'a pour moi que dédain
DON MANUEL.
Vous dissimulez, je crois.
DON LOUIS.
Plût au ciel! Mais je suis né si malheureux, que cette beauté
me fuit, comme la lumière bri laiito du soleil fuit devant la nuit.
Figurez-vous mon malheur : afin que je ne puisse point la suivre,
elle a demandé à une personne d'arrêter mes pas. Vous le voyez, il
n'y a point d'inlortune qui égale la mienne, puisque tout le monde
cherche des tiers pour se réunir à l'objet aimé, et qu'elle en cherche
pour m'éviter.
11 sort avec RoJrigue,
DON MANUEL.
il ne pouvait pas s'expliquer plus clairement!.. Une femme qui
108 l.'KSPlilT FOLLKT.
fuyait devant lui et qui a prié un ca\a!ier de l'arrêter, c'est elle et
c'est moi... me voilà éclairé sur un point. — Mais la dame dont j'ai
prolcgé la fuite n'est point celle qui vient ici ; car il ne se plaindrait
pas de son indillV'ron''c ^i elle \cnait dans sa maison — .Mais si ce
n'est point sa dame, et qu'elle ne xi\e pas dai;s sa maison, com-
ment pourrait-elle ainsi rn'ccriie et n;e répondre? Un doute succède
à un autre. Comment me ronduire dans une situation si délicate?...
Que Dieu bénisse celte femme!
Enlre COSMK.
COS.ME.
Eh bien! seigneur, comment \a l'espiit follet? L'avez-vous, d'a-
venture, rencontré par ici? Je serais charmé de savoir (lu'il n'est
point par là.
DON M.iNUEL.
Parle doucement.
COSME.
C'est que j'ai beaucoup à faire dans notre appartement, et je n'y
piis entrer.
DON MANUEL.
Qui t'en empêche?
COSME.
La peur.
DON MANUEL.
La peur! toi! un homme.
COSME.
Pourquoi pas?... S'il n'y avait pas de motif, à la bonne heure!
Mais dans une aventure comme la nôtre...
DON MANUEL.
Laisse là ces sottises, et apporte-moi un flambeau. J'ai à faire
quelques dispositions, et à écrire. Je vais ce soir hors Madrid.
COSME.
Je m'y attendais. Cela signifie que vous avez aussi peur que
moi.
UON MANL'EL.
Cela signifie, au contraire, que je suis dégagé d'inquiétuae; car
tandis que lu me parles de ces folies je pense à toute autre chose...
Mais je n'ai pas de temps à perdre. Prépare un flambeau pendant
que je vais prendre congé de don Juan.
Il sort.
COSME.
Oui, je vais porter une lumière à l'esprit follet; car c'est l'heure
de !e ser\ir, et il ne faut pas le laisser dans l'obscurité... J'ai peine
à trouver la mèche de cette lampe... Enfin la voilà prête... 0 ciel!
je m'en vais tout tremblant de peur
Il son.
JOCRMÎK II, Sr.ÈNE II. 1C9
SCKNE If.
Uii aulrc api arienient.
Entre ISADELLE [lar l'armoire, avec une corbeille recouverte.
ISABl LIE.
Ils sontsorlis, à cequem'a dit ie domestique. Le moment est tavo-
Mble pourniettre cctiecorbeille remplie delinfçetin ;i l'endrviit, con-
venu... Mais qu'est-, e doiicijuc j'éprouve?... comme il est nuit, dans
l'objcurilé, j'ai ptur. Uu' Dieu me soit en aidel Je suis le premier
retenant qui se soit recommandé à Dieu... Je ne puis plus trouver
le bulTi t.. je ne me reconnais p'us dans cette salle... je ne sais plus
où je suis... et j'ai beau ch( r lier, il m'est impossible de mettre la
main sur la table. — Que faire, ôciel? si je ne ne parvenais pas a sortir
cl qu'on me \U ici, ce serait une belle atïaire. — Jamais frayeurne
fut égale à la mienne... Mais c(uoi ! on ouvre, et la personne qui ouvre
a de la lum.ère. Voici la fin de l'aventure. Je ne puis ni me cacher
ni sortir.
Entre GOSME, avec un flambeau.
cos\\E, se cl oyant seul.
Sc'gneur esprit follet, si par basard les esprits fidlels bien nés
sont sensibles à la politesse, je vous supplie humblement de m'ou-
blier dans vos fantaisies, et ce pour quatre raisons. {Il s'avance
dans la chambre, et Isabelle mai cite derrière lui en évitant de se
laissrv voir.) La première... je m'entends. La seconde... nous la
savez, i a troisième... parce que vous m'avez trés-bitu compris. Et
la quatrième... à cause de la chanson ;
Seigneur esprit follet,
Ayez pilié de moi.
Car je suis jeune et seul,
Et ne me suis jamais vu on tel péril ',
is.iBELLE, à part.
Maintenant, grâce à la lumière, j'ai repris connaissance des lo-
calités. 11 ne m'a point vue... Si j'éteignais sa lampe : pendant
qu'il ira la rallumer, je pourrais rentrer chez nous. 11 entendra,
mais ne me verra point... et de deux maux il faut choisir le
moindre.
COSML-, à part.
La peur fait entendre toute sorte de bruits.
ISABELLE, à part.
Voici comme je m'y prendrai.
Elle élcint la lumière en fr ppant Cosme.
COSME.
Ah! malheureux! On m'a tué I Un confesseur I
' les vers de Calderon sont îa parodie d'une vieille clianson espagnole, qu'il a aussi
unilcc dans une autre comédie, la A'ina de Gomex Arias,
m. 15
170 L'ESl»HIT F0LT.I':T.
ISABELLE.
Maintenant, écliappons-nous.
Au moment où Isabelle va sort r, entre DON MANUEL.
DON MAM'EL.
Qu'est ceci, Cosnie? Tu n'as pas encore de lumière?
COSJIF,.
Ilélas! mon seigneur, rcsf)rit follet rous a tuds tous deux...
La lumière, en soufflant dessus... et moi, en me frappant à granda
coups.
DON MAMIEL.
C'est ta peur qui l'abu'C.
COSME.
Ce n'est que trop certain.
ISABELLE, à part.
Si je pouvais trouver la porte.
Isabelle se rcnconU'e avec dou Manuel, et celui-ci se saisit de la coiLelUef
DON AUNUEL.
Qui va là?
ISABELLE, à, part.
C'est encore pis! J'ai rencontré le maître.
DON MANUEL.
Appoite de la lumière, Cosme. Je tiens rinconnu.
COSME.
Eh bien ! ne le lâchez pas.
DON MANUEL.
Sois tranquille. Va vite.
COSME.
Tenez-le bien.
Il sort.
ISABELLE, à part.
Puisqu'il tient la corbeille, laissons-la-lui entre les mains. J'ai
trouvé l'armoire. Bonsoir!
Elle sort, en laissant la Cûrbeille dans les mairs de don Manuel.
DON MANUEL.
Qui que vous soyez, demeurez tranquille jusqu'à ce qu'on ait
apportez de la lumière... Autrement, vive Dieu! je saurai vous
retenir... Mais quoi ! je ne saisis que du vent, et je ne touche que
du linge... Que serait-ce I Dieu me soit en aide! Je me sens plein do
trouble.
Entre COSME, perlant un (lambeau.
COSMK.
Voyons maintenant l'esprit follet... Mais où est il ? Qu'est-il
devenu? Ne le tenez-vous pas, seigneur? H vous a donc échappé?
Qu'est-ce à dire?
JOUIINÉC II, SCÈNE II. 171
!)0N MANUEL.
Je ne sais que répondre. Il s'est enfui en me laissant cela entre les
mains.
COSME.
Eh bien 1 qu'en dites-vous?. ..Vous-même, tout à l'iieure, vous vous
flattiez de le tenir, et il s'est envolé comme le vent.
DON MANUEL.
Je dis que cette personne qui entre ici et en sort d'une façon si ingé-
nieuse était ce soir renfermée dans celte pièce; qu'alin de pouvoir
sortir elle a éteint ta lumière, et qu'à moi, pour le même motif, elle
m'a laissé cette corbeille on s'ccl)aj>pant.
cosjil;.
En s'échappant? Et par où ?
D0.\ MANUEL.
Par cette porte.
COSME.
Vous me feriez perdre ie sens. — Vive Dieu! vous dis-je, je l'ai
vu... Je l'ai vu aux dernières lueurs qu'à jetées ce flambeau en
s'éteignant.
DON MANUEL,
Et qjel forme avait-il?
COSME
C'était un moine grandelet... avec un énormissime capuchon.
— Cela me donne à penser que c'est un revenant capucin.
DON MANUEL.
Que de choses fait la pour! — Eclaire par ici, et voyons ce qu'a
apporté ce petit moine. î'iens celte corbeille, toi.
COSME.
Moi, une corbeille venue de l'enfer?
DON MANUEL.
Tiens donc, te dis-je.
COSME.
C'est que, mon seigneur, le suif m'a un peu sali les mains, et je
risquerais de tacher le taffetas qui recouvre la corbeille- — II vaut
mieux que nous la mettions par terre.
DON MANUEL.
Du linge blanc et une lettre. — Voyons si le moine a de l'esprit.
(Lisant.) « Depuis le peu de temjis que vous êtes dans celte maison,
l'on n'a pas pu faire plus de travail. A mesure que l'on avancera,
on vous portera ce qui sera fait- Quant à l'idée où vous êtes que
je serais la dame de don Louis, il me suffit de vous dire que non-
seulement je ne la suis pas, mais que je ne puis pas l'être. Vous
vous en convaincrez par vos yeux, et j'espère que ce sera bientôt. Dieu
vous garde! » {Parlant.) Il paraît que l'esprit follet a été baptisé,
puisqu'il se souvient de Dieu.
COSME.
Vous le voyez, il y a des espriis follets religieux.
iT2 L'E.SnUT FO'l.KT.
DON MAMT.I,.
!I se r.iit t.ird. Prépare les valises, et mets dans une bourse ce»
papiers, qui sont pour moi du plus grand intérêt. — Pendant ce
temps je vais répondre à mon lutin.
Il doiirie 'ics pipicrsâ Cojme; celui-ci les niel sur unfi cliaise; don Manuel ccri:.
COSME.
Je vais les mettre là pour ne pns les oublier, et les avoir sous la
matn... — Je ne demande qu'un moment de répit pour vous adresser
une question : Mainlcnani, mon feigncur, croyez-vous aux es] rits
follets?
PON MANUEL.
La solle quest'on !
COSME.
Pas si sot'.e. — Mdis qiioi! vous voyez vous-même d-^s ciïets si
étonnants, comme ce pré.-ent qui vous arrive dans les aiis.et vous
doutez!... Soit! puisque cela vous convient ainsi. Mais moi qui ne
suis pas aussi bien partagé, je dois croire.
DON MANUEL.
Pourquoi cela?
COSME.
A'oici comme je le prouve. — Si l'on nous met nos i iïets «ens
dessus dessous, vous vous en moquez, et c'est moi qui ai le soiu
de les ranj;er, ce qui n'est pas une petite affaire. Si à vous on vous
apporte des lettres et l'on vous écrit de doux propos, moi, on me
prend mon argent, cl l'on me laisse, à la place des charbons. —
Si l'on vous apporte, à vous, des douceurs, que vous mangez en
silence, moi je ne les goûte ni ne les vois. — Si l'on vous donne
des chemise», des mouiboirs et des vallonnés •, à moi, on ne me
donne que le plaisir d'admirer ces jolis pr<*senls. — Si quand nous
entrons ici tous deux presque en même temps, on vous donne à
vous une corbeille si bien garnie et si galante, à moi, on ne me
donne sur la tête qu'un coup de poing capible de me faire jaillit
la cervelle. — Pour vous, mon .'cigniur, le profit et l'agrément;
pour moi, l'ennui et la peine. Pour vous, le Imin a la main la plus
douce, et pour moi, une main de fer. Laissez-moi donc y croire;
car enfin c'est trop fort, que l'on nie a un homme ce qu'il a vu et
senti.
nO\ MANUFL.
Fais les valises, et partons. Je t'attends par là, chez don Juan.
CO^MR.
Il n'y a pas tant de préparatifs à Liirc pour vous présenter
là-bas en habit noir *. 11 suffit que vous preniez un manteau.
DON MANUEL.
Tu fermeras et emporteras la clef. Si pendant mon absence on
' La villoiine Ivalona] clail une '■«pérr de large laba
• Ou ii"éla l reçu à la cour qu'eu lialjil Loir.
JOU[lNt:K II, S! ÈNE m. 173
voulait entrer, don Juan c;i a une autre. — (A part.) Ce n'es! (lufi
regret que je pars sans savoir le secret que l'on m'avait iinirni';,
Jliiii l'honneur et raugmentalion de ina maison exigent ccHe
absence, et le reste n'est qu'un vain plaisir. Jf n'ai do; c [las .1 lia
lancer : là oîi se trouve l'honneur, le reste ne compte pas.
Us lorloiit,
SCtNE llf.
Un aiilro ;i[H)ailonunl.
Enlrcnl DONA ANGl^LA, DON A BÉATRIX et ISABELLE.
ANGELA.
Voilà ce qui t'est arrivé?
ISAHEIXK.
Un moment j'ai cru tout perdu... et en eflct, si l'on m'eût vue
là, notre tromperie était nécessairement découverte. Mais je me
suis éehapét; comme je vous ai dit.
ANGELA.
La chose est assez plaisante.
bi'atuix.
Et ce qui doit servir encore à l'abuser, c'est de se voir en posses-
sion de la corbeille, sans avoir aperçu la personne qui l'a ap-
portée.
ANGI'I.A.
Si après cela j'obtiens le rendez-vous dont je vous ai parlé, je
n'eu doute pas, il en deviendra fou.
BIÎATRIX.
L'esprit le plus sage et le plus pénétrant s'y trouverait déroulé.
— Pauvre homme! l'envoyer chercher sans lui dire où on le mène...
et puis se trouver en présence d'une dame belle, spirituelle et
rich'", sans la connaître et sans savoir sa demeure... car vous avez
dit qu'il s'en retournerait ensuite les yeux couverts d'un bandeau...
Voila de quoi redoubler toutes ses incertitudes?
ANGF.LA,
Tout est déjà prêt, et si vous n'eussiez clé ici, nous aurions com-
mencé cette nuit même.
BÉATIIIX.
Avez-vous donc craint mon indiscrétion
ANGELA.
Non, ma chère, ce n'est pas pour cela. Mais comme mes frères
vous adorent et qu'i's vous voient dans la maison, ils n'en sortent
plus, tournés sans cesse vers vous, comme vers leur étoile favorite,
et ce serait peu raisonnable de tenter l'aventure sans qu'ils soif nt
absents.
EnUi; DON LOUIS. Il s'arrêle derrière k tapisî>irie, qu'il soulève li^gèrement,
de manière à n'être pas aperçu.
DON LOUIS.
0 eiel! que ne puis -je dissimuler mon amour, mettre des limites
15.
i7{ L'ESPRIT FOi.LLÏ.
à mss icrj'Jfnents, H un frein à ma folle passion ! Mais non, je n'y
îcussirôi pas, c;ir je ne puis rien sur ini)i. Je veux cepcndanl es
sayer ?î! ce niomejit de vaincre mes désirs.
BÉATUIX.
Cela pourrait s'arranger aisément de façon à ce que je pusse rester
6ans vous compromcllre. Je regretterais ttopde m'cloignersans cire
témoin de cette scène curieuse.
ANOF.LA.
Mais encore quel est votre avis?
DON LOUIS, à part.
De quoi donc traitent-elles toutes deux avec tant de mystère?
btIatrix.
Nous dirons que mon père m'a envoyé chcrclier. Tout le monde
nie verra sortir,., et je rentrerai dans la maison sans que personne
en sache rien.
DON LOUIS, à part.
Qu'est-ce donc, grand Dieu, qui les occupe?
BKATRIX.
Cachée ici secrètement, je pourrai tout voir sans péril.
D0\ LOUIS, à part.
0 ciel! qu'ai-je entendu?
BÉATRIX.
Ce sera pour moi un grand plaisir.
ANGELA.
Et ensuite que dirons-nous quand on nous retrouvera ici?
BÉATRIX.
N'ayez pas d'inquiétude. Est-ce que nous n'avons pas assez d'es-
prit à nous deux pour imaginer quelque prétexte?
DON LOUIS, à part.
Vous en avez plus qu'il n'en faut, Qu'ai-je appris? Toujours de
nouvelles peines I
BÉATRIX.
11 me tarde de contempler les effets de cetle bizarre liaison
Toute la maison une fois livrée au repos, il pourra sans danger
passer de son appartement dans le vôtre.
DON LOUIS, à part.
Hélas! comment ai-je encore la force de vivre?.,. Je devine
maintenant son projet. Sans doute, mieux que moi, mon heureux
frère la mérite : elle veut donc lui offrir l'occasion qu'il désire,
et elle dispose tout pour qu'il puis'e, sans bruit, passer de son ap-
partement dans celui qu'elle habile. Jloi, témoin importun, on me
trompera pour m'éloigner... Mais, ô ciel! je ne souffrirai pas qu'on
se joue ainsi de mun amour... lit quand elle sera cachée, je visiterai
inflexiblement toute la maison, jusqu'à ce que je l'y aie trouvée...
Empêcher le bonheur d'aulrui est la dernière consolation qui reste
JOURNSs:!;; II, SCENE III. l'^c^
aux jaloux. — Dieu puissant, prolége-moi, car je Sîn's (-.nbic.îiî. d'a-
mour, et je succombe à la jalousie.
ANGELA,
Voilà qui est convenu. Demain, sans retard, nous diron? qui vous
êtes partie.
Enlre DON JUAN.
DON JUAN.
. Ma sœur? et vous, belle Béatrix?
BÉATRIX.
Nous nous étions aperçues de >oire absence.
DON JUAN.
Si j'ai pu obtenir un te! bonheur, madame, que votre brillant
soleil ait remarqué mon absence, — bonheur que je ne méritais pas
et que je dois à votre seule bonté, — je sc;ai tuut à la lois mécon-
tent et en\ieui de moi-même.
BÉATUIX.
Je ne veux pas vous contredire, don Juan ; mais je suis bien sûre
que vous avez eu ([uelque autre part des distractions assez puis-
gatjtes. El si nous en avions le loisir, je vous prouverais, ce me
semble, qu'un homme ne peut p;is cire de lui-même tout ensemble
et mécontent et envieux.
DON JUAN.
Je crains, Béatrix, de vous faire injure en vous rendant compte
de ma conduite. Sans cela il me suflirait de vous dire que j'éfais
tout a l'heure avec don Manuel occupé de son départ... Il va nous
quitter.
ANGELA,
Ah! mon Dieu !
DON JUAN.
D'où vient ce trouble, ma sœur?
ANGELA.
Parfois une nouvelle agréable nous doime autant d'émolion
qu'une mauvaise.
DON JUAN.
Je regrette alors de n'avoir pas une nouvelle compléten.cnt
agréable ù vous donner; car don Manuel reviendra demain.
ANGELA, à part.
L'espoir renaît dans mon âme. (Haut.) Je m'étonnais tout à
l'heure que nous eussions été dérangées pour si peu de temps.
DON JUAN.
11 suffit qu'une chose me fasse plaisir pour que vous et don Louis
en £oy(z affligés.
ANGELA.
Je pourrais vous répondre; mais j'aime mieux vous p.ouver mon
afi'eclion, en favorisant votre amour. {Bas, à Isabelle.) Viens, Isa-
176 L'ESnilT FOLl ET.
belle... Celle nuit même je prétends avoir ce portrait, puisque je
pourrai entrer chez lui plus librcrnenl. Prépare-moi un flatiibcau,
et que je puisse aller cliez lui sans qu'on me voie... car un hriniiic
qui m'écrit ne doit pas garder en sa possession le porirait d'une
autre femme.
Dona Angcb cl Isabelle sorlent.
BÉATniX.
En vérité, don Juan, voire amour pour moi est-il bien tel que
vous me le dites?
DOS JUAN.
Je vous le prouverai en quelques mots, si vous le désirez.
CÉATIUX.
Parlez donc.
no\ JUA\.
Oui, belle Béatrix, mon amnur csi si vrai, ma foi si constante,
mon alTcclion si rare, que si je vonUis ne vous aimer plus, je vous
aimerais encore contre ma voloiué. — J'ai pour vous tant de dé-
vouement et d'admiration, que si vous oublier m'était possible, je
vous oublierais aussitôt, afin qu'ensuite, vous aimant par ctioix,
mon ami^ur fût tout volontaire et non pas forcé. — Celui (|ui aime
une femme parce qu'il ne peut la bannir de sa pensée, celui là ne
lui impose aucune reconnaissance, puisqu'il n'agit pas d'après «on
libre arbitre. — .'\Ioi, je ne puis vous banr.ir de ma pensée, et je
souffre de voir que mon étoile l'emporte ainsi sur mon amour '.
IU':ATIil.\.
Si le ch'>ix dépi;nd du libre arbitre, et si la contrainte dépend de
l'impulsion de notre étoile, la volonté la plus ferme sera celle qui
n'est pas soumise à leurs caprices. — Et c'est pourquoi je n'ai
point confiance en Notre amour; parce que ma foi, qui n'admet
pas les choses impossibles, leiiierait mon libre arbitre, si mon libre
arbitre voulait aller sans elle. — Car dans ce rapide instant qui
s'écoulerait dans l'oubli avant de revenir à l'amour, je regretterais
d'être privée de ma tendresse. — Et je me réjouis de ce qu'il ne
m'est pas donné de vous bannir de ma pensée, puisque je ne vous
aimerais pas pendant que je chercherais à vous oublier-.
Ils sorlonl.
SCÈNE IV.
ans la maison de ilon Juan.
Entrent DON MANUKL et COSME. Celui-ci est poursuivi par don MqnueL
DON MANUEL.
Vivo Dieu! si je ne considérais...
COSME.
Que considérez-vous?...
' Ce couplet ilans l'originalf orme un sonnet.
Encore un sonnet, qui, nalincllemenl, devait être la réponse ai premier.
JOUUNKE li, SCENE IV. 177
nO>' MANUFL.
Çu'il serait honteux pour moi de faire du bruit dans cette
rr.a son...
COSME.
Songer que je vous ai toujours bien servi, et qu'une négligence
n'est pas un crime chez un catholique chrétien.
DON MANUEL.
Comment puis-je désormais compter sur toi?... La chose la plus
importante et celle nue je t'.ii recommandée avec le plus de soin,
est préii'éîiicnt Cl lie que tu oublies!
COSME.
Justement, c'est jiarce que c'éuiit important que je l'ai oublié.
Si c'eût été sais importance je ne l'aurnis pas oublié, ou bien il n'y
aurait pas un grand m.il. — Vive le ciel! j'étais si désireux d'em-
porter ces papiers, que tout exprès je les ai mis à part... Et mal-
iieurcuemi'iit c'est celle précaution même qui m'a perdu; car s'ils
n'eussent point été à part, je les aurais emportés avec le reste.
nON MANUI'L.
Nous sommes e.'.core fort heureux que tu t'en sois ressouvenu au
milieu du chemin.
COSME.
J'étais inquiet sans savoir de quoi... et dans mon esprit je cher-
chais, je me tourmentais... lorsque tout à coup je me suis rappelé
ces maudits papiers.
DON MANUEL.
Va dire à ce valet qu'il attende un moment avec les mules... car
il ne faut point faire de bruit et réveiller les gens, puisque j'ai une
clef et que nous pouvons entrer et prendre ces papiers sans qu'on
nous entende.
fiosmr sort et ronlre aussilôl.
COSME.
J'ai averti ce valel. Mais, seigneur, sans lumière il nous sera im-
possible de trouver vos papier-, et nous ferons du bruit. Si nous
|xenions un flambeau dans l'appartement du seigneur don Juan?
nO.\ MANUEL.
Quoi! misérable, lu veux que je le réveille, que je le dérange
à celte heure!... Tu ne saurais donc pas .«ans un Oambeau aller à
l'endroit où tu les as laissés?
rOSME.
€e n'est pas là ce qui m'embarrasse. J'irais les yeux fermés droit
à la table sur laquelle je les ai posés.
DON MANUEL.
Ouvre donc.
COSME.
Ce qui m'inquiète, c'est que je ne sais pas où l'esprit follet les
Aura mis, — Ai-je jamais, grâce à lui, retrouvé un objet en place?
118 L'ESPRIT FOLLET.
DON MANL'P.L.
Eli bien, si on ne les retrouve p./iiit, il sera toujours temps alors
de demander de la lumière. Mais jus(|uc-là gardons-nous de Irou-
*^ipr une maison où nous avons reçu l'huspilalilc.
Ils sorlcDt.
SCÈM-: V.
L'apiiarlemcnt ilc tlon Manuel.
Entrent par l'arinoirc, DONA ANGELA et ISABELLE.
ANGELA.
Ali, Isabelle, maintenant que toute îa maison repose livrée au
/)mnieil qui nous dérobe la moitié de la vie, et comme notre bote
est absent, je veux lui prendre ce maudit portrait.
ISABELLE.
Entrez doucement et sans bruit.
ANGELA.
Ferme en dehors. Je ne sortirai pas d'ici que tu ne reviennes
m'avertir. C'est le plus sûr.
ISABELLE.
Attendez-moi ici.
E!U soit par oi"i elle est entrée. Au même moment, enlrent par la porte de la
chambre DON .MANUEL et COSME.
COSME.
Voilà la porte ouverte.
DON 5IAXLEL.
Doucement, je te prie. Car c'est ici surtout qu'il faut éviter de
faire du bruit.
COSME.
Je vous avoue que j'ai peur. — Cet esprit follet aurait bien pu
tenir ici pour nous une lumière toute prêle.
ANGELA, à part.
Justement... j'ai une lumière que j'ai apportée cachée afin qu'on
ne la vit pas. II est temps de la découvrir.
Don Juan et Cosme se sont an clés à la poile. Dona Angc-la éclaire la cbambre au moyen
d'une lanlcriie sourde.
COSME.
Il n'y a jamais eu d'esprit follet pUis complaisant. Comme il a
vite montré son flambeau 1 Jugez, seigneur, de l'afTection particu-
lière qu'il vous porte, puisqu'il l'allume pour vous, tandis qu'il
l'éteint pour moi!
DON MAMEL.
Le ciel me soit en aide! li y a là quelque chose de surnaturel. II
n'est pas dans l'ordre commun qu'un flambeau se fût allumé sur le
premier désir que jV.ii ai témoigné.
iOUllM-K II, SCKNE V. i;'3
A la bonne heure! vous reioimaissez la véritdî
IlùN MAXUr.L.
Je suis glacé. — Partons.
COSME.
Vous avez peur, vous aussi?
A\GF.LA, à part.
Je vois la table... et sur la tal)le des papiers.
Elle se dirige vers ia taLlo,
DON MAN'IIEL.
Vive Dieu ! je ne sais que penser de tout ceci.
ces VIE.
Eh bien, celte lumière nous montre précisément ce que nous
cherchons, sans que nous puissions voir qui la porte.
Doua Angola ôlc l:i himipre de li lanterne, la mel dans un chandelier qui se tiouve sur
h taille, prend un siCj;c, et s'assiel eu tournant le do<, à don Manuel et à Cosme.
ANGELA.
Je pose ici la lumière, et je vais voir un peu ce que disent ces
papiers.
DON MANUEL.
Ne bouge pas. — Ce flambeau éclaire parfaitement tous Icj
objets... et ja'iais je n'ai tien vu d'aussi beau que cette femme...
11 n'y a ici que des prodiges sans cesse renaissants. Que faire?
COSME.
Il paraît qu'on s'établit ici pour quelque temps, puisque I'or a
pris un siège.
DON MANUEL.
C'est la plus merveilleuse beauté qui soit sortie des mains do
Dieu.
COSME.
Vous avez raison, c'est Dieu seul qui l'a faite.
DON MANUEL.
Vois ses yeux. L'éclat de ce flambeau n'est rien comparé à ieuj
éclat.
COSME.
Ce sont les astres du ciel de Lucifer!
DON M.WUEL.
Ses cheveux brillent comme les rayons du sole:!.
COSME.
C'est peut-êlre là qu'elle les a pris.
DON MAiNUEL.
Chaque boucle de ses cheveux est une étoile.
COSME,
Il n'y a rien là d'étonnant.
DON MANUEL.
Impossible de voir une beauté plus accompli*,
480 L'I'SPRlï FOLLET.
COSME.
Vous ne diriez pas cela si vous aviez vu son pied. C'est toujours
par le pied qu'ils se Irahisseni '.
1)11.*; MA\UKI..
Quel miracle de grâce 1 quel ange charmant!
COSMli.
Sauf le pied, monseigneur.
i)().\ ma\ui:l.
Mais qu"est ceci?... Dans quel but prend-elle mes papiers?
(OSME.
Elle veut mettre de côté probablement ceux que vous clicrehei;
afin de vous en éviter la peine. C'est un esprit follet rempli de com-
plaitaiice.
D0.\ MANUEL.
0 ciel! que dois-je faire?... Pour la première fois de ma vie j'ai
connu la jicur.
COSME.
Moi, ce n'est pas la première... ni la dernière
DO.X M.\NUEL.
Je tremble,.... mon sang .«'e^t glacé dans mes veines.... Mais
ron, bannissons une ridicule frayeur, et voyons vive Dieu! si par
mon courage je ne triompherai pas de cet enchantement. (// s'ap'
proche de doua Angela , et la saisit par le bras.) Ange, démon ou
femme, vous ne m'échapperez pas cette fois.
ANGELA, à part.
Hélas! son départ était feint. Il aura sans doute appris que
COSME.
Au nom du cifil ou de l'enfer, parlez.
ÂXGELA.
J uODS notre rôle.
COSME.
Qui êies-vous, et que nous voulez-vous?
ANfiELA.
Généreux don Manuel, à qui Dieu promet, par ma bouche, une
signalée récompense, ne me louchez pas, de grâce, ou vous per-
driez le bonheur que le ciel vous réserve. Je vous ai écrit ce soir.
dans mon dernier billet, que nous ne tarderions pas à nous voir, e»
c'est pourquoi je suis venue. Et puisque j'ai tenu ma parole, lais-
sez-moi; le moment n'est pas encore arrivé où je dois me confier à
vous. Laissez-moi, vous dis-je, jusqu'à demain, et ne parlez à per-
sonne de ce que vous avez vu. Pour la troisième fois, laissez- moi,
et allez en paix.
COSME.
Puisqu'elle nous congédie, monseigneur, qu'attendons-nous?
* Le Démon, comme ou (ait, a le pied fourctiu.
]0iu;a(:1': ii. sckiNK v. i8i
IlON iM A NUI !..
Vive Dieu! je siii-; IiMtitcux d'être fiiiisi joué, et i! faut enfin que
tout s'i'c .'iiiei.>'SC. — l'cimnc, qui que vous soyez, parlez, ropondez-
moi : Oui rtis-vous? ("ummeiil fles-vous entrée iei V et dans quel
but?... Femni! ou di'iniin, répondez. Alors nirnie que vous seriez un
défuiin.je ne vous ( raincJrais ('as, cl, je n'en puis douter, vous êtes
une l'iinnic.
COSME.
C'est tout un.
ANGEl.A.
Ne me touchez pas!... San> quoi vous perdez le bonheur qui vous
ailiiid.
COSMR.
Le seigneur d able a raison. ISe le touchez pas : car il n'est ni ua
luth ni une harpe '.
DON MVNUEL.
Si vous êtes un esprit, et c'est ce que j'aurai bientôt vu avec mon
épée .. si vous êtes un esprit, j'aurai beau vous frapper, je ne vous
ferai point de mal.
A>GF.i,A, effrayée.
Non, non! Remettez votre épée dans le fourreau! ne me frap-
pez pas! ne vous souillez pas du sang d'une femme!... Oui, je Tai
dit, je suis une femme, et mon seul crime c'c;t d'aimer, i^par^'nez-
moi!
DON MANUEL.
Parez; qui êtcs-vous?
ANGF.l.A.
Je le vois, il faut vous le diie. Je ne puis, comme je l'espérais,
vous cacher plus longtemps mon air.our... IMais si l'on nous voyait, si
l'on nous entendait, vous et moi, nous seiions morts... Vi.us ne savez
pas qui je suis. — Ainsi donc, seigneur, pour prévenir le danger,
fermez celle porte cl même celle de la galerie, afin qu'on n'aperçoive
pas la lumière.
DON MANUEL.
Eclaire moi, Cosme, et allons fermer les portes. — Eh bien, à
ésent, que dis-tu? Est-ce une femme? ou un esprit follet?
COSME.
N'était-ce pas aussi mon avis?
lia sorlcrt.
angi;la.
Maintenant, il fautqueje déclare la vérité... Don Manuel a fermé
la porte en dehors, et Isabelle a fermé de son côté. Ainsi...
liabcllo ciiU'oiivre l'uimoiie.
ISABELI E.
Tst! tst! madame, votre frère demande après vous.
' Ci".^<'r'in jonc siir le lioiiMo sens du vcrbû tocar (loiiulior).
.1..
182 L'ESPniï FOLLET.
AXGEr.A.
Quel bonheur que tu sois arrivée si à propos ! 0 amour! je suis
gauvéel
Elles sorlcnt, et l'on voit renlrcr DON MANUEL et COSME.
D0\ MANUEL.
Voilà les portes fermées. A présent, madame, achevez. Mais qu'est
ceci? Où est-elle?
COS.ME.
Que sais-je?
DON MANDEL.
Peut-être se sera-t-eile cachée dans l'alcôve?... Marche devant
moi.
C0S51E.
Non, mon seigneur. Allant à pied, ce serait grossier à moi de
passer devant.
DON MANUEL.
Visitons tout l'appartement. Donne-moi ce flambeau.
COSUE.
Le voilà.
Ils sortenl et renlreai aussitôt.
DON MANUEL.
Quel sort cruel que le mien!
COSME.
Eh bien! vous voyez, il n'est pas sorti par la porte.
DON MANUEL.
Et [lar oii serait-on sorti?
COSME.
Je n'en sais rien. — Mais vous voyez, je l'ai toujours dit, c'est un
diable, et non une femme...
DON MANUEL.
Vive Dieu! je vais visiter tout l'appartement. 11 faut que je voie
£i derrière ces tableaux la muraille ne serait point percée; s'il n'y
a point de trappe sous ces tapis; s'il n'y a point quelque trou dis-
simulé au plafond.
COSME.
Je ne vois ici que cette armoire.
DON MANUEL.
Oh ! ce meuble ne peut pas être suspect. Il est rempli de verres...
Viens voir le reste.
COSME.
Je ne suis pas curieux.
DON MAMUEL.
Je ne puis pas admettre qu'elle ait une forme fantastique, aé-
rienne, puisqu'elle avait peur de mon épée.
COSME.
Comment a-t-il pu deviner que nous reviendrions cette nuit?
JOURNEE III, SCENE I. iSZ
D0\ MANUEL.
Elle a eu peur comme une femme, elle a fui comme un fao
tAme... Je lai touchée comme un être humain, elle s'est ilissip!
comme une illusion. — Vive Dieu ! je ne sais que croire.
COSME.
Moi si.
DON MANUEL.
Et que crois-tu?
COSME,
Que c'est une femme diabie. Et il n'y a rien là d'étonnant; car
ei la femme est un démon toute Tannée, il peut bien se faire qu'une
fois par hasard le démon soit une femme.
JOURNEE TROISIEME.
SCÈNE I.
Dans la maison de don Juan.
Entrent DON MAMUEL et ISABELLE. Don Manuel marche comme à tâtons.
Isabelle le guide.
ISABELLE.
Attendez-moi dans cette salle. Ma maîtresse viendra bientôt vous
y trouver.
Elle son.
DON MANUEL.
La plaisanterie n'est pas mauvaise. — A-t-elle fermé?... Oui.
Y a-t-il une peine égale à la mienne? Je revenais de l'Escurial, et
ma beauté mystérieuse, cette fée céleste, m'écrit une lettre où elle
mi dit fort tendrement : « Si vous avez le courage de me venir voir,
il faut que vous sortiez cette nuit, accompagné de votre valet. Deux
hommes vous attendront dans le cimetière de Saint-Sébastien... (le
lieu n'est-il pas bien choisi?) Ils auront avec eux une chaise à por-
teurs, etc., etc. » Et en effet. Je monte dans la chaise ; on va à droite,
à gauche, en tous sens, jusqu'à ce que j'aie cessé de me reconnaître,
et à la (in, je mets pied à terre près d'un portail sombre et noir, et
d'un sinistre aspect. — Là, vient à moi une femme, — du moins si
j'en juge par la voix et l'apparence, — laquelle me conduit soigneu-
sement à travers l'obscurité, sans me dire un mot... Mais j'entrevois
de la lumière par la fente d'une porte... 0 amour, te voilà arrivé au
comble de tes vœux!... Je puis voir la dame inconnue. {Il regarde
par le trou de la serrure. ) Le riche mobilier ! les brillantes femmes !
que celte salle est décorée avec goût 1 Que ces dames sont galamment
parées !
184 L'ESPRIT FOLLET.
On ouvre !a porte, tt entrent une foule de Dames, portant les une? des confi-
tures, les autres de l'eau dans des flacons. Elles délilent devant don Manuel
en lui fuisanl la révi'rence à mesure qu'elles passent devant lui. Tout en der-
nier entre DONA ANGELA, richement vôtue.
ANGELA, bas, à Béatrix.
IMes frères vous croient retournée chez vous. Vous n'avez rie.-) à
craindre. Vous resterez ici cachée.
BÉATiiix, bas, à Angela.
Et quel rôle me donnez-vous?
ANGELA, de même.
En ce moment vous êtes ma suivante. Plus tard, tout à l'heure,
vou< verrez, de l'endroit que je vous ai dit, le reste de l'aventure.
[A don Manuel.) Vous devez être fatigué de m'attendre.
DON MANUEL
Non, madame; car celui qui attend l'aurore sait bien que son
ennui doit demeurer enseveli dans les ténèbres de la froide nuit;
et si mon attente n'éla't pas dégagée d'une vive impatience, il
s'y niè ait aussi une profonde joie. Toutefois, madame, vous n'aviez
pas besoin de me faire passer dehors la nuit dans les ténèbres pour
moiiti c.- ensuiie à mes yeux le soleil de votre beauté. Ce soleil, plus
éclatuiil et plus éblouissant que l'autre, aurait pu se montrer immé-
diateriicnt après lui, bien sûr d'obtenir encore les hommages et l'ad-
miiaiinn des mortels.
ANGELA.
Je devrais vous remercier de ces discours galants; mais j'aime
mieux >ous en gronder. — Je ne suis pas le soleil, étant au contraire
obligée d'attendre la nuit pour me montrer. Non, seigneur don Ma-
nuel, je ne suis qu'une simple femme qui vous donne un éclatant
lénioiguage des sentiments qu'elle a pour vous.
DON MAÎSIEL.
Ces sentiments ne doivent pas être très-vifs, j'imagine et quoique
je me voie en ces lieux, j'aurais encore, madame, le droit de me
plaindre de vous.
ANGBLA.
Vous plaindre de moi!
DON MANUEL.
Oui, madame. Vous ne vous fiez pas à moi. Je ne sais pas qui voua
êtes.
ANGELA.
Je vous en supplie, ne me demandez pas cela; il me serait ini-
possible de vous l'accorder. Si vous voulez revenir causer avec
moi, ce sera à condition que vous ne m'adresserez aucune question à
cet ég ird. Je dois demeurer pour vous une énigme : je ne suis pas
ce que je parais, et je ne parais pas ce que je suis. Ce n'est qa'into-
gnito que je puis me trouver avec vous. Si vous veniez à me con-
Dailre , vous cesseriez de m'aimer. Je ressemble à ces tableaux qui
JOURNKK 1!I. SCE.NIÎ I. 183
charmentou déplaisent suiv.nu qu'on les regarde sous Ici ou teljo ir.
Aujourd'hui vous me voyez sous un jour favorable, et vous clés bien
porté pour moi. Demain, en me voyant sous un jour dilTcrenl, v(jus
me haïriez peut-être. 11 mesiiflira de vous dire que, quanta ce (]ue
vous avez cru que j'étais !a dame de don Louis, vos soupçons étaient
mal fondés; je vous l'atteste sous serment.
DON MANUEL.
Mais alors, madame, quel motif aviez-vous de vous cacher de lui ?
ANGELA.
Je puis être une femme principale qui craignait d'être compromise
si don Louis l'eût reconnue.
nON MANUEL.
Eh bien ! dites moi seulement par quel moyen vous pénétrez dans
la maison que j'habile.
ANGELA.
Cela même, je ne puis pas encore vous le dire II y aurait le même
inconvénient.
BÉATRix, à part.
C'est le moment d'entrer en scène. [A dona Ângela.) Voici l'eau et
les confitures; votre excellence voudraii-elle... ?
Les dames s'approulieul poiianl des sfrvioile'!, de Teau, et des conserves dans de
pclilcs laiS'Cs.
ANGF.LA.
Quelle impertinence ridicule!... Qui se nomme ici excellence?...
Voulez-vous par là faire croire au seigneur don Manuel que je suis
une grande dame?
BÉATRIX.
Mais, madame...
DON MANUEL, à part.
La suivante s'est oubliée, et me voilà un peu instruit Je crois
maintenant et je dois croire que c'est une grande dame qui cachait
ta position, et qui a su obtenir le secret à force d'or.
On entend la voix de don Juan, tt tout le moade se trouble,
DON JDAN, du dehors.
Ouvrez, Isabelle; ouvrez.
ANGELA.
0 ciel! quel est ce bruit?
ISABELLE.
J» me meurs.
BÉATRIX.
Je tremble.
DON MANUEL.
Le ciel me protège! je ne suis pas encore à bout de soucil.
ANGELA.
Seigneur, voilà mon père.
IG.
186 L'ESPRIT FOLLET.
DON MANUEL.
O'i'ordonnez-votis?
A\CEL*.
Il faut vous caclier au plus lot. {Bas, à Isabelle.) Conduis-le vite
t CCI apparlemcnt écarté Tu m'entends?
ISABni.I-E.
Oui, madame. {A don Manuel.) Allons, vite.
DON JUA\, du dehors.
Eh bien! ouvrira-t-on?
DON MANUEL, à part.
Protége-moi, ô cicll car il y va de mon lionneur et de ma vie.
Don Manuel el IsuIl'Ui; sorlent.
DON JUAN, du dehors.
Je vais jeter la porte à bas.
ANGEI.A.
Retirez-vous, Béatrix, vous en avez le temps, dans cette chambre.
Qu'il ne vous trouve pas ici!
BÉATRIX.
Vous avez raison.
E.!e sort.
ANCEI-A.
Que venez-vous chercher ici, à cette heure? quel tapage vons
faites!
DON JUAN.
C'est à vous d'abord de me repondre. Que signilîe cet équipage?
ANGELA.
Les vêtements de deuil me remplissent de tristesse et de mélan-
colie, et j'ai revêtu ces habits pour voir si cela m'égayerait un peu.
DON JUAN.
Il n'en faut pas douter : tous vos chagrins, mesdames, se guérissent
avec des parures et des bijoux.
ANGE LA.
Qu'importe, puisque personne ne me voit?
DON JUAN.
Dites-moi, Béatrix est-elle retournée chez elle?
ANGELA.
Oui; son père a oublié la querelle passée.
D0\ JUAN.
Voilà toutce que je voulais savoir, pourbien m'assureroù jedevaîs
aller lui parler cette nuit. Adieu ; et si vous m'en croyez, changez ce
costume, qui ne vous convient pas.
11 tort.
Entre BÉATRIX.
ANGELA.
Fermez cette porte, Béatrix.
JOURNÉE III, SCÈNE II. 1G7
BIÎATIUX.
Nous l'avons échappé belle!... Et votre frère qui va chez moi me
chercher!
ANf.ELA.
Maintenant, en attendant que don Manuel revienne de son appar-
tement, entrons dans ce cabinet afin qu'on ne nous entende pas.
BÉATRIX.
Si vous vous lirez bien de cette aventure, vous pourrez vousap
peler l'Esprit follet.
Elles iOilont.
SCÈNE III.
Un aulie aiiparlomenl.
Entrent par l'armoire DON MANUEL et ISABELLE.
ISABELLE.
Demeurez ici; et faites-y bien attention, pas de bruit.
DON SIANUEL.
Je nie tiens immobile et en silence comme une statue.
ISABELLE.
0 ciel t puissé-je réussir à bien fermer, malgré le trouble où je
suis !
Elle sort.
DON MANUEL.
0 Dieu ! quelle folie d'aller ainsi se précipiter en aveugle dans
des périls inconnus!... Me voici dans une maison appartenant à une
dame de haut rang... une excellence pour le moins... mais bien
éloignée de celle que j'habite. Mais quel est ce bruit? on dirait que
l'on ouvre... oui, el même voilà qu'on entre.
Entre COSME.
COSME.
Grâce à Dieu, je pourrai cette nuit rentrer chez nous sans crainte,
quoique j'y rentre sans lumière; car puisque monseigneur l'esprit
follet est en ce moment avec mon maître, il ne doit pas s'inquiéter
de moi. (Il heurte don Manuel ) Mais tout n'est pus fini... Qui va là?
qui est là?
DON MANUEL.
Qui que vous soyez, taisez-vous, silence! ou je vous perce de mon
épée.
COSME.
Modérez-vous; je ne parlerai pas plus qu'un pauvre nécessiteux
dans la maison d'un parent riche.
DON MANUEL.
C'est sans doute quelque valet qui sera entré ici par hasard. In-
formons-nous de lui oij je suis. ~- [Haut.) Dites-moi quelle est (ctte
maison et qui en est le maître?
18» L'ESPRIT FOLLET.
( OSMK.
Seigneur, le maître et la maison apijartiennent au diable, — qui
m'cnipoile! — car il demeure ici une dame, suriiominée l'Esprit
follet , qui n'est autre chose que le déraon sous la fijjure dut.c
femme.
DON MANUEL.
Et VOUS, qui ôtes-vous?
COSME.
Je suis un valet, un domestique, un scr\i(eur, qui, sans en savoir
le motif ni le but, est soumis a ces enchantements.
DON MANIEL.
Et qui est votre maître?
COSME.
Un fou, un sot, un insensé, un imbécile, un nigaud, qui se perd
I)Our celte dame.
DON MANUEL.
Et il s'appelle?...
COSME.
Don Manuel Enriquez.
DON MiNUEL, à part.
Jésus! qu'enlends-je?
COSME.
Et moi, je m'appelle Cosme.
DON MANUEL.
Toi, Cosme? et comment es-tu entré ici? Je suis ton maître. As-tu
suivi ma chaise î es-lu entré ici à ma suite?
COSME.
A'oilà un plaisant conte! Dites-moi vous-même comment il se fait
que je vous trouve ici. N'èles-vous pas allé seul, bra\ement, là où
l'on vous attendait? Comment dune revenez-vous si tôt? et comment
êtes vous entré ici, puisque j avais la citf?
DON MANUEL.
Riais où donc sommes nous?
COSJIE.
Dans votre appartement... ou, si vous aimez mieux, dans l'appar-
tement du démon.
DON MANUEL.
Vive Dieu ! tu mens... car j'étais, il n'y a qu'un instant, dans un
autre tout diiïén nt et bien loin d'ici.
COSVIE.
Ma foi! il y a là-des'Ous quelque tour de l'esprit follet. Pour
moi, je vous ai dit la vérité pure.
DON MANIRL.
Tu me ferais perdre la raison.
JOURNHE III, SCÈNE II. I8î)
cosMi;.
Vous ne me croyez pas? eh bien, sortez, allez jusqu'au portail.,
vous serez bientôt désabusé.
DON MANUEL.
C'est bien... je vais voir.
Il sort.
COSME.
Ah 1 messeigneurs, quand sortirons-nous de toutes ces fourbe»
ries •?
Entre ISABELLE, par l'armoire.
ISABIÎLLE.
Le seigneur don Juan est sorti... et afin que le seigneur don Ma-
nuel ne reconnaisse pas les lieux, je viens au plus vite !e cherclier.
(Appelant.) Tst! tsl! monseigneur!
COSME, à part.
C'est encore pis!... Tous ces tst! tst! me pénètrent jusqu'au cœur.
ISABELLE.
IHaintenant monseigneur est couché.
COSME , à part.
De quel se'gneur parle-t-on?
Entre DON MANUEL.
D0\ MANUEL.
En elTet, «est bien ici mon appartement.
ISABELLE, à Cosme.
C'est vous?
Oui, c'est moi.
Venez.
Tu avais raison.
Allons, n'ayez pas peur.
COSME.
ISABELLE.
DON MA>UEL.
ISABELLE.
COSME.
Seigneur, voilà l'esprit follet qui m'emporte.
Isabelle prend Cosme pir la main, cl elle sort avec lui par où elle est Ontr^iA
DON MANUEL.
Ne saurons-nous pas enfin ce que tout cela signifie? — Réponds-
moi donc, imbrcilel — Cosme! Cosme!... Je ne rencontre que le
mur! — Nétait-il pas ici tout à l'heure? ne parlais-je pas avec lui?
Où a-t il déjà disparu? — Jen perdrai l'esprit. — Mais bientôt
quelqu'un va nécessairement entrer. — 11 faut que je voie par où.
— Je vais me caeher dans celte alcôve, et je me tiendrai là en ob-
servation jusqu'à ce que j'aie découvert cet esprit follet.
11 sort.
' Comme il arrive souvent aux graciosos de la comédie espagnole, Cosme évidem-
meniiadrcsse ici au piililic.
190 L'ESPRir FOLLET.
SCÈNE iir.
L'arparlcmciil de dona Angela.
Entrent DONA ANGELA, DONA I3ÉATRIX et les autres Dames.
ANGELA.
Puisque, — en l'absence de mon frère,— Isabelle est allée chercher
don Manuel, que tout s'apprête pour quand il arrivera ici. Mettez
sur la table la collation, et attendons-le.
BÉATRIX.
Je n'ai jamais rien vu de plus amusant.
ANGELA.
Vient-il?
UNR SUIVANTE.
Oui, j'entends le bruit de ses pas.
Entrent ISABELLE et COSME.
COSME.
Ah! malheureux, oîi vais-je?... quelle triste aventure! Slais non,
puisque je vois ici réunies lant de beautés... Suis-je Cosmeîou bien
Aniadis, ou Délianis?
ISABELLE.
Le voici, madame. Slais que vois-je?
COSME.
C'est une illusion, et plaise à Dieu que ça ne finisse pas mal.
ANGELA.
(Ju'est ceci, Isabelle?
ISABELLE.
Madame, je suis allée tout à l'heure où j'avais laissé don Manuel,
Et, sans le vouloir, j'ai emmené sun valet.
BÉATIUX.
La belle excuse!
ISABELLE.
Je n'avais pas de lumière.
ANGELA.
Hélas! tout est découvert.
BÉATRIX.
11 vaut mieux le tromper. [Haut.] Cosn:cî
OOSME.
Plaît-il?
BÉATRIX.
Approchez.
COSME.
Me voici.
BÉATRIX.
Approchez encore. N'ayez pas peur.
JOURNEE III, SCÈNE ill. 11,1
COSME.
Moi! un homme de ma sorte avoir peuri
ANGELA.
Eh bien, alors approchez.
cosMiî, à part.
Il n'y a plus à hésiter. {Haut.) C'était de ma part, mesdames,
respect et courtoisie, et non pas crainte. Lucifer lui-même ne me fe-
rait pas peur sous des habits de femme. Ce ne serait pas la première
fois qu'il aurait revêtu ce costume : car c'est le démon lui-même
qui, pour nous damner, a inventé les cotillons. Un beau jour, sous
la forme d'une belle fille élégamment parée, il se montra à un
berger. Celui-ci, dès qu'il la vit, fut enflammé d'amour. Il s'en
donna à !a diable. — Puis le démon, se montrant sous son horrible
forme, lui dit ainsi d'une voix sévère : « Ne vois-tu pas, malheureux,
quelle est de la tête aux pieds la beauté que tu as possédée? Dés-
espère donc, puisque tu as commis un tel péché. » Mais le berger,
sans s'inquiéter de rien, lui répondit : «Si tu prétends, ombre trom-
peuse et vaine, effrayer un mortel, reviens par ici demain malin
sous ta forme première, et tu me reverras non moins empressé et
galant que tout à l'heure. Apprends par là que sous des habits de
femme le démon même peut être aimé. »
ANGELA.
Revenez à vous. Prenez de ces confitures et buvez; les émotions
excitent la soif.
COSME.
Je n'ai pas soif.
béatrix.
Il faut vous lester; car vous avez à faire deux cents lieues.
COSME.
Oa frappe.
ANCELA.
BÉATRIX.
Ciel! qu'entends-je?
On a frappé?
Oui.
ISABELLE.
Quel tourment!
ANGELA.
Quel ennui!
DON LOUIS, du dehors.
Isabelle !
BÉATRIX.
Le ciel me soit en aide!
DON LOUiS.
Ouvrez donc.
ANGELÂ.
C'est don Louis. Mes deux frères se sont donné le mot.
Elle fo-t.
19=> j;i:spRiT roLLiiT.
ISxBl.l LE.
Quelle silualion !
BÛSTIUX.
Je \ais me cichcr.
COSME.
Voici sans doute le vciliab'.e esprit follet.
ISABELLE.
Venez, suivez moi.
COSUE.
J'obéis.
Ils sortent
Eitre nON LOUIS. .
ANGF.LA.
Que venez-vous donc clierclicr ici?
T)n\ LOUIS.
Il faut que mc> chagrins \iennenl troubler vos plaisirs. — J'ai vu
à rentrée lic cet appai temeni une chaise a porteurs, et comme mon
frère est venu, j'ai p usé que B-atris était de retour.
AAGELA.
Et que prétendez-vous?
D0\ LOUIS.
Logé au-de.'sous, j'ai cru entendre du bruit sur ma tète, et, pour
m'assurcr de ce qui se jcisse ici, je venais voir. (// soulève une ta-
piss'jrie, et voit Béalrix ) Quoi! vous ici en cllct, Bc;;trix?
BÉ^TItlX.
J'ai été obligée de revenir, mon père étant toujours en colère
coi.lrc moi.
DON LOI is.
Vous paraissez toutes deux troub'écs. {Montrani la tahle.) Quels
sont ces préparatifs?
ANGELA.
Mon Dieu! de quoi voulez-vous que s'occuper! des femmes
quand elles sont ensemble?
Isabelle el Cosnie font du bruit ilan-i l'uiinoire.
DON LOUIS.
El quel est ce bruit?
ANGELA.
Je nie meurs!
D0.\ LOUIS.
Vive Dieu! j'ai entendu du bruit. Qui ce peut-il être? (// prend
la lumière et écarte l'armoire pour entrer.) Malheureux que je
suis! je viens ici pour surveiller les intérêts de mon amour, et j'y
truuve compromis mon honneur! Prenons ce (lambeau... quoique
avec la lumière tout se retrouve, excepté l'honneur!
JOI.Pi.MŒ m, SCENE IV. 101
ANf.EI.A.
Ah! Bi'.-ilrix, s'il !c rencontre nous sommes perdues.
BÉATIUX
Vous n'avez ritn à craindre s'il le trouve dans son appartement.
ANC.ELA.
Et si Isabelle, dans son trouble, n'a pas bien fermé, et qu'il soit
entré de l'autre côlé?
BÉATIUX.
Il iaudra vous sauver.
ANfiCLA.
J'irai me placer sous la prolec'.ion de votre père.
SCÈNE IV.
L'apparlement de doD Manuel
Entrent par l'armoire, ISABELLE et COSME ; et de l'autre côté, DON
MANUEL, ninrciiant à tâtons.
Entrez vite.
DON MANUEL.
Voilà que de nouveau j'entends du monde ici!
Elle iort.
Entre DON LOUIS, portant un flambeau.
D0\ LOUIS, à part.
Vive Dieu! j'ai vu un homme.
COSME, à part.
Cela va mal.
DON LOUIS, à part.
Comment a-l-on changé cette armoire?
r.osME, à part.
De la lumière ! on peut me voir ! Cachons-nous là.
II se cache sous nn bufTet.
DON LOUIS.
Quoi! c'est vous, don Manuel"?
DON MANUEL.
Quoi! vous ici, don Louis?
r.OSME.
Avez-vous vu par où il est entre? j'ai été mille fois sur le point
de le dire.
DON LOUIS.
Indigne cavalier, hôte perfide et traître, qui enlevez ainsi l'hon-
neur d'un homme quj' vous accueille en sa maison, tirez l'épée.
DON MANUEL.
Oui! mais seulement pour me défendre... étonné de vous voir ici
«t d'entendre un tel langage... Mais quelle que soit votre valeur,
iii. 17
194 L'ESPRIT FOLLET.
vous ne me tuerez pas..,., puisiiue l'étonnemenl et la douleur ne
m'ont pas tué,
nON LOUIS.
II n'est plus temps de discourir. H faut nous Lallre.
DON MANUEL.
Accordez-moi, don Louis, un seul moment, pour voir si je trou-
verai une explication qui vous satisfasse.
D0\ LOUIS.
Il n'y a point de satisfaction possible. Si vous entrez jiar cette
porte secrète dans l'appartement de cette malheureuse, que voijiez-
vous que j'entende après un tel outrage?
DON' MANUIÎL.
Brisez, don Louis, brisez cette épée sur mon stin, si jamais j'ai
su qu'il y eût là une porte communiquant à son appartement.
DON LOUIS.
Que faisiez-vous donc renfermé ici, sans lumière?
DON MANUEL.
Que vous répondrai-jc? J'aUcîidais mon domestique.
DON LOUIS
]\'e vous ai-je pas vu vous cachant? Mes yeux me tromperaicnt-iU?
DON MANUEL.
Plus que tout autre organe, la vue est sujette à erreur.
DON LOUIS.
Et si mes yeux m'ont trompé, l'ouïe m'aurait-elle aussi trompé?
DON MANUEL.
Egalement.
DON LOUIS.
En effet, tout me trompe; vous seul dites la vérité! Et vous seul
cependant...
D0\ MANUEL.
Arrêtez; car si vous prononciez un mot de plus, avant qu'il fiit
achevé, je vous aurais arraché la vie. — Que l'amitié me pardonnel
puisqu'il faut que nous nous battions, don Louis, battons-nous en
hommes d'honneur... Mettez ce flambeau entre nous pour qu'il nous
éclaire également. Fermez cette porte par oii vous êtes entré, pen-
dant que je ferme l'auire... Et puis jeiez ia clef à terre, aGn que le
survivant puisse s'enfuir.
DON LOUIS.
Je vais mettre ce buffet devant l'armoire, afin qu'on ne puisse pas
ouvrir de l'autre côté... malgré tous les efforts qu'on ferait.
11 soulève le buITet.
COSME.
DON LOUIS.
Me voilà pris!
Qui est là?
DON MANUEL, à part.
Quel malheur que le mien!
JOURNÉK III, SCÈNE IV.
COSME.
Ce n'est personne.
DON LOUIS.
Dites moi, don Manuel, ne serait-ce point là le \Blct que vous
attendiez?
DON MANUEL.
Ce n'est point le temps do vous expliquer sa présence. Je sais que
je n'ai rien a me reprocher; croyez de moi ce que vous voudrez.
Nous avons l'épée à la main .. il faut nous battre.
D0\ LOUIS.
Eh bien, je vous attends tous deui.
DON MANUEL.
Vous m'offensez, don Louis, en parlant ainsi. Mais je ne sais que
faire de mon valet : le mettre dehors, c'est nous exposer à ses ba-
vardages; et le garder ici, c'est me donner un avantage sur vous...
car il se placera sans doute à mes côtds.
COSME.
Ohl si ce n'est que ça qui vous arrête, vous pouvez être tran-
quille.
DON LOUIS.
Il y a près de l'alcôve un petit cabinet; vous n'avez qu'à l'y ren-
fermer, et la partie sera ("gale.
DON MANUEL.
L'idée est fort bonne.
COSME.
Pour me faire battre on pourrait prendre beaucoup de peines...
niais pour m'empêchcr de me battre, la moindre précaution est
inutile.
Cosme sort.
DON MANUEL.
Nous voilà seuls.
DON LOUIS.
Alors commençons.
Ils se hatlenl. L'c'pêe de «Ion Louis perd sa garJc.
DON MANUEL.
Comme il y va mollement J
DON LOUIS.
Avec quelle vi^^ueur il me pousse!... Mais ma voilà désarmé...
mon épée n'a plus de garde.
DON MANUEL.
Ce n'est point votre valeur qui ett en défaut; c'est un pur acci-
dent... Allez chercher une autre épée.
UON LOUIS.
Vous êtes courtois autant que brave. — [A part.) 0 ciel! que
dois-je faire dans une situation si délicate, puisque, au moment
même où il vient de m'ôter l'honneur, il m'accorde la vie?...
<Juelle conduite dois-je tenir à son égard?
196 L'ESPRIT FOLLET.
DON MANUEL.
lih bien! vous n'allez pas chercher une épée?
DON LOUIS.
J'y vais; et puisque vous m'attendez, je reviens promptement.
DOxN MANUEL.
Quand il vous plaira ; je me liens ici à vos ordres.
DO.N LOUIS.
Adieu, don Manuel.
Il sort.
DON MANUEL.
Fermons cette porte, et tirons-cn la clef, a6n qu'on ne puisse
voir qu'il y a du monde ici... Ah 1 quelle incertitude et quelle con-
fusion! j'avais bien raison de penser qu il y avait une issue sur cet
appartcnicnt, et que cette femme était la dame de don Louis!...
Tout arrive comme je l'avais prévu... Mais il est vrai que le malheur
ne trompe jamais
COSME, du cabinet.
Monseigneur, puisque vous êtes seul, au nom du ciel! ouvrez-
moi... car je crains de me trouver face à face avec ce diable d'esprit
follet, dans un cabinet si étroit, qu'il n'y a pas de place pour un
seul de nous.
DON MANUEL.
Je vais l'ouvrir... ne serait-ce que pour ne pas entendre plus long-
temps les sottises.
Don Manuel ouvre à Cosme.
Entre DONAANGELA, recouverte J'une mante; DON JUAN paraît à la porte.
DON JUAN.
Vous allez, ingrate, vous tenir ici pendant que je m'informerai
du motif qui a pu vous faire sortir à celle heure... Je ne veux pas
que vous entriez dans votre appartement pendant cette informa-
lion Je vais placer ici un valet qui m'avertira si don Manuel vient
à rentrer.
H son.
ANGELA, à part.
Hélas! je tombe sans cesse d'un malheur dans un r.utre.
Entrent DON MANUEL et COSME.
COSMC.
Sortons vite.
DON MANUEL.
Que crains-tu?
COSME.
Cette femme qui est un démon, et qui partout me poursuit.
DON MANUEL.
Puisque nous savons à présent qui elle est, et qu'il y a un bulTet
devant celle porte, et que l'autre est fermée à clef, par où veui-tu
qu'elle ealre?
JOURNF.E III. SCÈNE IV. 137
COSME.
Par où elle voudra.
DON MANUEL.
Tais- toi, imbécile.
COSME, apercevant An-jela.
Jésus ! Jdsus !
DON MANUEL.
Qu'est-ce donc?
COSME,
II suffit d'en parler... la voilà!
DON MANUF.L.
Femme, qui viens ici pour achever ma perle... fantôme, ombr«,
illusion! comment as-lu pénétré jusqu'ici?
ANGELA.
Don Manuel.
DON MANUEL.
Parle! parle!
ANGELA.
Écoutez-moi. —Don Louis a appelé avec impatience, est entré avec
colère, et puis j'ai entendu le cliquetis de vos cpées. Connaissani bien
qu'il me serait impossible d'empêcher deux cavaliers de se baltre,
je me suis enfuie. J'étais arrivée à la porte d'une maison qui devait
être mon refuge, lorsque, pour mon m;ilheur, j'ai rencontré là don
Juan... don Juan, mon fière... Je ne pouvais plus garder ce secret;
il m'est échappé. — Don Juan m'a aperçue, et croyant que c'était
sa dame, il s'est avancé vers moi. A la clarté de la lune, il m'a re-
connue. 11 a d'abord voulu me parler; mais en vain. A la fin, puisant
des forces dans la colère qui l'animait, il m'a demandé pounjuoi je
me trouvais là à pareille heure!... J'ai voulu réfiondre, mais dans
mon elTroi je n'ai pu trouver aucune explication. . Alors lui: ((\iens
sœur indigne, par qui a été souillé notre antique honneur! viens.,.
Je veux t'cnlermer en un lieu où tu res'eras jusqu'à ce que je con-
naisse au jiisle ta oi duile. » Il m'a menée ici, oij le ciel, sans doute,
.! eu pitié de moi, puisque je vous y rencontre. — Vous l'avouerai- je,
don Manuel ? c'est parce que je vous aimais que j'ai joué ce rôle d un
esprit errant dans cetti^ maison ; c'eU pan e que je vous aimais (lue
je vous ai écrit et que j'ai eherelié à vous voir, à vous parler; c'est
parce (jue je vous aimais que j'ai redouté de aous jerire, et que,
par crainte de vous perdre, je me suis compromise. Et maintenant
^i ces aveux, si mes larmes vous touchent, j'implori' une seconde f o s
le secours de votre b as ; je vous conjure une seconde fois de me pro-
téger et de me défendre.
DON MANUEL, à part.
En vérité, mes malheurs sont comme l'hydre qui sais cesse
renaissait a'elle-même. Je croyais qu'elle était la dame de don Louis,
et, mieux encore, elle est sa sœur. 11 pouvait souiïrir de ce que je
l'avais blessé dans sa passion; que .«.cra-ie dans «on honneur? El si
n.
19S L'I'SPUIT FOLLKT.
je dtifends sa sœur de mon (*pde, ri'csl-cc pas priiclimcr hautcmciU
queje suis coupable, que j'ai trahi rhospitalilé? Et si je raconte ce qui
s'est pa»sé, n'est-ce pas accuser colle qui se confie à moi. cl ne scr.iit-cy
pasiiiiHgiie d'un homme dhcnneur? — Que faire donc en une situa-
tion i-i cruelle?... combattre et mourir! [liant.) Ne craignez rien,
madame ; je suis un homme noble, et vous ôtes avec moi.
CO«ME.
On frappe, seigneur.
H0\ MANUEL.
C'e.'t sans doute don Louis qui revient avec une dpéc. Ouvre donc.
ANGELA,
Hélas! c'est mon frère!
D0\ MANCEL.
N'ayez point peur; je vous défendrai jusqu'à la mort.
Entre DON LOUIS.
DON LOL'IS
Me voici... mais que vois-je? [A dona Ângela.) Ah! perfide!
DON MANUEL.
Modérez-vous, seigneur don Louis. — Depuis le moment où vous
êtes sorti, je vous ai atiendu dans cette salle, et cette dame est entrée
ici. Elle est, dit-elle, votre sœur; moi, je vous donne ma parole de
cavalier que je ne la connais pas, et que si je lui ai parlé avant ce
jour, c'a été sans savoir qui elle était. — Maintenant il laut, au
risque de ma vie, queje la mette en sûreté; et notre querelle doit
attendre. Après je reviendrai, et nous achèverons. Laissez-moi donc
sortir pour une obligation d'bunneur, comme je vous ai laissé sortir
pour une épce.
DON Lons.
Oui, je suis allé chercher une épée, mais c'était pour la mettre à
Tos pieds, noble et géiiér<fux don Manuel. — Ouant à cette dame, qui
est en effet ma sœur, personne que son m&ri iid remmènera à mes
yeux hors de la maison. A celte condition, voyez ce que vous devez
faire.
DON MANUEL.
Que dites-vous?
DON LOUIS.
Prononcez.
DON MANUEL.
Je suis trop heureux d'offrir ma main à votre sœur.
Entrent d'un côté, BÉ.\TriIX tl ISABELLE; et de l'aulre, DON JUAN.
DON JUAN.
S'il ne manque plus que le parrain •, me voilà, moi qui ai laissé
Ici ma sœur et qui ai tout entendu.
11 y avait cd Espagne le parrain de iiapsjme et le parrain pour le maiiagc.
JOUaNF!E m, SCENK IV. 199
BI'.ATIUX.
J'i j plaisir à me trouver témoin de cet événement.
DON JUAN.
Comment, Béatrix, vous dans la maison!
BKATIUX.
Je n'en suis pas sortie.
D0\ JUA\.
Kjus nous félicitons que vous y soyez restée.
COSMF.
Enfin, grâce à Dieu, nous avons découvert l'esprit follet ! {A don
Manuel.. Eh bien! étais-jc ivre?
DON BIANIEL.
Si tu ne l'es pas en ce moment, lu épouses Isabelle.
COSME.
Je ne le suis pas aujourd'hui , et il n'est pas possible que je le
sois.
ISABELLE.
Et pourquoi?
COSME.
Je ne le dirai pas, afin de ne pas perdre le temps à des niaiseries.
J'.iinie mieux l'employer à demander pardon de nos fautes, f.liipi».
blic.) Et l'auteur vous le demande humblement à vos pieds.
fm DE L'ESPRIT FOLLSir
LES
TROIS CHATIMENTS EN UN SEUL
(LAS '1RES JUSÏICIAS EN UNA.)
NOTICE.
Dans celte comédie, dont le fonil est historique, Calderon, contre son ordi
naire, s'est proposé un but moral : il a voulu nionlrtr que ccrlains attentais
contre l'ordre social et la faintelé du mariage pèsent à jamais sur ceux qui
s'en .'Ont rendus ccupabiis, et qu'ils les expient tôt ou lard d'une manière
terrible.
Les principaux personnages de ce drame sont peints avec un art supérieur.
Le JLune Lope, le héros de la pièce, qui se trouve dans la même situation que
Louis Perez deGalice,et qui a également beaucoup de grandeuret de noblesse,
est cependant bien individualisé; il est plus fier, plus sombr-, plus tragi-
que ; et si l'on s'intéresse à Louis Perez à cause de ses brillantes qualités, on
éprouve pour le jeune Lope une sorte de pitié mêlée de terreur, parce qu'on
ne peut s'empêcher de voir en lui l'infortunée victime d'une fatalité déplo-
rable.— Lope de Urrèa, plein de bonté et de générosité, malgré l'invincible
antipathie qu'il éprouve contre celui qu'il croit ou ne croit pas son fils, me
semble le type curieux de ces vieillards espagnols rhiz qui l'énergie de la
volonté et la vigueur du caractère survivent h l'abandon des forces physiques.
— Quant au roi don PèJre, c'est, à mon avis, l'une des plus belles créations
de Calderon, et quoique j'admire beaucoup le don Podrc du Médecin de son
honneur, ie préfère encore celui-ci, qui a, selon moi, une unité plus majes-
tueuse et plus imposants:.
Parmi les beaux détails qui abondent dans cette pièce, on remarque sûre»
ment le récit du jeune Lope, servant d'exposition, sa rencontre singulière
avec Violante à la fin du premier acte, sa querelle avec le vieil Urrèi, l'inter-
rogatoire de dona Blanca par le roi*. Et quand le jeune Lope, qui vient de
donner son poignard à don Mendo, est saisi d'un eiïroi soudain, comme s'il
entrevoyait tout à coup le destin qui le menace. Et quand, plus tard, pour-
Suivi par les archers, il rend son épée à don Mendo, amené à ses pieds par un
1 La même situation avait élé précédommenl Irailéc (lar Lope de Vega dans nne
lèce fort cuiieuse, inliluiée le Prince parfait (el Principe pcrfelo), seconJe partie. —
Lbisloii'e l'avait iodiqucaux deux poètes.
NOriCE. 201
sentiment lin respoct qu'il tie s'c'.vpii'juo pas et qui est un vapue instinct de la
piélé filiale. Pour trouver (iesbeauté? du môme genre que l'on puisse com-
parr à cell os-là, il faut lire Lope ou Sliakspeare.
iMaintenant, quelques critiques.
Le fond de ce drame, avons-nous dit, est historique. Mais dans l'histoire,
la cause première, ou, si l'on veut, le motif du drame est un adultère. A ce
motif, Calderon a substitué une fausse déclaralion de part; et comme au début
de la pièce, le poêle paraît annoncer un cointnerce criminel entre Jlendo et
Blanca, ou est fort étonné, à la fin, d'apprendre qu'il s'agit d'un autre crime.
Quelle a été l'intention de Calderon tn niodifiaiil ainsi la donnéede l'histoire?
il aura voulu, j'imagine, surprendre, le i-pectitour. .Mais ce n'était point là,
selon nous le seuiiment qu'il devait rlieicher à produire dans une œuvre aussi
grave, et dont le dcnoùnicnt est si tragique.
Puisque nous parlons d'histoire, voici un autic! rrproclie. Le roi don PèJre,
a iqf el l'Iiist'iire attribue le jugement qui fait le dénoûnieiit de cette pièce,
e-t le roi don Pèdre l^r de Portugal, surnommé 'e Cruel ou le Justicier, et
non pas don Pèilre d'Aragon, qui fut surnommé le ( crémonieux. 1 e poète aura
lonfondu. (Juo si Calderon voul.Tit ab-olumcnt incltro la -cène en Espagne,
nieux va'aii, (iicnre choisir pour roi don Pèdr; de Ci^tille, à qui l'on a donné
le même surnfmi qu'à son homonyme de Portugal, qui viva t à li mêire épo-
(jue, 1 1 qui fil nicme avec lui un traité relatif à l'extradition mutuelle des ré-
Ingiés; traité tout à fait digne du caractère de ces diux pntices. Ci la n'eût
I as été plus vrai, j'en conviens, mais c'eût été plus vraisemblable'.
Enfin, dans l'eiécution de celle pièce, on pourra blâmer un certain abus de
l'esprit et de l'imagination, des plaisanteries un peu déplacées et des jeux de
versification qui laissent trop voir le poète dans le moment même yù il devrait
le plus soigneusement s'effacer, pour ne laisser voir que les acteurs.
Eh bien, malgré tous ces défauts et malgré toutes nos critiques, les Trois
Châtiments en un seul n'en sont pas moins un ouvrage qui mérite l'admira-
tion des amis de l'art, comme tous les ouvrages où l'on trouve une grande
vue d'ensemble, de la passion el de l'éloquence.
1 Le Safc'e, dans le Diable boiteux (ch. Vil), a raconte somnianon enl celte aventure
et il a eu soin de mellrc la scène en Porlugal. Ou sait d'ailleurs que le Diable boileua
ï'esl en quelque sorte qu'une Iraduolion espagnole.
LES
TROIS CHATIMENTS EN L^N SEUL
PERSONNAGES.
DOV LOrE DE URBÈA. DOSA VIOLANTE^ ^
1-OPE DE URnÈ\, ViL'ilIanl. DOVA BI.ANCA, j tiiTOS*.
DON JIENDO toruellas, vi. illard. béatrix, ^
DOV GUIM.EN DE AZAGRA. EI.VIRE, | S"'^!'"'^»'
LE ROI DON PÈDRE D'ARAGON. BRIGANDS.
VICENTE, valet. EOMESTIQUES ET CORTÈGE.
La scène se passe en Aragon.
JOURNÉE PREMIÈRE
SCÈNE I.
Un site sauvage. Au fond du Uiéàtre, une cliatne de montagnes.
Au moment où la toile se lève, on entend le brnit d'un^î arquebuse, et, immiî-
dialement après, entrent DON MENDO et DONA VIOLANTE, poursuivis
par des BîllGANDS, à la tète desquels est VICENTE.
DON MENDO.
Troupe barbare, troupe féroce, ni le bruit de vos arquebuses, ni
les coups répétés de vos épées menaçantes ne pourront me vaincre.
II vous sera plus facile de me tuer. Mon courage se soucie également
de la vie et de la mort.
DON A VIOLANTE.
Dieu tout-puissant, au secours!
u.\ BRir.ANn.
Ne vois-tu pas cette montagne qui depuis son sommet jusqu'à sa
base se montre au voyageur comme un sanglant théâtre de mort?
Quand bien même lu égalerais Mars on valeur, qu'essayes-tu de le
défendre seul contre nous tous?
VICEXTE.
Cette rare beauté devant laquelle pâlit la lumière du soleil, loin
d'avoir à courir aujourd'hui aucun danger, doit être la récompense
de notre capitaine.
DON MENDO.
Avant qu'elle ait reçu de vous la moindre injure, votre impitoyable
fureur m'aura arraché la vie; et ensuite la renommée dira que si je
Ti"ai pas pu la défendre, j'ai pu du moins mourir pour elle.
UN AUTRE BKIGAND.
Cela ne va pas tarder.
JOUr..NEÉ !, SLL-NE I. ZO'J
DONA VIOLANTE.
Ah ! malhoiucuse!
D0.\ M EN DO.
Qu'attendez-vous donc?
Entre DON LOPE, velu comme les autres brigands, mais d'une maiière
plus riclie.
DON LOPE.
Que se passe-t-il?
VICENTE.
Dans les étroits sentiers de la montagne, et sous les ombrages qu'a
développés le printemps, nous avons trouvé cette dame qui , pour
s'abriter contre la chaleur, était descendue de sa litière, et marchait
accompagnée de quelques di.nicstiques. Dès que ses gens nous ont
aperçus, ils ont pris la fuite; et voila que ce vieillard prétend seul
la délivrer et la défendre contre nous.
D0.\ LorE.
Eh quoi î ne voyez-vous pas, dites, que seul contre tant d'hommes,
vous allez vainement dépenser votre courage?
D0.\ MENDO.
Seigneur, si j'avais la prétention de vivre, ce serait une lolie, la
chose est certaine; niais puisque je ne prétends qu'à mourir, ce n'est
pas une si folle audace. Et puisque votre venue ici m'apporte ma
dernière senJence, j'en appelle de leur cruauté à la vôtre. {Il met un
genou à terre.) Je n'implore pas votre pitié...
DON LOPE.
Levez-vous. Vous êtes le premier homme qui ait changé ma colère
en compassion. — Cette dame qui vous accompagne est-elle votre
épouse?
DON MENDO.
Non, seigneur, elle est ma fille.
DONA VIOLANTE.
Oui, en eiïet, et je me sens si bien la fille de son courage, de
son sang, de son honneur, que si tu penses par sa mort devenir
maître de ma vie, tu ne réussiras pas dans ce dessein ; car avant
que tu en viennes là, à défaut d'une arme tranchante, tu me
verras m'étrangler de mes propres mains, ou, dans mon désespoir,
me précipiter du haut de ce mont et tomber en lambeaux à tes
pieds.
DON LOPE.
Beauté céleste, calmez-vous, de grâce. Bien que la colère avec la-
quelle vous me parlez eût pu être ma justilication, c'est elle cepen-
dant qui retient mon bras. Pour la première fois de ma vie, je sur-
prends en moi je ne sais quel sentiment de compassion et de respect.
[à don Mendo.) De quel côté allez- vous?
204 LKS TUOIS r.lIATlMI.NïS KN UN SEUL.
D0\ MKNDO.
Je vais à Saragosse, où, si je re m'abuse, il pourra se faire que
je reconnaisse quelque jour la générusilé de voire conduite.
UO.N 1.0PE.
Qui donc êtes-vous?
DON MENDO.
Je me nomme don Mcndo Torreilas. J'ai passé de longues années
en France, à Rome et à N.iples, pour le service du roi don Pèdre
d'Arngoii. Sur son ordre, je retourne maintenant à la cour, pour
lui consacrer ma vie dans le poste qu il voudra bien me confier;
ei là, — je vous en donne ma parole, — si c'est à la suite de quelque
étourderic de jeunesse que vous vous êtes décidé à mener cette
existence, je vous servirai de protecteur et de caution. En récom-
pense de mes services je demanderai votre pardon. Je montrerai ainsi
au monde la reconnaissance d'une âme qui vous doit l'honneur et
la vie.
DOX I.OFE.
J'accepterais celte offre si je pouvais espérer pour mes lolies le
pardon que vous m'annoncez; mais, bien que je n'aie aucune bas-
sesse à me reprocher, j'ai été deux ou trois fois condamné à mort pour
mes déporlcmeots ; et en conséquence j'en suis venu là que je me
laisse vivre sans nul espoir, en commettant cliaque jour de nouvelles
fautes. Tel est enfin mon malheur, que, pour échapper au châti-
ment réservé à mes délits passés, je n'ai plus de ressource qu3 dans
d'autres délits.
DON ME\DO.
Ne perdez pas ainsi toute confiance dans l'avenir; croyez à ma
parole... tôt ou tard, j'en suis sûr, j'obtiendrai votre pardon. Oui,
je veux faire voir au monde que je fais passer la reconnaissance avant
l'intérêt de ma grandeur. Mais dites-moi, jeune homme, qui vous
êtes ; car je ne demanderai pour moi-mênie aucune faveur au roi que
je n'aie amélioré voire sort.
DON LOPE.
Bien que je sois convaincu d'avance du peu de succès de vos
bonnes intentions, veuillez m'écouter. — (Aux Brigands.) Vous tous,
retirez-vous! [les Brigands sortent.) —Tel que vous me voyez, géné-
reux don Mendo, je suis don Lope de Urrèa, fils de Lope de Urrèa.
Plût àDieuquema conduite eût été aussi distinguée, aussi noble que
ma naissance!
DON MENDO.
Vous dites vrai, je pourrais au besoin l'attester, car j'ai été autre-
fois l'ami de don Lope; et par cette considération je me regarde
comme obligé plus étroitement encore à faire pour vous tout ce qui
sera en mon pouvoir.
JOUIîM't: I, s lï.NI-: I. 205
DON I.Ol'l'.
Au coDtraire, seif,'neur, j'ai idi'o que p.ir cela môme vous ne ferez
fien pour moi; |■a^ puisque vous avez élé l'ami de mon père, vous
saurez que je l'ai olleiisé par mes folies, désolé par mes écarts, irrité
par mes déportements, et enlin, ruiné par mon inconduilC; et dès lors,
puisque vous êies son ami, je conclus que vous ne voudrez pas être
le mien. Kt cependant, si je tenais à me justifier, je vous assure que
cela me serait facile; car c'est mon père lui-même qui a été la cause
de mes malheurs.
D0\ M EN no
Comment cela?
DON LOPE.
Voici comment.
DO.N MRNno.
Parlez, je suis impatient de vous entendre.
DON'A VIOLANTE, à part. '
Je sens renaître peu à peu le calme dans mon âme.
DON LOPE.
Mon père, à ce que j'ai ouï conter mille fois, conçut dès sa pre-
mière jeunesse, soit à raison, soit à tort, une espèce d'horreur pour
le mariage; mais, voyant que sa maison allait perdre un majorai dont
la noblesse et l'illustration égalaient l'ancienneté, sur le conseil de
ses proches ou peut-être par suite de ses propres réflexions, il se
décida, — dans un âge déjà avancé cl contre son inclination natu-
relle, — il se décida à s'établir. Dans ce but, il chercha une noblesse
égale, une vertu irréprochable, et un honneur sans tache; et il ren-
contra une personne à laquelle il soumit tellement sa volonté, qu'il
ne considéra plus la diff. ronce des âges. L'épouse qu'il choisit, duûa
Bianca Sol de Vila, n'avait pas accompli sa ((uinzième année, et lui
il avait déjà les cheveux tout blanchis par les ans, pareil à ces arbres
que l'hiver a couronnés de neiges glacées qu'on dirait les fleurs de
l'arriére-saison.
DON MENDO, à part.
Je le sais; et pîlit au ciel que je pusse l'ignorer!... Vains soû»
vcoirs, cruelles pensées, que me voulez vous"?... (4 don Lope.) Eh
bien, achevez.
DON LOPE.
uC poursuis. — Doiia Bianca se refusa longtemps à cette union,
prcsseiiiaut peut-être combien, avec cette différence d'âge, un amour
mutuel était difficile; ma s comme les fcinmes de haut rang n'ont
jamais eu le choix d'un époux, elle fit le sacrifice de ses répu-
gnances; en un mot, elle fut mariée par force cmime le vouluri nt
ses parents. — Injustes et dures convenances, n'avez-vous pas sou>eut
tué ceux qui se sont soumis à vous!... — Ainsi lui se mariant avec
peu (le goiit pour le mariage, et elle avec peu de goijt pour son
mari, vous pouvez imaginer de quelles humeurs je lus fortu'.^, moi
m. 18
206 LES TllOIS CIIATIMI'.NTS EN UN SEUL.
leur Sis, triste fruit d'un fiarcii amoi;r On pensa d'abord que,
selon ce qui est arrivé souvciit, j'allais parmi eux amener la paix;
mais il en fut tout autrement : je fus pour eux un nou^eau sujet
de guerre par le^ sentimenis diiït'rents (lUf je leur irspirai à
ma mère de l'amour, à mon pî-re de la haine. Non. contre le vœu
de la nature, je ne pos.-cilai pas un .seul instant l'allation de .■ '^n
père; il me liait dès ce moment ninno oij de la part d'un ttifant
tout est (harme cl bonheur pour les yeux paternels- Il me laissa
grandir sans me donner aucun maîire, et ce manque d éducation
rendit mon caractère pire Ciicorc qu'il n'eût été si quelqu'un eût
dès lors corrigé mes mauvais penchants; car les animaux même les
plus f.irouches, les plus cruels, finisent par céder à la récom-
pense ou au châtiment. Aussi à peiiœ les premières clartés de la
raison oomniencèrent-ellfs à luire en moi, que me voyant sans guide
et seul mai re de mes actions, je comn:cnçai à me. lancer dans de
mauvaises compagnies, aussi peu sensible à l'amour de ma mère
qu'à liiidilTérence de mon père. S'élant donc donné pleine li-
cence, ma jeunesse emportée, comme uii cheval fougueux, parcou-
rut sans bride et sans frein le vaste chjimp des vices Les femmes
et le jeu furent mes plus honnêtes passe-t^mps Cependani mes
années croissaient peu à peu; et je vous laisse à juger vous-même
quelle solidité peut avoir un édifice élevé sur des fondements si
peu so'ides. A la lin, ei comme j'étais déjà perdu, car mes passions
avaient pris sur moi tout empire, mon père s'aperçut de ma mau-
vaise éducation, et il voulut, quoiqu'un peu lard, redresser un
caractère qu'il avait laissé croître et grandir dans une fâcheuse di-
reciion. Pour moi, j'aurais voulu, croyez-le, lui être agréable;
mais, s'il faut vous parler avec une entière franchise, jamais je ne
m'aj-pliquai à faire ce qu'il m'avait recommandé Finalement nous
vécûmes l'un avec l'autre dans une opposition continuelle, et tous
deux l'éternel martyre de ma mère... — Hélas! jusqu'à ce jour elle
a vécu le cœur partagé en deux parts, dont l'une reste avec elle, et
dont l'autre me suit partout. C'en est au point que si quelquefois
la nuit je vais la voir déguisé, — car ses peines et les miennes n'ont
pas d'autre soulagement, — c'est elle-même qui me confie sa clef
pour entrer secrètement dans la maison de manière à ce que mon
père ne m'entende pas. A-ton jamais vu au monde que la tendresse
d'une mère pour son fils et d'un fils pour sa mère impose à une
rencontre vertueuse des précautions qui sembleraient celles du vice
et du crime! Bref, je viens d'un trait a la plus triste, à la plus
pénible des aventures qui m'ont amené dans la situation où vous me
voyez ; et je passe sous silence les jeux, les galanteries, les querelles,
les défis par suite desquels nous avons perdu, mon père sa fortune,
et moi l'estime des hommes Vous saurez donc que près de ma mai-
son demeurait une dame, — je m'exprime mal, — un miracle de beauté,
un prodige d'esprit, qui réunissait dans une adorable perfectioD
JOLI '..m:!-: I, S' i:.,i': i -loi
CCS qunliU's op[i jr.dos iin'il est si i;in^ do rc ic intrrr réunies riiez une
lï'iiinie. Je lui rendis dc> soins M lui lis cjuriaître mou ^imoiir d'abord
par des signes uuicts, cl ensuite fiar des soupirs timides cpii devin-
rent pus lard de- aveu s vive-i cuisent s, mais inrompiétemi'nl expri-
mes, j'c lui déelarai ma peine dans une fouie de ieltrc* qui par-
\inrvi>t jusqu'à elle et ne furent pas mal accueillies; etj'osni même,
à la fa'cur de la nuit, m'approclier de ses fenêtres et me [ilaindre
à (ra eis leurs barreaux de fer qui furent attendris par mes larmes,
que f.iisaient couler ses rigueurs. Elle m'écouta donc enfin, touchée
de la douleur que je montrais; car il faut toujours que la femme
qui ne se refuse pas à écouter vos peines se résigne à vous en tenir
compte. Joyeux et fier de cette première faveur, jenirctins quelque
temps mon espérance, jusqu'à ce que l'amour daignât permettre
que mes rêves ambitieux obtinssent le bonheur auquel ils préten-
daient. Mais n'ai-je pas tort de parler de bonheur? Fist-ceque, dans
l'enii ire de l'amour, si dangereux, si tyrannique, le bonheur n'est
pas toujours près du péril et des chigrins? Donc j'eus entrée
dans sa ma'son après mille promesses, mille serments que je l'épou-
serais : serments bien faciles à fa're, bien difficiles à accomplir! En
effet, à peine mon amour eul-il trouvé sa beauté plus Iraiiable, que
le bande lu qui me couvrait le^ yeux tomba tout à coup et je vis
clairenif lit qu'elle n'élail pas moins facile que belle 0 honneur!
farouche basilic qui en te regardant t i-même, te donnes à loi-même
la mort '.. .. D'un côlé plein d'amour, de l'autre plein de repentir,
j'adorais si beauté el j'abhorrais ses mi'urs; de sorte que pour con-
server l'une et ne pas m'eiiehaîiier aux autres, j'imaginai de con-
tenir ses prétentions au moyen de l'excuse ordinaire que j'étais fils
de famille. Elle ne larda pas à s'apercevoir que tous ces retardemcnts
étaient calculés; mais, par une ruse égale à la mienne, elle nie laissa
entendre qu'elle comprenait mes scrupules, et depuis lors jamais rien
chez elle ne me donna à connaître qu'elle avait une intention qu'elle
me cachait. Or elle avait un frère qui s'était fait brigand ajirès avoir
été banni de Saragosse comme ayant tué par trahison un homme
riche. Celui-ci, sur l'appel de sa sœur, accourut de la mont-igne.
-Secrrlement caché dans sa maison, il a[)prit d'elle l'outrage fait à
son honneur; et se trouvant offensé, il médita une vengeance pour
laquelle il se fit rejoindre par deux des"S compagnon.s Moi cepen-
dant, une certaine nuit que j'étais allé chez elle avec la même sécu-
rité que de coutume, à peine eus-je mis le pied dans son apfiaite-
ment, que je me vis traîtreusement entouré par ces trois hommes,
qui me menaçaient de leurs épées en me demandant une réparation;
mais il me fut possible de tirer un pistolet, et pensant que le seul
bruit de cette arme...
On oiilcnil un grand biuil du dclirrs.
VXE VOIX.
A la vallée!
208 LEST ROIS CHATIMKNTS EX UN SEUL.
UNE AUTRE. VOIX.
A la monl.igne!
Au chemin!
Seigneur?
Parle donc?
Quelle nouvelle?
Qu'est-il arrivé?
PLUSIEURS VOIX.
Entre VICENTE.
VICENTE.
DON LOPE.
DON MENDO.
DONA VIOLANTE.
VICI NTF..
C'est que les domestiques qui ont fui ont avcrli la justice du vil-
lage voisin, et la voici qui vient à noire recherche.
DON LOPR.
Eh bien! à la montagne!
DON SIENDO.
Oui, retirez-vous de ce côt(5; je vais, moi, aller au-devant d'eux,
et je m'oblige à emptnher qu'on ne vous poursuive. — Kt je vous le
garantis de nouveau, j'accomplirai la parole que je vous ai donnée.
DON LOPE.
Je l'accepte volontiers.
DON MF.NIjO.
Je vo is demanderai seulement un gage, afin que, dans le ras oîi
j'enverrai vol.s diercher, celui qui viendra ail le passage libre.
DOV LOPE.
J'ai beau cliercher, je ne me trouve aucun gage à vous donner...
Mais prenez ce couteau de monlagne... Celui qui le rapportera peut
venir en toute sécurité.
DON mr.Nno.
Vous me donnez un couteau?
DON I.OPE.
Ehl que puis-je donner, moi, qui ne soit un instrument de mort?
DON MENDO.
Je l'accepte pour en ôter le tranchant.
DON LOPE
Prenez, et adieu.
DON MENDO.
Allez avec Dieu.
DON LOPE, poussant un cri.
Ah mallienreux !
DON MENDO.
Qu'tsl ce donc?
JOURNKK I. SCKNK II. 209
DON I.OPE.
Dans le trouble où j'étais en vous donnant ce couteau je me suis
blesse à la main: et mainten;int, en le voyant dans voire main à vous,
je frém s, je tremble; car, bien que vous ne me muniriez ni ini-
mitié ni colère...
DON Mr^NDO.
Songez donc que c'est là une folle idée inspirée par le trouble oi!i
vous êies, et que je suis incapible...
VOIX DU DEUORS.
A !a monlagne! à la vallée! au chemin!
VICENTE.
Les voici qui approchent.
DONA VIOLANTE.
N'attendez pas plus longtemps, parti z; toute mon âme est émue
en viiyant le péril qui vous menace.
nO\ LOPE
Si je m'éloigne, c'est à cai.se de la crainte que vous témoignez en
ma faveur, et i on pour le danger que je cours. [A pari ) 0 illusion !
que de choses m'a fait voir un seul instant!
DON MENOO.
Allons à leur rencontre, a(in qu'ils n'avancent pas davantage.
[A pari.) 0 destin ! que de choses tu m'as rappelées à la mémoire !
DONA VICIANTE, à pari.
Jamais je ne me sciais imag né le crime si aimable... 0 soutenir!
que de choses j'cmpoitc à rêver en moi-même!
Ils sortent.
SCÈNE II.
Une s lie du lalais à Saragosse.
Enrent DON GUILLEN et LOPE DE URRÈA, vieillard.
D0\ fiUlLLF.N.
Comme dcpuis'ma première enlancc j'ai été l'ami de don Lope, ce
serait mal à moi, en vov.ml vulre afili lion, de ne pas m'iiiiormer
si vous avez qurljuc ordre à me donner? En quoi pourrais-je vous
servir?
IRllÈA
Je vous suis fort rc onnaissant de l'i t rêt mic vous ne témoignez.
— Combien y a-t-il de temps (jue vous êtes de retour?
DON GUILl.EN
Je suis arrivé hier en Aragon. Je suis venu de Napies pour suivre
ici une certaine prétention.
URUÈA.
Pour moi, je voudrais parler au roi aujourd Iiui, bien que je
n'espère guèr,; qu'il m'aci orde ce que je désire.
DON CUIILFN.
Eh bien! voici que le roi vient de re côté.
!8.
210 LES TROIS CIIATniK.NTS KN UN SKUL.
Enlicnl LE KOI et le Corliïge.
Seigneur redouté, je suis Lopc de Ui rèa de qui vous avez connais-
sance.
i.i; KOI.
C'est bifn.
UKUÈV.
Je ne viens pas aujourd'hui vous demander la grâce que je vous
ai demandée si souvent dans d'autres mémoires; car aujourd'hui,
Bire, je me présente devant vous (dus consolé de mes malheurs. Je
vous prie seuieinrnt de vouloir bien entendre un vieillard humble-
ment pro- terne à vos pieds.
LIl hoi.
Parlez.
Je me sens confus et troublé au moment de vou' cxpo.-er ma dou-
leur... Don Lopc de Urrèa, m;)ii fils, avait prom.is à une dame de
l'épouser; mais, ce qui m'est pénilde à d ro, craignant rca colère
pour s'être cn;;agé sans ma ponnis-ion, il remettait chaque jour à
lui donner sa main. Klle, pensant que cette conduite procédait de
mr'pris et non de prndeiice et de sagesse, en rendit compte à un
frère qu'elle a\a't; de manière qu'un jour qu'il était chez elle, ce
frère et deux de ses amis, qu'il a\ait amenés, 1 entourèrent, voulant
le tuer. Le jeune homme a du courage, et indigné de cette attaque,
il se mit bravement à se battre avec tous les trois, et l'un d eux fut
tué. En pareil'e circonstance, il est excusable aux yeux de la loi;
puisque parmi les animaux mêmes la défense est de droit naturel...
Après cela, il sortit dans la rue,* où il eut le malh^-ur de fraftper un
des ministres de la justice. Si par cet .icte 1 manqua au respect qui
vous est dû, songez, je vous prie, qu'il aurait été plus coupable
encore s'il eûi si peu estimé \otrejus:ice qu'il n'eût pas cherehé à
lui fchapper et ne se fut pas fnfui après avoir commis un délii.
J'avoue, d'ailleurs, qu'il ferait mi u\ de servir dans vos armées que
d'ajouter a sa première faute en vi\a!il de brigandage dans la mon-
tjgne; mais vous savez aussi qu'on a toujours considéré comme un
malheur, en Aragon, quand los nobles ne quittaient point la ville,
Il oîi il y avait une famille offensée .. Enfin maintenant, sire, voici
que la dame qui, dans cette déplorable affaire, se lrou\e partie à
d)uble titre, d'.ibord comme ayant une promesse de mariage, et
ensuite comme étant la sœur du mort, a fortné le projet de mener
une vie meilleure et de se retirer dans un port plus paisible; et elle
a bien voulu me remettre son désistement pour les deux [loursuites,
sous la condition que je lui fournirais la dot nécessaire pour entrer
dans un couvent. Et quoique, à vrai dire, je sois devenu si pauvre,
que je me vois dans la nécessité de recourir à mes amis, je me suis
dépouillé tout à l'heure du peu qui me restait, dans le but de lui
JOURNFK I, Sr.ÈN'I': il. 211
consliluer non pas seulenictit la dot (ju'ello ilcinaiulait , mais une
rente annuelle; c'est au point qu'aujourd'luii même j'ai abandonné
l'appartement ijuc j'otcupais dans ma maison , et que j'y ai pris !e
logement le plus modeste, en laissant le mien à don Mciodo Torrel-
las, alin de pouvoir remplir mon eng.igemenl. Donc, prosterné à vos
pieds , je vous conjure mile et mille fois, puisque la panii; adverse
s'est dé-islce, et qu'il n'a plus contre lui que votre royal pouvoir, de
daiginr pardonner à mon fils. Ce pardon, seigneur, j'ose le dire, il
le mérite, non pns pav lui-même, non pas par moi sans douie, mais
par sr;< nobles aïeux, qui tou*; vous le demandent ici en récompense
de leurs belles actions. Parcourez eu souvenir nidrc histoire, sei-
gneur, et vous verrez mille héros de ma race à qui vous devez toute
sorte d'honneur et de gloire. Ayez aussi pitié de m.es cheveux blancs,
de mes prières, de mes larmes; et si les larmes d'un malheureux
père sont impuissantes à tuuclier votre cœur, ayez pitié d'une dame
principa'e, nière infortunée qui se n)eurt do ch;igrin et de douleur.
Étant celui que vous êtes, sire, accordez-moi cette grâce.
LE noi.
Adressez-vous au grand justicier d'Aragon.
UlillÈA.
Ilélas ! je le vois, mon malheur n'est que trop certain, puisque,
quand je vous demande une grâce, vous me renvoyez à la justice.
LE ROI.
Eh quoi ! lorsqu'elle est chargée de la poursuite des crimes, n'est-ce
pas à elle que revient naturellement la remise des peines?
URRFA.
J'en conviens, sire; mais la charge de grand justicier d'Aragon
est vacante; elle est vacante depuis la mort de don lîamon.
lE ROI.
Je lui ai donné un successeur; on le connaîtra aujourd'hui même.
UURKA.
Que mes soupirs et mes larmes vous doivent une si grande fa-
veur I
LE KOI, à part.
0 douleur d'un père! quel est le cœur que tu ne serais capable
d'attendrir!
11 sort.
URRIÎA.
Telle sont les obligations d'un homme nob'e et honorable, qu'il
fait beaucoup choses pour l'opinion publique, sans y être porté
par un pur amour paternel. Je ne dis pas que je n'aime point
don Lope; mais, dans le vrai, j'aurais fait cette démarche plus
volontiers, j'aurais jilaidé sa cause a\ec pk;s de chaleur si j'a-
vais cru le devoir à son alTecli n pour moi. J'ai codé au désir
de dcîîa Blanca; car, bien qu'elle ne le croie pas, elle m'est si
chère que pour elle je me doiMicrais la mort avec joie... Mais quel
212 LES TUOIS CIIÂTIMKNTS KN UN SKUT..
est ce personnage que je vois enin-r dans le palais, ari'omrngné
d'une suite si nonibreusf ?... C'est don Mendo, mon vieil imi... le
serais, hélas! tenté de l'éviter plutôt que de me laissir voir par lui
en cot étal, à tel point j'en ai honle! mais comme il doit demeurer
dans ma maison, il me serait malaié de ne pas me renconir.r tôt
ou lard ave<- Ini... Toutefois ce n'est pas le moment de lui parler;
car le roi a, sans doute, appris son arrivée, et le voiti qui re\ient
dans la salle d'audience.
D'un côté, entre LE ROL et do l'autre on voit entrer DON JIENDO
et le Corli'ge.
DON SIF.NDO.
Permettez, invincible seigneur, que je baise vos pieds mille et mille
fois.
LE IlOI.
Don Mendo, levez vous... levez-vous, grand justicier d'Aragon.
D0.\ MENDO.
Je vous baise la main , sire, et cette main puissante m'e«t néces-
saire pour que je puisse me lever avec le fardeau pesant dont vous
veiuz de me charger... Que le ciel vous donne longue \ie!
LE hOI.
Comment vous trouvez-vous?
DON MENDO.
Comme un homme qui vient de recevoir de vous la plus haute
marque d'honneur.
lE ROI.
Vous devez être fatigué, don Mendo; allez vous reposer. Demain
matin vous viendrez me parler, et là, étant tous deux seuls, je ^ous
dirai dans quel butje vous ai appelé à la cour. J'ai beaucoup dechosis
à vous confier.
DON M EN DO
A vous, sire, mon âme et ma vie; je les mets l'une et l'autre à
vos p'eds, et ne les emploierai jamais mieux qu'à votre service.
Le Roi son.
un II ICA.
Si un homme noble se rnp clic toujours ses ancien es a(T étions,
recevez, don Mendo, le salut de don Lope de Unca.
DON MENDO.
il me serait difiicile de ne pas me rapj eler toutes les obligaiors
que je dois à votre amitié.
v\\nk\.
Je vous baise les mains, seigne r et pour cela j'ai deux motifs :
d'ibord,à cause de voire biemenuc, heure^jx que vous lialiiiiez
ma maison, où doiïa Bianca et moi no s nous empresserons a vous
serwr ; ( t ensuite, parce que maintenant que vous voilà grand justi-
cier d'Aragon, je me mets au nombre de vos solliciteurs.
JOURNEE i, SCENK III. 213
DON MF.\DO.
Vous anrp/. de moi toute sati.sfactioji.
UUIUCA.
Voici un mémoire que le roi, sars doulo, vous aurn fait remettre
avant votre arrivée
T)Oy ME.NDO.
Je suis votre ami dévoue, f t croyez bien que je ne vous man-
querai en aucune circonst-mce.
UIlIltA.
J'ai un fils «lui malheureusement ....
D0\ MP,\no.
N'achevez pas, je suis instruit de tout; et le chagr"n où je >ous
vois me prouve que j'ai été mai iiiroriné; car l'on m'avaii dit que
vous portiez peu d'alTcciion à votre (ils.
uiini'A.
Je n'igrore point, «eigneur, que beaucoup m'accusent de cruauté
envers lui; mais je fais plus encore pour lui qu'il ne mértc. .Sachez
donc que ses dc^piriements m'ont nui dans l'esii'ne publique, que
ses folies ont détruit ma fortune, que s; s fa tes ont cumproinis
mon honneur.
DON MKNDO.
Allons, ne vous alflii^cz pas ; et puisque je me trouve en posit on
de faire pour lui ce que vous demandez, soyez assuré que (le.«or-
mais son sort va chingrr: car je puis aujourd'hui lui donner la
vie que je lui dois ... Je vous conterai cela avec détail. Rendnns-
nous à votre n!ai.«on, et là tout s'arrangera pour le mieux. . .le
suis d'aulaiit plus prc?sé de sortir, que pour arriver plus tôt j'ai
laissé derrière moi, en ciiemin, ma fil!e dofii Vi(d.into, et 1 aimant
tout à 11 fjis conmie un père et comme un amant, je suis iinpatient
de savoir si elle est arrivée.
l!RUÎ:.V.
Je me réjouis de la voir venir en un lieu où elle trouvera les
soins de doila Blanca, mon épouse chérie, et en qui elle aura une
esclave toujours prête à lui obéir.
n )v M cv )') .
Je serai moi-même heureux de connaître et de servir doila Blanca
comme ma dame [A part. ) 0 ciel! i! le faut... Je ne puis m'en
dis[)ensi'r .. C'est en ce jour que ji; vais v lir duna Blatica.
Lope el dou Mcndo sorlCDt.
SCtNE Ilf.
Une cliarabrc dans la maison de Lo, e 'le Unca.
Enlreul, d'un côté, DON\ VIO .xVNTR, en habits de voyage, et de l'autre,
DONA LLANCA.
DONA BI.ANCA.
Combien je me félicite de posséder dans ma maison une si belle
214 LES TROIS CHATIMENTS LN UN SF.LL.
personne, cl d'être à même de la servir à toute heure! J'ai quitté
mon .'ippnrlpment, (t je nie piéseiite chez vous, madame, pour vous
donner la bienvenue, cl voir en quoi je pourrais aider à vos femmes.
no\A VIOLANTE.
C'est moi seule qui dois ine ftMiciler, madame; car lorsque je
croy-iis venir comme une (étrangère en Aragon, j'y ai retrouvé, je
puis 11» dire, une pairie Excusez-moi de vous retenir dans celte
pièce qui est commune aux deux appartements. Tout csl en désor-
dre chez moi, et je n'ose vous prier d'entrer.
DO\A BLAXCA.
C'est un peu voire faute, cl non celle des domestiques; ils ne
vous attendaient pas si lot.
DONA VIOLANTE.
11 m'a semblé, au contraire, que j'anivais bien tard. Je ne savais
plus, je vous assure, quand je me trouverais de ce côté de la mon-
tagne, et je craignais de nouveaux dangers.
DONA BLANCA.
Vous aviez donc couru un premier danger avant cela?
DONA VIOLANTE.
Oui, madame, et si grand, qu'il lient encore mon âme toute
émue. {A pari.) Car, en ce moment même, il m'ell'raye plus que
jai!:ais.
DONA BLANCA.
Racontez-moi cela.
DONA VIOLANTE.
Pour me mettre à l'abri du soleil, dont les rayons de feu br(j-
laiont au loin la campagne, j'étais descendue de ma litière, et j'a-
vais mis pied à terre dans un endroit charmant, véritable place
d'armes des fleurs, environnée d'un joli ruisseau comme d'un fossé,
et qui pouvait délier toutes les balteries du soleil ; — ior que de la
montagne même sortirent cinq ou six hommes menaçant tout à la
fo's et mon honneur et la vie de mon père; — et je tremblais,
lorsque par bonheur se présenta devant rous un jeune brigand, à
l'air distingué, plein de valeur et de grâce, qui, avec une générosité
sans égale... Mais qu'est ce donc? Vous pleurez?
DONA BLANCA.
C'est qu'en écoutant votre aventure, je me rappelle le plus liisie
événement de ma vie. — Poursuivez.
DONA VIOLANTE.
Je crains que mes chagrins n'éveillent dans votre esprit le sou-
venir des vôtres.
DONA BLANCA.
Votre père a-t-il v^u ce jeune homme que vous me représentez &i
gracieux et si plein d'atlentioii?
D;iN\ VliiLANTH.
U l'a vu, il lui doit tout au moins l'honneur et la vie.
JOURNÉK I, SCÈNE III. 213
DONA BLA.NCA, à part.
ïïcias! au lieu de l'épargner ainsi, il aurait dû me venger et
donner un exemple au monde. [Haut.) Mais que dis-je!... Jésus 1
mille l'ois, quelles paroles ai-je prononcées!... Pardonnez, nijid.imc,
je suis folle. Je nourris dans mon âme un affreux chagrin qui par
moments m'ôte mon bon sens. Ne vous étonnez point de l'état où
vous me voyez; car ce jeune homme est mon fils, et sa conduite,
qui a fait son malheur et lui a retiré l'amour de son père, m'a
presque enlevé la riii^on.
DOXA ViOLANTi:.
Il nous avait bien dit qui il était; mais étant si troublée, je n'ai
pas fait alors grande attention au nom de sa laniille. Autrement, je
ne vous aurais point parlé de cela et vous aurais épargné cet ennui.
Entrent DON MENDO et DON LOPE DE URRÈA.
UaRÈA.
Bonne nouvelle, dona Blanca! Voilà enfin qu'aujourd'hui le bon-
heur, la joie entrent dans la maison!
DONA BLANCA.
Il en est temps; car le bonheur en est sorti depuis bien des
années !
URRÈA, à dona Violante.
Je me suis présenté ici avec bien peu de courtoisie; veuillez m'es-
cuser, madame, et me donner cette main que je baise liumblement.
— Pour vous, Blanca, vous apprendrez avec plaisir que le seigneur
don Mendo, notre hùte, est nommé grand justicier du royaume; et
une nouvelle (lui ne vous sera pas moins agréable, c'est que je suis
envoyé vers lui par le roi, pour qu'il me remette la grâce de don
Lope.
DONA BLAXCA, à part.
C'est à prêtent que j'ai besoin de toute ma force. {Haut, à don
Mendo.) Je rends grâces à mon sort, seigneur, que vous soyez venu
en un lieu où je puisse vous servir... Pour ce qui est de mon lils,
vous êtes celui que vous êtes..» et vous lui devez, ce me semble,
votre protection, selon ce que m'a dit dona Violante, d'une dette
que vous avez contratée envers lui.
D0\ MENDO.
N'en doutez pas, doûd Blanca; je ferai toujours tout ce qu'il me
sera possible et pour lui et pour vous; car vous n'ignorez pas, jo
crois, l'obligation que je vous ai.
Entre ELVIRE.
ELVIRi:.
Madame, nous avons fini de tout ranger dans votre appartement.
DONA VIOLANTE.
Ëtcusez, dona Blanca, et permettez que j'aille reposer.
2ir. Li:S TIIOIS CIIATIUK.NTS KN UN SKIIL.
DOW ni.ANCA.
C'est à vous de pcriiiL'Ure ipir je vous oITrc tncs service».
i'iut-;A.
Kon pas! je réclame !e piivile^c de mon ài,'e, et je m'offre à ma-
dame pour étuyor.
I)0.\A VIOLANTR.
Comme vous êtes le maîire de la maison, je serai obligée d ne.
cpter. Mais restez avec Dieu.
DONA BLANCA.
Que le ciel vous garde'
TpON V v'oi A\T". à part.
0 ma peiis'c ! il faiu vous deb.iiue avec ce serpent cruel qui en
m'accordanl la vie m a tuée'
Uiioa a'Olo giii: on fi nil'ii-.iul Joii i Violiiiilc [iirlj miin.
I)0.\ MUNDO.
Si je vous permets cela, c^'csl que de mon côté je puis m'oiïrir
pour écuyer à dun i niama. (.1 ,part. ) Je ferais bien, en sortant, de
me soustraire à ces plaintes.
i)0.\A BLANCA , à pari.
11 me faut ici tout mon courage. {Haut.) Où allez-vous?
D0\ M EN DO.
Je sors pour m'occuper de vous.
DONA BLANCA.
Non, seigneur, demeure?.
DON MENDO.
Le ciel sait combien je désirais celte occasion.
DONA BLANCA.
Dans quel but, si vous n'aviez pas quelque mauvais dessein contre
moi?
DON .MENOO.
Dans le but de vous dire comb en je souiïre de voir vos chagrins.
Hélas! vous pourriez me répondre que je n'en dois pas être étonné;
car en partant je vous avais laissée bien malheureuse.
DONA BLANCA.
Vous, vous m'a>ez laissée malheureuse! je ne vous comprends
pas. Quand? comment?... car il me semble que je ne vous ai vu
Ce u a vie.
DON MENDO.
Ah! Blanca!
DONA BLANCA.
Seigneur don Mendo, laissons là un entretien si tristement com-
mencé!... Si par bisard quelque confus souvenir vous a induit ''n
erreur auprès de moi, qu'il reste enseveli dans le silence, et que le
silence le consume. Après si longtemps vous pouvez tout oublier,
car moi je ne me rappelle rien.
DON MENDO.
0 Blanca! vous vous servez raerveil'eusement de votre espriti
jounxi^r-, î, schn:-; i\ aiir
DO\A CI.ANC.V.
Je ne sais pourquoi vous parUz ainsi.
D0\ ME.\DO.
I\l(>i, je le sais.
DONA BLANCA.
*~1: Lion, laissons cela.
no\ MK\nf).
Je me tiendrai pour averli ; mais s'il faut vous obéir, comment
Jc\rai-je aous prouver mon obéissance?
DONA BLANCA.
En vous taisant.
nON MRNDO.
Comment se taire?
DO\A BIAXCA.
En souiïrant.
DON Mi;\no.
Cc'a me sera impossible.
DONA liLAXCA.
Vous l'apprendrez de moi.
DON MEMDO.
Comment cela?
DO>A ni.ANCA.
Vous le verrezt
DON Al EN DO.
Indiquez-m'en le moyen.
DONA BLANCA.
Le voici. (Elle appelle.) Béalrix!
Enlre BÉATRIX.
bi'latuix.
!\ladame?
DONA ELANÇA.
Eclairez au seigneur don IMendo . [Bas, à don Mendo.) Voi'à c«înyne
on évite les occasions.
DON MENDO.
Voilà comme on augmente ses tourments.
SCÈNE IV.
Une autre chambre.
Entrent DONA VIOLANTE, qui se coiiTe de nuit, el EEVIRE.
DONA VIOLANTE.
Eeime cette porte, Elvire; et si man père venait par hasard s in-
former de moi, dis-lui que je dors. le w \nn pas qu'on me parle,
— ni lui ni personne. Tout, ce que je \cux, tout ce que je désire,
c'est une complète solitude.
iii. 19
2i8 LF'S TROIS CHATIMENTS EN l'N SEUL.
FLVIUr.
Jamais je ne vous ai vue de pareille humeur.
DO.\A VIOLANTE.
Et ce que tu vois, Elvire, nVst rien en comparaison de ce que
j'éprouve. Aide-moi à me débarrasser de ces coillcs, et pose ma robe
sur ce meuble.
EI.VIRE.
il paraît, madame, que les brigands ne sont pas aussi farouches
qu'on les dépeint.
DONA Vlni.AXrE.
Hélas! sa (aille, sa figure, sa voix, ont fdit sur moi une loll? im-
pression, que je ne puis le chasser de mon souvenir. De quelque coté
que je tourne les yeux, je me figure le voir partout devant moi.
El'eS se retirent toutes deux dans un cabinet qui c>t dans la cliatribre, et d'où
elles demeurent visibles au spectjteur. En même t nips, eolrcnt DON LOPE
et VICENTE.
DON LOPE.
0 ciel! que se passe~t-il?D'où vient que celte chambre est ornée
avec tant de soin?
VICENTE.
Nous nous serons trompés de maison; car je crois que chez votre
père il ne reste plus le moindre meuble '.
DON LOI'F..
Arrête.
VICENTE.
Je m'arrête.
DON LOPE.
N'aperçois-tu pas une femme?
VICENTE.
J'en vois même deux.
DON LOPE.
Avec un superbe dédain elle ôte sa parure comme un trophée
inutile pour sa beauté, et elle semble dire : « Vénus avec sa scuie
ceinture est plus redoutable que Pallas avec ses armes. »
VICENTE.
Je la vois; et pour peu que cela continue, nous aurons d'ic' à
un moment la plus jolie perspective.
DON LOPE.
Qui donc peut être cette femme?
VICENTE.
Puisque ce n est pas votre mère, c'est peut-être la mienne»
DON LOPE.
Je m'avance pour voir son visjige.
' r«rce que don Lope a complètement ruiné sa faraiUa,
JOURNEK I, SCENE IV. 21&
vicr-NTi;.
Moi aussi.
DON LOPE.
Et pour entendre ce qu'elle dit. — iMarchc plus doucement.
\ICr,NTK.
il est impossible de marclicr d'un pas plus léger. Si je montai»
ainsi les degrés d'un monument, je suis sûr que je ne l'roisserais
pas les fleurs d'a-^gent qui le recouvrent '.
ELVIUE.
Vous sentez trop vivement, madame.
DON l VIOLANTE.
Oui! il est tellement présent à ma pensée, — cette illusion de
mon esprit est si forte, si puissante, qu'en ce moment même, — le
ciel me protège! — je jurerais que je le vois.
laVIRK.
On ne vous arrachera pas les dents pour un faux serment 2, car
moi aussi je le jurerais.
VICENTE.
Nous sommes bien tombés !
D0\ LOPK.
Oui, c'est la dame que j'ai vue. (A dona Violante.) Dites-moi,
divin prodige, — dites-moi, miracle de beauté...
DONA VIOLANTE.
Fantôme de ma pensée, — illusion de mes sens, âme de mon ima-
gination, réalisation de mes rêves, et voix de mon idée; ô loi, qui
es une idée, une illusion, une imagination, un rêve, un fautô ne
sans \o\%, sans corps, sans âme, et qui parais avoir une ânie. un
corps, une voix : — comment as-tu fait pour pénétrer jusqu'ici?
DON LOPE.
Beauté céleste, que mon imagination a réalisée vivante à mes
yeux, daignez auparavant vous-même m'expliquer le doute 011 je
sui.s;car j'ai bien plus de motifs pour vous demander par quel
hasard vous vous trouvez dans cette maison.
DONA VIOLANTE.
Celte maison est la mienne.
DON LOPE.
Va moi si je suis entré ici...
DONA VIOLANTE.
Je ne puis vous entendre.
• Si pisnra
Lai gradas de un moniimento,
Aun no njâ'a les reltllos.
On appelle en Fspasne le monumcnl ( 1 1 monnmenlo ) la clnpelle dëcoi'ce en forme
île toniLicau, où l'en dépose le corps Oc Jesiià-Cliiist, le jeuJi sann.
A'o te sncdran los dientes
l'or el faUojuramenio.
22S LES TROIS ClIA-TlMEiNTS EN UN SEUL
DON Lopc, à FJcire.
Pour que votre maîtresse se rasjure, (icoutez-nioi.
r.i.vii\F..
A quoi bou? adressez-vous, si vous ^ouIez, à ma maîtresse, fan-
tastique brigand, |)uisquc vous avez touché son cœur; mais mol,
comme je n'i^prouvc rien pour vous, laissez-moi tranquille.
DON LOTE, à donn Vio'ante,
La peur vous abuse. Je suis le fils de la mai.>on, et je venais trou-
ver doua Dlauca pour lui dire ce que déjà vous savez; car mon in-
tention, mon désir est que don Mcnilo sollicile pour moi la faveur
qu'il m'a promise. Je .'■uis entré dans cctlc chambre avec la clef que
j'en jiossède, ne songeant nullement qi;e je pourrais vous y rencon-
trer. Et maintenant que j'ai dissipé vos doutes, dai^'nez ni'apprendre
à votre tour comment il se fait que je vous vois ici.
DO.\A VIOLANTE.
Ce que vous venez de me dire, je le savais déjà; mais je me suis
tout d'abord laissée cmporicr plutôt à ce que j'imaginais qu'a ce
que je savais. Et même à présent que je suis tout à fait désabusée,
j'ai peine à remettre mes sens; car en m'ôtant une crainle, vous
m'en avez donné une autre : vous ne m'effrayez pas moins dans la
réalité que dans mes rêves ; illusion ou vérté, je tremble sans cesse
devant vous. — Je demeure dans cette maison; ceux de nos servi-
teurs qui sont venus devant l'Cit prise pour nous. Votre père, à ce
que je crois avoir entendu dire, occupe un autre apparleincnt. Si
c'est lui que vous cherchez, retirez-vous, je vous prie; faites- moi la
grâce de vous éloigner.
nON I.OPE.
rien que j'aie donné, je l'avoue, à votre beauté céleste to;ites les
adorations démon cœur, c'est avec le dévouement le plus pur et
le plus noble, c'est avec le respect le plus absolu, avec la [Ans en-
tière soumission, et ce m''Mne amour, avec lequel je vous adore, fait
en même temp? queje vou< obéis Ainsi, madame, adieu, et daignez
vous rappeler que vous seule au monde avez dompté ma volonté et
contenu mon audace,
nONA VIOLANTS.
Adieu, et sachez, vous aussi, que je vous suis reconnaissante de
voire conduite généreuse, et que vous seul au monde m'avez inspiré
un sentiment tendre.
DON I.OPE.
0 bonheur!... que ne puis-je le payffde ma vie!
DONA VIOLANTE.
Voulez-vous le reconnaître dignement, don Lope?
DON LOPE.
Oui.
DONA Vir.LANTii.
Eh bi^n, partez, et au plus tôt.
JOLirNKK 1), SCIÏM': I. 221
DON i.opi:.
Ainsi soit fait! — Parlons, Viccnlc.
VICUNTE.
Allez-vous-en tout seul, si vous (tes assez sot pour cela. Quant à
moi, je passe ici la nuit.
DOW viOL.\NTE, à part.
Grand Dieu, quelle passiun !
no\ LOPE, à part.
Quelle beauté, graad Dieu!
DONA VIOLANTE, à fart,
11 aime et ne demande rien!
no.N LopF, à part.
t!Ie m'écoute avec faveur et m'éloigne!
DO.NA VIOLANTE.
Allez avec Dieu!
DON LOPE.
Le ciel vous 2ardc!
JOURNÉE DEUXIÈME.
SCÈNE I.
Une chambre dans la maison de Lope de Crrca.
Entrent, d'un côlé, DON LOPE et YICF.ME, en liabits de voyage, et de
l'autre DONA BLANCA, URRÈA et DÉATUIX.
DON L IPE.
Heureux mille et mille fois, seigneur, le jour cù vous permettez
à ma tendresse de venir se prosterner humblement à vos pieds.
imnÈA.
Lève-toi, Lope, et sois bicn\cnu auprès de tes parents, comme lu
as été désiré par eux.
DON LOPE.
Il ne convient pas que je me lève tant que vojs ne m'aurez pai
donné votre main à baiser.
unnÈA.
Prends-la donc, et Dieu l^î rende aussi sage que je le lui demande.
Avance, baise la main de ta mère.
DO.V LOPE.
C'est avec crainte et plein de honle, madame, que je me présente à
vos yeux, après vous avoir fait verser tant de larmes.
DO.NA DLANCA.
Outre celles dont tu p ries, l.ope, je te dois celles que je répands
en ce moment; et si les unes étaient bien amères, les autres sont bien
agréables et Lien douces. — Sois le bienvenu, mon cher fi's.
222 LES TROIS CIIATIMI'NTS EN UN SELL.
VI CE MIC, à Urrèa.
Pcrmettez-vou*-m:uiilenaiità un erniile du diable, ([iii a vdcti erifre
deux rochers, faisant à son service la plus rigoureuse pénilence, —
de s'approcher cl de baiser voire main?
IMUIÈA.
La bonne pièce! eh quoi! toi aussi, te voilà de rclour?
VICENTE.
Puisque je suis le coussinet de celte valise, la selle de ce coussinet,
et la bi'te qui porte cette selle, force m'était bien, seigneur, de venir
en même temps.
u i\ n È ^ .
Puis([u'il vient on si bonne coin|iagnie, je crains bien pour son
amendement!
VICHNTK.
I\la foi! vous n'avez pas toi t; car, p;ir le Christ! la compagnie n'est
pas trop bonne.
v.Ri\.k\.
Ne jurez donc pas ainsi.
VICENTC.
Ce sont de petits ressouvenirs de mon ancienne vie. {À dona
Blanca.) Vous, madame, accordez-moi la grâce de baiser, non pas
votre main, mais seulement le sol trop heureux que vous foulez sous
vos pieds.
DONA BT.ANCA.
Levez-vous, mon ami ; il est juste que je vous remercie de la fidé-
lité avec laquelle vous servez don Lope, ne l'ayant jamais abandonné
dans aucun péril.
Vir.ENIE.
Je suis un valet à tout jamais ailaché à mon maître '.
UÉATRIX.
Puisque mon maître est arrivé, ne vous offensez pas, seigneur et
madame, si je l'embrasse devant vous.
DON LOPE.
Le ciel te garde, Béatrix!
DRUÈA.
Tout le monde se réjouit de te revoir, don Lope; mais moi, plus
que personne. — Et comme nous sommes obligés d'aller voir don
Mendo et de lui exprimer notre reconnaissance pour le zèle et la
bonté avec laquelle il a soHicilé ta grâce; pendant que Béatrix va
s'informer chez lui s'il peut nous recevoir, j'es[ière que tu ne t'éloi-
gneras pas.
viCENTE, bas, à don Lope.
Allons, nous voilà menacés d'un sermon I
Soy
Criado aiiquirido ad perpel.uam
Rei memoriam.
Il esl inipoîsible de rendre en fiaiiç.iis ces \ilaisa«leries mêlées d'espagnol et de lalm.
JounMii: ii, schne i. 223
DON LOPE, bas, à Yicenle.
Tais-(oi, et iiaiicncc! — Ne sais-tu donc pas que nous sommes
venus ici pour eiileiuirc radoter?
l'R!\î:a.
Lopc, tu vois l'état où nous soniiiics réduits. Notre bien, — ce que
je considère le moins,— est tout engagé ou vendu. Dona iïstcphania,
celle qui a causé tous nos chagrins, ayant consenti à enirer d.:ns un
couvent, je lui ai constitué la dol et la rente ; et Dieu sait que pour
faire cela je me suis réduit presque à la mendicité. Enfin, mon lils,
te voilà gracié, de quoi je bénis le noble et généreux don Blendû,
et des ce moment j'oublie tous mes chagrins. Ce que je voulais le
demander, les larmes aux yeux, avec de lendrrs prières, et même
jigenouiilé devanl toi, si mes chocux blancs me ]iermettaient de
m'abaisser jusque-là, c'e.t qu"à compter d'aujourd'hui, Lope, tu
cliangos de coutumes cl de vie. Travaillons à reconquérir l'estime
piiblujue; que l'on voie que les dures leçons de l'expérience ne sont
pas perdues pour un homme intelligent. Mon lils soyons amis; ban-
nissons d'entre nous tout fâcheux souvenir, tout mauvais sentiment;
vivons en paix, faisant l'un pour l'autre ce que nous pourrons.
Amour, dévouement, tendresse, voilà ce que tu trouveras toujours
en moi; à toi, Lope, je ne te demande que de l'obéissance. C'est ton
père qui te parle ainsi, Lope. Et enfin, songe bien, je te prie, que
nous n'aurons par toujours un protecteur puissant, comme don
Jlendo; et que même il pourrait venir un temps où l'on vît son
amour et sa bonté, si tu n'en t en» nul compte, se changer en esprit
de vengeance et se tourner contre toi.
VH.:r■:^Tl^ à part.
Pour que le sermon fût complet, il ne manquerait ici que ces mois :
grâce et gloire ^.
no.\ lorF.
Seigneur, je vous donne ma parole qu'à compter d'aujourd'hui
vous verrez en moi une conqilète réforme, et vous rendrez grâce à
des malheurs dont j'aurai si bien profité.
E Iront DON MENDO et BÉATRIX.
DON MF.XnO.
Je m'offre pour caution de l'engagement que vous prenez.
URuiiA.
Seigneur...
DON MRNnO.
Ayant appris que vous vouliez passer chez moi, je me suis hAtd
de vous prévenir.
UURHA.
Vous ne vous contentez pas de rendre un service; vous vous y
' Allusion à ct'ilaines formules de l'Église.
'i2! LES TliOlS CIIÀTIMEXTS EN UN SKUL.
prenez de lelle façon, que l'on von.s est encore plus rccor;n5issant
de la manière dont vo is le rendez'iue du service môme.
DON loi'E, à don Mcndo.
Donnez-moi votre main, ^eigntur, et plaise à Dieu que vous ijos-
S'^dicz si romplétemcnt la faveur du roi, que l'envie, ce redoutable
serpent des cours, n'ose jamais prononcer vo'.re nom, et que l'admi-
ration publique le grave en lettres d'or pour la postérité.
DON MFxno.
Embr.;sJCZ-mol , don LoiC, et ne me remerciez pis de la sori»
pour ce que je n'ai pas fait fnrore..Je ne puis l'oublier, je vou;
dois l'honneur et la vie, et ce n est pas avec un simple ii.irdon que
j'acquitterai la dette que nous avons contractée envers vous.
DO.NA BLVNCA.
Pl.iise à Dieu, seigneur, que le ciel...
DON MENDO.
Pas un mol, doua IManca; votre silence parle assez haut pour
moi.
DONA BLANCt.
De toutes vos bontés ce n'est pas celle â laquelle je suis le nioin?
sensible. Vous m'ôlez ainsi l'cmbanas continuel oiJ je >-uis [irès de
vous.
nie sort.
DON Ml'NDO.
Et maintenant, adieu. Je vous laisse, sa majesté m'attend.
L'RRÈA.
Et moi, j'ai à m'occnpcr d'une affaire.
DON I-OTE.
Je voudrais pouvoir me parlager en deux pour vous suivre l'un
et l'autre. Mai-; puisque je su^s obligé de choisir, (à don Mendo] mon
père me permettra, j'espère, de vous accompagner.
innÈA.
Très - volontiers, et même je suis satisfait de te voir si bien
choisir.
Il sert
DON MENDO.
Je vous remcicie, don Lope. Puisque vous venez avec moi, je
n'aurai pas le regret de vous quitter. Mon âme en vous voyant est
fii contente, si charmée, si heureuse, qu'elle ne voudrait pas s'éloi-
gner de vous un seul instant.
Don Lopc et don Mcndo soi lent.
VICE^TE.
Béalrix, écoute donc.
BÉATUIX.
Que veux-tu?
VICENTE.
Jîainlenant que nos maîtres ne sont plus là, est-ce que tu ne
daigneras pas m'accordcr, pour ma bienvenue, un joli petit baiser?
JOURNÉt: II, SCÈN'E I. 225
BÉATIUX.
Oui, un baiser fait exprès pour toi?
VICENTE.
Ahl Béairix, que lu me causci de soucis!
BKATRIX.
Oui, c'est bon à dire! mais je ne le crois guère, lorsqu'il y a
\ingl siècles que mon amour t'altend, et que lu n'es pas venu me \oir
une seule fois.
VICE.NTE.
Comment donc? Tu ne sais donc pas que mon maîlre et moi
nous sommes venus une de ces dernières nuits, et que nous sommes
entrés comme chez nous dans l'appartement de don Jlendo, oi'i nous
nous sommes rencontréi face à face avec dona Violante, qui ôtait
ses coiiïes, cl qu'alors il y a eu, « Arrèlf, écoute, fantôme, illusion, »
et tout cela accompagné d'une pâmoison qui m'a ravi?
BÉATRIX.
Tai-toi, imbécile, laisse là tomes ces bribes de roman.
VICENTE.
Plût à Dieu, Béatrix, que cela ne fût pas aussi vra'' ! mais ce n'est
pas un roman ni une nouvelle, le dis-je, c'est de l'Iiisloire, et pas
ancienne '. Tant y a que mon maîlre ne me laisse plus ni dnnn r
ni manger, me demandant à chaque instant mon avis sur ce point,
à savoir si la dame est plus belle, plus agréable, plus charmante, les
cheveux bien arranges que les cheveux épars.
BÉATRIX.
C'est à cela qu'il songe à prés- ni?
VICENTE.
Sans doute. Qurl mal y vois-tu?
BÉATRIX.
Que ton maîlre ayant au cœur cet amour, tu lui serviras de coureur
et de rapporteur, lu ne fer.is qu'aller et venir, et comme Elvire est,
à ce qu'il m'a [i.Tru, la femme de confiance de la dame, je suis sure
qu'el c ne perdra pas ses droits.
VICTNTE.
Ahl Béairix, si lu savais ce que je pense de la beauté de ce
Elsire, combien lu en serais peu jalouse I
BliATRIX.
Pourquoi cela?
VICEXTE.
C'est une créature qui à pe ne a forme humaine. Elle était là le
loir en question, et comme il était déjà fort tard, et qu'elle n'alleQ-
dait plus de visite elle avait quille sa perruque.
' Il y a ici un jeu de njols i. trailiiisible :
Que no es
Aovila, sino st-ie'a.
226 LES TUOIS ClIATIMIiNTS EN UN SEUL
nÉATItlX.
Que dis-lu là? Quelle folie!
VICENTR.
Point du tout. Elle l'avait près d'elle.
BliATKIX.
Elle est donc chauve?
VICENTE.
Comme ma main. Et de plus, comme je l'ai vue sans dents, j'ai
regardé, et j'ai vu son râtelier à côté de sa perruque.
BÉATRIX.
Eh quoi! celte fimme, qui rst toute jeune encore, a un faux
râtelier?
VICUNTE.
Oui, sans compter mille autres défauts dont je me tais, car ce
n'est pas la coutume des hoiiin.es de ma sorte de mal parler des
femmes, et je ne veux pas cn)pêcher une gentille demoiselle de
dissimuler les petits défauts de sa personne. — !\lais voila mon
maître qui revient de ce côté, après avoir mis don Mendo dans son
carrosse.
BÉATRIX.
Eh bien, adieu, je te laisse. {j4 part.) Aurait-on jamais soupçonné
que cete jeune fille eût de pareils défauts! On a bien raison de dire
que la nuit est l'épreuve de la beauté.
Elle sort.
Entre DON LOPE.
DON l.OPIi.
Dis-moi, Vicente , as-lu été assez heureux pour apercevoir à sa
fenêtre dona Violante?
VICENTE.
Non. seigneur. Et quand même je l'aurais aperçue, il m'eût été, je
crois, difficile de la reconnaître.
DON LOPE.
Pourquoi cela?
VICENTE.
C'est que je ne me souviens que de ce qui me regarde personnel-
lement: je n'ai pas de mémoire pour les autres.
DON lOPE.
Est-il possible que tu aies pu oublier cette beauté qui défaisait en
la présence les tresses de ses beaux cheveux! lu n'as pas remarqué
que tout au rebours de ce que l'on voit hnbiiuellement, des perles
qui roulent sur un sable doré, — ici ses cheveux blonds se dérou-
laient sur son cou de neige, comme un fleuve doré sur un sable dé
perles? Eh quoi! ne t'en souvient-il plus?
VICENTE.
Non, seigneur, il ne m'en souvient nullement, et même, à vrai
dire, je ne voudrais pas m'en souvenir. J'aime mieux me rappeler
JOURNÉE II, SCÈNE I. 227
cette Elvire que j'ai vue à côté d'elle, — cctle Elvire dont la beauté
ressortait si furieusement près de la sienne.
DON LOPE.
En vérité, lu es fou!
VICENTE.
Eh! seigneur, cst-ce donc la première fois que la suivante vaut
mieux que la maUrcsse?
D0\ LOPE-
Oh! si je pouvais, de façon ou d'autre, voir doua Violante!
VICENTE.
Songez, seigneur, que nous ne faisons que d'arriver après l'avoir
échappé belle; ne nous remettons pas dans la même position pour
une autre dame.
BON LOeiî.
Je n'aime pas les reproches ni les observations dans la bouche de
mon père; ce n'est pas pour en soulTrir de toi. Je voudrais bien voir
que quelqu'un s'opposât à ma volonté! — Mais, qui s'avance vers
nous? C'est don Guillcn de Azagra.
Entre DON GUILLEN.
Dim LOPE.
Tu m'annonces là une bonne nou^el'e! — Eh quoi! don Guillen,
à Saragosse?
DON GUILLEN.
Oui, don Lope, et mon cœur ne m'aurait pas permis de prolonger
encore cette absence. Aussi, à peine ai-je eu appris votre arrivée, que
je vous ai cherché sans retard, pour vous présenter mes compliments,
et recevoir les vôtres.
DON LOPE.
Cette gracieuse attention est due, j'ose le dire, à notre amitié,
mon cher don Guillen; j'aurais voulu vous prévenir; soyez aussi le
bienvenu.
DON GUILLEN,
Hélas! je ne puis guère être le bienvenu, lorsque je viens plein
d'ennuis, portant dans mon cœur un sentiment sans espérance.
DON LOPE.
Comment donc?
DON GUILLEN.
Il VOUS souvient que je suis parti il y a trois ans pour la guerre de
Naples?
DON LOPE.
Il me souvient même que nous nous sommes fait nos adieux sur
celte même place que je vois d'ici, et que nous étions tous deux bien
tristes, comme si nous avions eu le pressentiment des malheurs que
j'aurais à traverser en voire absence.
DON GUILLEN.
J'ai tout appris, et le ciel m'est témoin si j'ai été sensible à vos
228 LE3 TROIS CIIATliMHNTS EN L'iN SEUL,
jciiies. Mais puisque vos chagrins ont cessé, parlons un pou des
miens, d'autant que^ si je ne m'abuse, ils doivent trouver en vous
du soulagtnient.
DON LOPE.
Je vous appartiens tout entier, et il n'est rien que mon amiiit? ne
fasse pour vous.
riON GUILI.EN.
Je paîsai donc à Naples, où notre roi voulait venger d'une ma-
nière sanglante la mort que le roi de Naples avait donncîe au grand
Conradin, fils de l'empereur, qu'il avait eu la cruauté de faire périr
sur l'écliafaud... Mais je laisse là cette tragique histoire, et je viens
à ce qui me concerne personnellement... Le jour même où j'entrai
à Naples, je vis dans celte ville une beauté merveilleuse : c'élait un
astre du ciel, un rayon du soleil, une lai me de l'aurore, une (leur du
printemps. Vous me taxez peut-être en vous-même d'exagéiation;
mais vous conviendrez que je n'exagère pas quand vous sauiez que
cette divine personne était...
vicENTE, annonçant.
Doîïa Violante, seigneur.
D0.\ LOPE, à Vicente.
Malédiction! Quel nom as-tu prononcé?
VlCENTE.
Quel mal y a-t-il?... Je vous dis qu'elle sortait de son apparte-
ment, et qu'elle était sur le point d'entrer ici, lorsque voyant qu'il
y avait du monde, elle s'en est allée.
D0.\ I,0PE.
Don Guillen, retirez-vous un moment dans la pièce voisine, pour
ne pas gêner cette dame.
DOîi GCILLEN.
Volontiers; d'autant que je ne voudrais pas non plus être vu ici
par elle.
Il son.
DON LOPE.
Vive le ciel! j'ai eu peur qu'elle ne fût la dame dont il me par-
lait.
VlCENTE.
Pouvais-je, moi, le deviner? Elle revient, parlez-lui donc.
Entrent DONA VIOLANTE et ELVIRE.
DON LOPE.
Pourquoi donc avez-vous fui, madame? Songez, je vous prie»
que c'est de votre part une véritable tjrannie que de vouloir ré-
duire à un seul moment l'e.'pace entier du jour. Car, madame,
vous qui êtes le soleil, si vous venez à vous montrer et à dispa-
laiire en même temps, les premières lueurs de l'aurore mêlées aux
ténèbres du couchant ne formeront plus qu'un (haos. Ne vous
éloignez pas, avancez, — que ma tréîence ne vous chasse point de
JOURNKK li, SCKiNE I. 2:9
ce lieu; vous ne devez a\o'r aucune crainte... Cette fois, madame,
nous sommes au milieu du jour, et non pas au milieu de la nuit...
Je ne vous parle pas, madame, pour vous oirenscr; je ne vous parle
i;uc pour mettre ma vie à vos pieds, et vous dire que je vous suis
deux fois reconnaissant.
DONA VIOLANTE.
La crainte que vous m'avez inspirée est si grande, que, môme
en vous voyant de jour, je ne sais si vous existez rdcllonient, ou
^i vous n'êtes qu'une illusion. Du reste, don Lope, lorsque tout à
! heure en venant voir di. îïa B'anea, je me suis en allée, ce n'a pas
(L'ié a cause de vous; c'est parce que j'ai vu ici je ne sais quel autre
lantôme dont la lumière du jour est impuissante à me débarrasser.
Dn\ LOPE.
IMalame, c'est un de mes arris avec lequel je causais. Dès qu'il
vous a aperçue il s'est retiré pour ne pas vous gêner. Vous aimant
avec passion, il s'est éloigné pour ne [las exciter votre colère; et il
a bien fait, puisque ainsi je puis parler.
DONA VIOLANTE, bas, à Elvive.
Eh quoi! n'était-ce pas don Guillen?
ELVIRE.
Oui, madame.
DONA VIOLANTE , à -part.
C'est donc en faveur de don Guillen qu'il me parle.
DOX LOPE.
Et puisque vous alliez chez ma mère, ne m'enlevez pas l'occa-
sion, que je vous dois à vous-même, de vous offrir mes services.
DOXA VIOLANTE.
Ne me persécutez pas, de grâce; restez tranquille.
DON LOPE.
Alors, je ne tiens plus à la vie.
DO.NA VIOLANTE.
Comment I pour une occasion perdue, vous renonceriez à la vie!
DON LOI'K.
Hélas! il en est de la vie comme de l'occasion; l'une et l'autre,
une fois perdues, ne peuvent plus se retrouver.
DONA VIOLANTE.
Lh bien, profitez de l'occasion que je vous ai donnée. Je vous
écoute; que voulez-vous me dire?
DON LOPE.
Tout ce que vous devez au plus tendre souvenir.
DONA VIOLANTE.
Vous vous êtes donc chargé de ses intérêts auprès de moi?
DON LOPE.
N'osant pas parler pour moi-même, je vous parle au nom d'ii
tiers ; car l'amour que vous inspirez rend timide.
M, 20
£30 LES TROIS CHATIMENTS EN UN SEUL.
nOXA MOLANTR.
Puisqu'il en est ainsi, je ne veux plus vous écouter; et vous
apprendrez par là combien il m'est désagréable d'enlendre les pré-
tentions insolentes de cet audacieux en favcir de qui vous me
parlez. Vous vous abusez élran;ïemeiit si vous jtensez que ce soit
un moyen d'obienir ma considi'ration, que de venir a!tisi me liécla-
rcr l'amour d'un autre. Rajipor(cz-lui cela, et adieu.
nO\ LOPE.
Daignez, madame
DONA VIOLANTE.
Je ne vous ai que trop entendu.
Ello -oiU
D0\ LOl'O:.
Elle a compris que j'allais me déclarer, et, aussi prudeiiie que
belle, elle s'est servie, pour empocher mon aveu, d'un détour sem-
blable à celui que j'avais employé. {Â Viccnte.) Si don Guiile
vient ici, dis-lui de m'attendre un moment.
Il serU
VICEXTE.
Dame El vire?
ELVIUE.
Seigneur maraud?
VICFNTC.
Est-ce que vous n'êtes pas effrayée un peu, vous, de voir de jour
ce mien visage?
ELVIRE.
Ce n'est pas l'embarras, il est fait pour effrayer de jour comme
de nuit.
VICENTE.
1! faut, charmante Elvire, que vous me fassiez un petit plaisir,
ELVIIIE.
Quel est ce plaisir, je vous prie?
VICEME.
C'est que vous perdiez l'esprit pour moi. Je ne demande jamais
moins que cela à mes maîtresses.
ELVIRE.
J'y consentirais certes volontiers, seigneur Vicente, si je ne vous
savais vous-même amoureux fou de Boairix.
VICEME.
De qui, dites-vous?
ELVIRE.
De Céatrix. On vous a vu causer avec elle.
VICF.NTE.
Moi, aimer Béatrix! Ah! si vous saviez ce que c'est que Béalrii,
jaiiais vous ne croiriez pareille chose.
ELYIRE.
Pourauoi cela?
lOUHNlÎR FI. SCÈNIi I. 231
VICKNTE.
Parce que, à mon avis, il n'y a piis on Lybie ni en Ilyrcanie un
monstre de son espèce. A l'exléricur, et de loin, elle a un certain
éclat qui trompe; mais parlez-lui de près, et vous sentirez un par-
fum qui n'est pas celui de la rose. Kt ce n'est pas là ce qu'il y a de
pis, bien que c ne soit p;is déjà fort agréable. Klle a certains dé-
fauts sur lesquels je me tais, car je hais de dire du mal des femmes.
Elle a un œil de verre et une jambe de bois.
r.LVlKR.
Cela n'est pas possible, vous mentez.
VICF.NTIÎ.
Regardez-la avec attention, et vous vous assurerez que d'un côté
elle boite, et que de l'autre elle n'y voit pas.
Enlrc DOi\ GUILLEN.
D0\ GUILLEN, à part.
Je viens voir si doïïa Violante a passé son chemin, et ce qu'est
devenu don Lopc; car ma peine ne me laisse pas un instant de
repos.
Entre DON LOPE.
D0\ LOPE , à part.
Puisque dona Violante est resiée en compagnie de ma mère, jo
viens chercher don Guillen. ,
ELVIRE.
Les voilà tous deux de retour.
VICENTE.
Nous nous rejoindrons tout à 1 heure.
ELVIRE.
Adieu. {A part.) Ce que c'est, cependant!... Quand on voit
Béatrix, on ne soupçonnerait rien de tout cela.
Elle son.
DON LOPE.
Excusez-moi; j'ai accompagné dona Violante, et cela m'a re-
tardé.
nO\ GL'ILLEN.
Vous n'avez pas besoin d'excuse.
D0\ LOPE.
Vous pouvez maintenant nfi'achever votre histoire.
DON GUILLEN.
Où en étais-je donc?
DON LOPE.
Vous veniez de me dire qu'étant entré à Naples à l'époque de la
trêve, vous aviez vu dans cette ville une dame fort belle.
DON GUILI.I N.
J'ai omis, don Lope, de vous dire une circonstance que je ne
dois point passer sous silence.
232 LES TROIS CIIATIMKMS KN UN StUL.
DO.V I.OPK.
Quelle est-elle?
I)0\ r.LII.l.F.N.
J'aur.nis dû vous dire d'jiboni qu'en ce môme temps nous avions
pour ambassadeur à Nap'es le seijçueur don Mendo, que le roi don
Pèdrc avait cru devoir y envoyer dans ces circonstances difliciies
comme un homme d'une exp(^ricnce consommée, et qui, durant
vingt ans, avait d^idoyé les plus grands talents à Home et ei!
France. ... Vous savez maintenant (luelli,' est la dame dont je veux
vous parler. Car vous dire que don Mcnio fut envoyé à Nopics à
cette époque, — que je vis dans celle ville une merveilleuse beauté,
que je suis venu à Saragosse bien plulôt pour la voir que pour sol-
liciter aucun empl )i, — et (jue vous pouvez me servir au[ircs d'elle
pnrce qu'elle habite voire maison, — c'est vous dire <iuc don i Vio-
lante est la divinité souveraine dont je suis le culte sacré, et sur
les autels de laquelle je suis p'èt à .'acrifier ma vie et mon âme.
viCF.NTK , à part.
^oilà une aiïaire qui s'annonce mal, et je crains bien que ce
jeune homme ne parte pas d'ici comme il y est venu.
DON I OPF, à part.
Quelle situation est la mienne! Mais ne laissons pas voir ma ja-
lousie .. et bien que la coupe qui m'est olTerie soit pleine de poison,
buvons-la toute d'un seul trait, [liant ) 11 est clair, don (iuillen,
que les éloges excessifs que vous avez prononces ne peuvent fjuère
convenir qu'à duna Violante. Mais diles-moi où vous en êtes avec
elle, pour que je puisse au plus tôt agir en ce qui me conc me.
DON CUILLE\.
Deux mots suffiront pour vous dire quelle est ma situation a son
égard.
DON LOrE.
Quels sont-ils?
DON GUILLEN.
Amour et disgrâce. J'aime et ne suis point aimé
DON LOPE.
Cela n'est pas bon signe; il faut voir.
DON GUILLEN.
Ayant donc appris qu'elle venait à Saragosse, je l'y ai suivie se-
crètement, et avec votre concours j'espère parvenir à toucher son
cœur. Car, vous, demeurant dans la même maison, dun Lope, je
pourrai non-seulement la rencontrer et lui parler quelquefo-s,
tout en ayant lair de n'être venu que pour vous, ma's j'obtien-
drai sûrement de vous que vous lui parliez en ma faveur. Pour ne
pas perdre une occasion, don Lope, cherchez, je vous prie, quat.d
elle aura fini sa visite, un moyen de lui remettre un billet de ma
part. Je ne veux pas être vu par elle avaot qu'elle soit avertie
de mon arrivée, de peur qi'elle n'interprète mal mon empresse-
JOURNEE II, SCENE I. 233
ment. Ne pouvant entrer chez vous pour écrire ce billet, je vais
l'écrire au premier endroit venu. Je reviens dans un moment, veuil-
lez m'attendra.
Il son.
VICENTE.
Adieu seifneur.
DON LOTE.
Oii vas-tu?
VICENTE.
Oîi voulez-vous que j'aille, si ce n est a la montagne? Je vais
vous y attendre; car je prévois que vous ne tarderez pas à m'y re-
joindre.
DON LOPE.
Ne t'en va pas. J'aime, il est vrai, de toutes mes forces dona
Violante; mais je suis moi-même trop empoché dans l'aveu de
mon amour pour m'offenser et m'irriler de l'amour qu'un autre
a conçu pour elle; de sorte que ce qui devrait soulever mon cœur
est au contraire ce qui nie donne da calme. Sachons donc souiïrir
quelque chose une fois dans la vie, et au lieu de faire un coup de
tfte, cherchons, Vicente, à nous tirer de là sans esclandre et sans
bruit.
VICENTE.
Je vous admire, seigneur; je ne vous connaissais pas tant de
prudence... Je vois un moyen de sortir d'affaire.
DON LOPE.
Quel est-ilî
VICENTE.
C'est que vous renonciez à cette dame, vous qui n'en êtes encore
qu'au début de votre amour.
DON LOPE.
Si cela m'était possible, je le ferais volontiers; mais je l'essaye-
rais vainement.
VICENTE,
Que ferez-vous donc?
DON LOPE.
Je ne sais. Mais attends; la voilà qui sort de notre apparte-
ent.
VICENTE.
La visite n'a pas été longue.
DON LOPE.
Au contraire, dans ce seul moment il s'est passé pour moi plus
d'un siècle.
Entre DONA VIOLANTE.
DONA VIOLANTE.
Eh quoi! seigneur don Lope, vous êtes encore là?
20.
234 LES TROIS ClIATIMI- NTS EN UN SEUL.
Eo.\ i.oi'i;.
][ n'est aucune chose au monde qui s'éloigne aisément de son
centre. L'eau va toujours vers la mer, de quelque source qu'elle
soit sortie; la pierre retombe toujours à terre, quclleque soit la
main qui l'ait lancée; le vent se rencontre toujouis avec le vent,
de quelque cùli' qu'il soit venu; et la (lanim^r monle toujours vers
sa sphère, quelle que soit la matière qui lui serve d'aliment. Ainsi,
moi, ruisseau fugitif, je me précipite vers la mer de mes peines;
pierre dure et pesante, je retourne à la terre, patrie des corps
graves; atome altéré, je me mêle au vent qui emporte mes espé-
rances; et faible rayon de lumière, je cours au-devant de la llamme
qui est la sphère de ma disgrâce. De sorte qu'enflammé comme le
feu, attiré comme un atome, errant comme un ruisseau, dure et pe-
sant comme une pierre, je me joins à la terre, à la mer, au vent, à
la flamme.
Uil.NA VIOLANTE.
Voilà une philosophie aussi claire que merveilleuse; mais si je
comprends votre discours, je ne saurais en deviner le motif.
D0\ LOPE.
Cela n'est pas bien difficile cependant. Toutes mes paroles ont
eu pour but de vous exprimer que le centre de mon âme est la où
vous êtes.
DOXA VIOLANTE.
Cette ga'anterie, don Lo[)e, n'est pas d'accord avec ce que vous
me disiez tantôt.
D0\ LOPE.
Comment donc, madame?
DO.NA VIOLWrE.
Vous avez change de rôle au milieu de la comédie; vous parliez
pour un autre personnage, et maintenant vous parlez [lour vous-
même *.
DON LOPE
Il suffit que cela vous déplaise, madame, pour que je vous parle
le langage de tantôt. Eh bien , je surmonterai mes ennuis et sa-
chant qu'il vous est agréable que je m'exprime clairement, je
renonce à ces paroles obscures qui voilaient ma pensée. Je vous ap-
prendrai donc que le seigneur don Guillen
Entre DON GUILLEN, qui s'arrête à la porte.
DON guillp:.\, à part.
J'arrive au bon moment, il parle (lour moi.
DO.V LOPE.
Don Guillen, invinciblement charmé par votre beauté, comme
' Encore une grâce qu'il nous a ctc inipos.=ible de rcproluire. Elle porte sur le iNiulile
«ens ilu mol lercero, qui signifie en même lemps troisième et eniremeiteur. Vii.bnle dit
t Lope : < Tautùl vous laUiez le troisième rôle |ou l'eunemctlcurj, cl niaiulcuaol, etc.»
JOUIIM:!:!': II, SCÈNE I. 23a
l'héliotrope par la lumière du soleil, vous a suivie d'Italie en Ara-
gon. 11 m'a charçé de vous en prévenir, et de solliciter pour lui
une entrevue.
DON GUILI.EN, à 'part.
Voilà ce qu'on appelle un ami loyal et dévoué!... Mnis au diable
soit 1 homme qui me vient chercher, puisqu'il m'empêche d'en-
tendre la roponse.
Il sort.
DO\A VIOLANTE.
Le langage que vous me tenez actuellement, don Lopc, ne vaut
pas mieux que celui de ce matin. Voil i deux fois que vous m'ou-
tragez aujourd'hui. J'aurais pu vous pardonner une oUViise; mais
deux, j î ne puis.
DON I.OPE.
Daignez au moins m'apprendre, madame, quelle est celle dont
je ne suis pas absous, afin que j'essaye de me justifier. 11 y a ici
une énigme obscure et confuse qu'il m'est impossible d'expliquer.
DOXA VIOLANTS.
Je vais me faire entendre Vous répondrez de ma p.îrt à don
Guillcn, qu'il ne se mette pas pour moi en frai» de galanterie,
puisqu'il sait bien que ses avances n'ont jamais eu de succès, et
qu'il jette au vent son espérance.
DON LOPE.
Et à moi quelle réponse me faites-vous?
DONA VIOLANTE.
Vous devriez la deviner. Si votre faute est la même que la
sienne, et si le même juge e^t appelé à prononcer, il est clair que
vous ayant chargé de lui reporter cette réponse...
DON LOl'E.
Achevez, madame,
DONA VIOLANTE.
Il est clair que la sentence doit cire différente; car si elle eût
dû être la même, je n'aurais pas eu besoin de faire deux réponses
<Iistinctes; une seule réponse aurait servi pour tous deux.
DON LOPR.
Achevez, de grâce; mon âme r.sle en suspens et toute émue, jus-
qu'à ce que vous vous soyez expliquée.
Entre DnN GUILLEN.
DON CiUii.iEN, à part.
Pilon fâcheux m'a enfin laissé libre, et je puis entendre sa r..^-
poi se.
DONA VIOLANTE.
C.Uie cela vous suffise pour le moment, don Lope. J'ajouterai
Beulcnicnt, si vous le voulez, que si j'ai été un temps comme le dia-
mant, et le bronze, el le marbre, qui résistent à l'acier, à la lime et
236 LES TROIS CHATIMENTS E.\ UN SEUL,
au ciseau, toutes ces cho<cs finissent par céder; car on Iruvailie le
diamant, on coule le bronze et l'on taille le marbre.
DON Guii.LF.N, à part.
Ciel, quoi bonheur! doiia Violante lui ri'pond avec une bonté que
je n'ai jamais trouvée en elle.
DON lOPE.
Je baise mille fois vos blanches mains en reconnaissance d'une si
haute faveur.
DON Giiii.LEN, à part.
Quel fidèle ami! S'il s'agissait de lui-même, il ne montrerait pas
plus de juie.
DON LOPE.
Mon bonheur serait sans égal, madame, si, pour garantie de ces
paroles, vous me donniez quelque gage qui m'en servit de témoi-
gnage à moi même.
DONA VIOLANTE.
Acceptez cette fleur, don Lopc. et qu'elle vous témoigne mon
espoir, puisqu'elle est la couleur de mon espérance '.
Ello sort.
DON I.GPR.
Elle vivra éternellement dans une impérissable fraîchei;r, sans
que les autans jaloux puissent jamais en ternir l'éclat cliarmuit.
Heureux le mortel qui tient en sa main cette fleur!
DON GuiLi.EN, se moniraiit.
Plus heureux encore celui à qui elle est destinée, puisque c'est
doiîa Violante ([ui i'envoi'î et que c'est vous, don Lope, qui en êtes
porteur. Avant de la recevoir de vos mains, je voudrais ra'age-
nouiller devant vous.
VICENTE.
Il est venu bien à propos !
DON CUILLEN.
Je vous dois deux fois cet honneur : d'abord à cause de l'amitié
avec laquelle vous m'avez servi, et cnsuile parce que je n'osjrais
prendre de vos mains un joyau d'un tel prix si je n'étais dans la
posture la plus respectueuse et la plus humble.
DON Lni>E.
Levez-vous, don Guillen ; car si c'est la couleur de cette fleur qui
cause votre joie, songez que les fleurs et les couleurs sont sujettes
à changer
DON GUILLEN, se levant.
Que dites-vous là?
VICINTE.
Il veut dire, ce me semble, que cette fleur, qui est le symbole de
l'espérance, peut devenir l'emblème de la jalousie.
DON LOPE.
Je veux dire que bien que cette fleur vienne de doîïa Violante et
•On sait que la couleur vcrle est le synib île de l'e-^péraiice.
JOURMiE II, SCH.NE I. 237
bien qu'elle se trouve en ma main, cependant elle n'est pas pour
vous.
D0\ GUKLEJJ.
Ne vous ai-je pas entendu vous-même lui parler pour moi?
DON LOPE.
11 est vrai.
D0\ GUILLEX.
Et aussitôt après, — bien qu'un maudit valet m'ait éloigné d'ici un
moment, — n'ai-je pas entendu, juste ciel! que moins inhumaine,
moins ingrate, en témoignage que l'on travaille le diamant, que l'on
ciseilele bronze et que Ion taille le marbre, — elle m'envoyait cette
fleur ?
DON I.nPE.
Il est dommage que vous n'ayez pas entendu ce qu'elle a dit avant
cela; vous auriez entendu votre disgrâce.
DON GU1I,I-E\.
Comment?
D0\ LOPE.
Je vois que vous n'avez entendu que la moitié de la conversation,
et que vous n'étiez pas là lorsqu'il a été question de vous.
DON GL'ILLEN.
Qu'est-ce que cela signifie?
DON LOPE.
La réponse de dofïa Violante est que votre amour Fennuie.
DON GUILLEN.
Alors fi qui donc disait-elle, en vous parlant de moi, qu'elle n'est
plus maintenant si insensible?
DON LOPE.
A moi.
vicENTE, à part.
Attrape!
DON GUILLEN.
A vous?
DON LOPE.
A moi.
DON GUILLEN.
Songez, don Lope, que vous mettez mon amitié dans la nécessité
de révoquer en doute la vérité de vos paroles.
DON LOPE.
Celui qui s'aviserait de douter de ma véracité apprendrait bientôt
à me connaître.
DON GUILLEN.
Allons, don Lope, ne me faites point payer par une querelle avec
vous le bonheur qui m'est venu, et donnez-moi cette lleur.
DON LOPE,
Elle est à moi, et par conséquent je ne dois la donner à personne
2;J8 LLiS TKUIS CllATlMEMS L.N UN SKLL.
DON GUILI.EX.
Lllc n'est i)as à vous, elle est à moi, et je l'aurai.
«ON LOPE.
Et cjmniciit vous y prendrez-vous?
DON GUILLEN.
Sortez de votre maison en l'eniporiant avec vous, et Vëp^'e à la
main, je vous montrerai comment je châtie un ami perfide, comment
je me venge d'un rival indigne.
nOX LOPE.
Marcliei devant, je vous suis.
Don Gnillen sort. Au moment où don Lope va pour sortir, entrent DONA
VIOLANTE et DONA BLANGA, ciiacune par un côté difierent-
DO.\A VIOLANTE.
Qu'est ceci, don Lope?
D0.\ LOPE.
Ce n'est rien.
viCENTR, à part.
Il y a longtemps que nous ne nous sommes battus.
DONA BLANGA.
J'ai entendu ta voix et je suis sortie de cette pièce.
nOA VIOLANTE.
Et moi de celle-ci?
DONA BLANCA.
OÙ vas-tu?
DON LOPE.
Je ne sais, il faut que je sorte.
DONA VIOLANTE.
Attendez.
DON LOPE.
Dans un moment, madame, je reviens me mettre à vos ordre»,
DONA Br.ANCA.
Qu'est-ce à dire, don Lope? le voila déjà dans quelque mauvaise
affaire.
YiCENTK, à part.
11 y a longtemps que nous ne nous sommes battus.
DONA VIOLANTE.
D'où vous est venu cet ennui, don Lope? {A part.) Je me meurs.
DON LOFE.
. Vous êtes dans l'erreur, je n'ai aucun ennui.
DONA BLANCA.
Nous n'aurons donc jamais, dans cette maison, une heure de paix
avec toi?
DON LOPE
Eh: mon Dieu! quel bouleversement y ai-je donc causé?
I
JOURNÉE U. SCENli 1. 239
DO.W VIOLANTE.
Qu'avcz-voiis?
DONA BLANCA.
A quoi soiigcs-tu?
viCENTE, à part.
Il y a longtemps que nous ne nous sommes battus.
Entre LOPE DE UP.UÈA.
URKÈA.
Eh bien! qu'y a-t-il? {A don Lope.) D'où vient que tu es ainsi
ému en parlant à dona Violante et à la mère? Que s'cst-ii donc
passé?
DONA BLANCA.
Lope... seigneur. {A part.) 0 ciel! inspire-moi un détour &(îa
que son père ne soupçonne rien. [Haut.) 3Ion liis a eu à se plaindre
de Vicente... il voulait le châtier... et nous nous sommes mises entre
eu\ deux.
VICENTE.
Bon ! me voilà en jeu à présent.
DONA VIOLANTE.
Oui, nous tâchions de le contenir.
uimiiA.
U faut avouer, Lope, que vous avez un singulier caractère!
DON LOPE.
Seigneur, ce n'était rien, je vous assure.
VICENTE.
!\lon maître, à qui il manque de l'argent, me demandait des
comptes, et là-dessus...
DON LOPE,
11 suffit; sors d'ici, malheureux !
VICENTE.
11 n'y a pas moyen de s'expliquer avec vous.
URHÈA.
Et c'est pour un pareil sujet que vous ne craignez pas de vous
emporter devant doria Violante!
DON LOPE.
Je n'ai rien à répondre à une pareille observation, et je dois me
taire. {.Apart.) Oh! pourvu que je rencontre don Guillen!
Il sort.
DONA BLANCA.
Ne le laissez point aller, seigneur.
UURÈA.
Ne vaut-il pas mieux le laisser partir? [A dona Viotante.) Ex-
cusez-le, madame, je vous prie. Quand il a la tête montée, il ne garde
respect ni à moi ni à personne.
LES TKOl^ ClîATIMENTS EN UN SEUL.
Dn.VA VIOLANTE.
t\ est tout cxcusd auprès de moi. {A part.) Et cela par la raison
que moi seule suis coupable.
DO\A n[A>CA.
Ah! malheureux! je croyais avoir trouvé le moyen de l'empêcher
de fo tir, et, lout au conlrairc, je lui ouvre la porte. Que fairet
DONA VIOLANTE.
Je tremble qu'il n'arrive un malheur.
On enicii'l uu clirjuelis d'épées cl la \oix de don Lopc cl celle do don Giullca»
DON GUILLEN.
Voilà, traître, comment on châtie un ami perfide.
DON LOPE.
Vous pouvez être jaloux, mais vous n'avez pas été trahi.
URKÈA.
Que veut dire ce bruit?
Entrent ELVIRE et BÉATRIX.
ELVIRE.
On se bat dans la rue.
BÉATIllX.
C'est mon maîue. {A Lope.) C'est votre fils, seigneur, qu'atlendez-
vous ?
lînHÈA.
En cfTet, Blanca, je m'éionnais qu'il fût resté un jour tranquille.
La tendresse paternelle me dit d'aller voir, bien que je ne me mêle
jamais de ses affaires qu'à coQtreiœur.
Il sort
SCÈNE II.
Dne rue de Sarogosse.
Entrent DON GUILLEN et DON LOPE. l'/pée nue, quelques Cavaliers qui
cherciient à les séparer, et LOPE DE UhRÈA,
URRÈA.
Arrête, Lope. Arrêtez, don Guilîen,
U.N CAVALIER.
Voyez que nous sommes entie vous deux.
DON GUILLEN.
Ami perfide.
DON LOPE.
Vous seul êtes perfide, vous qui...
URRÈA.
Comment! malheureux, tu ne peux pas te modérer en ma pré-
sence !
DON LOPE.
Pensez-vous donc que je me laisse ôter par vous l'honneur que vou»
ne m'avez pas donné?
JOui'.Ntii': II, srKNK II. 21Ï
viuu'c.v.
Plût à Dieu que tu eusses conserve^ la plus f;iible parrelle de celui
que je t'ai transmis!... Mais, seigneur dou Guillen, puisque mon
iils n'a aucun respect pour mes 'heveux blancs, dai)j;npz m'ccoulcr,
^ous, et que je liouve > i vui. j'.us d'égards que chez uy ils.
D0.\ GLILLEN.
Vous n'avez pas tort d'y compter; je respecte vos cheveux blancs
et je dois des égards à l'intervcnlion de ces cavaliers. .Je m'éloigne
donc; je rencontrerai mon adversaire dans un autre moment et dans
un auue iiea.
DON l.OPR.
Ce n'est pas mal déguiser votre peur.
DON GUILLEN.
Moi, j'ai peur!
Ils rccommenceni le comlial
miîÈA, à don Lape.
Insensé! barbare! Comment! lorsfiue tu vois qu'un étranger me
respecte, tu manques ainti à ce que lu me dois ! [levant le bdlon
sur ini.) Vive Dieu I il ne tient à rien que je ne l'enseigne ton devoir
et ne le montre qui je suis !
DON LOPE.
Prenez garde, et ne tenez pas plus longtemps votre bâton levé .'ur
moi, car, vive Dieu! je me porterais envers vous à quelque extré-
mité.
URUÈA.
Ingrat et méchant, ton adversaire ne peut donc pas l'apprendre
comme tu dois te conduire?
DOM LOI'E.
Non', car s'il a cédé à vos prières c'est par lâcheté, et la lâcheté n'est
pas pour moi une vertu.
DON GUILLEN.
Celui qui dit ou pense que je le crains...
URUÈA.
En a menti, je le déclare; ne le dites pas vous-même.
UON LOPE.
Puisque vous me donnez pour lui un démenti, vous me donnerez
pour lui satisfaction. [Eepoussant Urrèa, avec force , d'une main.)
Tiens, voilà pour loi, vieux radoteur!
Urrèa tombe à terre.
VICENTE.
Qu'avez-vous fait?
URRÈA.
Que le ciel t'écrase, infâme! Je le prends à témoin, sa cause est
la mienne.
TOUS LES CAVALIERS.
Tous, tous nous sommes pour vous!... qu'il meure! qu'il meurel
il a frappé son père!
Tous à la fois atlaqucot don I.ope, qui leur fait face à loua.
2i2 Li:S TROIS (:[IATlMi:.\T3 EN UN SEUL.
YICKNTE.
Moi seul ici, je me tiens pacifiquement sans attaquer ni ddfondrc.
(À Vrrèa.) Seigneur, levez-vou?.
L'UnÈA.
Fils ingrat, fils dénaturé, que le ciel l'écrase! que ces épdcs, qui se
8onllevé-s à ma défense, soient autant de foudres sous lesquelles tu
périsse! et hi elles réalisent mes vœux, le monde apprendra en le
voyant mourir qu'une épée est aussi redoul.ible que la foudre, quand
c'est la cause de Dieu !... Que celte main qui a profané mes cheveux
blancs soit impuissante à soutenir un oulr.ige dont le ciel n'est pas
moins indigné que moil... Que 11- maître du monde, en voyant mon
affreux malheur et celte triste tragédie, te retire enfin et l'air que tu
respires, et la terre qui te porte, et le jour qui t éclaire!
vicENTi:, à Urrèu.
Seigneur, prenez votre chapeau. Je vous mettrai voire manteau.
Voici votre bàlon.
i nuÙA.
A quoi me servirait un bàlon? c'est une épée qu'il me faudrait!...
Biais non, donne : un oulrage fait avec la main doit se venger à
coups de bàion. Ce sera avec ce bâton que je me vengerai d'un fils
dénaturé... Mais, hélas! c'est un secours inutile, car si je veux le
prendre à la main sans m'y appuyer, mes genoux fléchissent... 0
fortune cruelle! 6 rigoureux de.<lin ! comment me pourraije >enger,
si l'inslrunient même qui doit me seconder m'a\ertit de la sorte
que j'ai désormais besoin de le tenir sans cesse sur le sol, cl d'en
frapper la terre, comme pour me faire ouvrir la porte de mou
tombeau!
VICENTE.
Ca'mez-vous, et voyez que tout le peuple s'est levé à voire défense.
LIUIÈA.
Eh bien! qu'ai-je encore à perdre!... Que tout le mondt' sache à
piésent que je suis un homme infâme, puisque celui à qui j'ai donné
la vie m'a enlevé l'honneur... Oui, hommes, legardez-moi; je suis
cet infortuné que son propre fils a couvert d'ignominie; et offensé
par mon propre sang, c'est en le versant que je veux me venger..
J'ai demandé justice au ciel, le juge suprême; je vous la demande
aussi à vous, et, de plus, je la demanderai au roi.
VICEXTE.
Songez qu'on ne peut pas entrer ainsi dans le palais.
URRÈA.
Ah! si je pouvais, j'entrerais dans le ciel. [Appelant.] Roi don
Pèdre d'Aragon, monarque chrélien que l'ignorant nomme cruel
nais que le sage nomme le justicier...
Entrent LE ROI, DON MENDO et des Valets.
LE KOI.
Qui m'appelle?
JOURNÉE H, SCÈXIi II. 243
URIIKA.
Un infortuné qui, prosterné à vos pieds, sire, vous dcmando
justice.
LE nor.
A'ous m'êtes déjà connu, Lope ; c'est vous qui m'êtes venu im-
plorer pour votre fils déjà condamné et à qui j'ai fait grâce. Que
voulez-vous?
vnntx.
Je viens vous prier de le punir. Je suis, sire, un fidèle vassal; et
la même \o\\ qui naguère vous a demandé grâce, aujourd'hui
vous demande justice. Mon fils, si toutefois un monstre est mon
iils... (Oue doila Bianca me pardonne ces paroles, qui ne sauraient
atteindre sa vertu, plus pure que le soleil I ) mou (ils s'est rendu cou-
pable contre Dipu, contre vous et contre moi. Manquant à ce com-
mandement sacré, qui est le premier après ceu\ de l'Eglise, il a osé
porter la main sur mon visage, et comme je ne puis moi-même me
venger, je viens me plaindre a >ous du eriminel. Et si quand je vous
ai demandé sa grâce vous me l'avez accordée, à celle heure que je
vous demande justice, vous ne me la refuserez pas ; car autrement
j'en appellerais de vous au ciel... Que le monde sache par là et que
les hommes apprennent qu'un fds qui traite son père avec cruauté
rend son père cruel.
Il sort.
LE ROI.
Mendo?
D0\ MENDO.
Sire?
LE ROI.
Puisque vous êtes mon grand justicier, ceci vous regarde. Dis-
posez de tout mon pouvoir, que je vous confie pour opérer l'arres-
tation de cet homme, et ne vous présentez devant moi que lorsqu'il
sera arrêté
I)0\ MENDO.
3e vais, sire, m'en occuper sans retard, et je ferai toutes les dili-
gences possibles.
LE ROI.
N'oubliez pas que cela m'importe plus que vous ne pensez.
DON MENDO.
Pour quel motif, sire?
LE ROI.
Par le moiif qu'en réfléchissant sur cet événement, je ne vois pas
dans l'histoire qu'il y ait eu un autre roi devant qui l'on ait porté
une semblable plainte.
DON JiENDO, à part.
Que fer.ii-je? Terrible imagination, que meveu\-tu? — Faudra-t-il
donc que je prouve que l'on'cnseur n'est point le tils de l'oHenscî
2ii LES TROIS r.lI.VmiLNTS RN L'N SKUL.
JOURNÉE TROISIÈME.
SCÈNE I.
La campagni'- Des rochers. Un torrent
Entrent DON MENDO et une troupe d'Hommes d'armes.
L'.\ HOMME D'aUMES.
Par ici, 5ci;:ncur. C'e?t de ce côté que l'Ébre se précipite plus
Fiirieux en ciiirainant dans sa course les ruisseaux des inontagnes;
et c'est de ce côté que ce jeune homme se dirige pour nous écliapper.
hOS ME.NDO.
Suivez-le tous, en fouillant les rochers et les taillis épais. {Us
sortent.) Quel homme s'est jamais vu dans une situation aussi
cruelle? Mon malheur est tel, que je suis obligé de chercher cela
même que je ne voudrais pas trouver... comme un homme inspiré
par la jalousie •. . Dun côte le roi, mû par une sévérité inflexible,
qui n'est peut-être, au fond, que de la justice, m'ordonne de ne pas
reparaître devant lui qu'on n'ait arrête don Lope; et d"autrc part,
la reconnaissance que je lui dois, l'alTection que je lui porte me
défend de l'arrêter. Situation affieuse! Si je le prends, je manque
à mon amour; .m je ne le prends pas, je manque de fidélité au roi.
Comment pourrai-je, ô ciel! saiisfare en même temps à l'am.our et
à l'obéissance?
DON LOPE, tou! ensanglant»!', entre en se ballant contre plusieurs hommes
d'armes.
DON LOPE.
Je suis seul contre tous, et il est impossible que je n'y laisse pas la
vie; mais pour le pri.x auquel je veux la vendre, vous n'êtes pas assez
nombreux.
DON MENDO.
Ne le tuez pas; il importe que je l'emmène vivant. (^4 part.) Oh!
«i je réussissais à l'arrêter, peut-être Irouverais-je plus lard quelque
moyen de le sauver. — [Haut.) Don Lope?
DON LOPE.
Je reconnais votre voix avant d'avoir reconnu votre personne,
Car trois choses troublent et obscurcissent ma vue, la colère, le
ïang et Ii poussière; et je ne sais même si c'est votre voix que j'ai
entendue ou quelque sombre tonnerre dont le son, en me rendant
immobile, m'a glacé, atterré... Eh bien! que me voulez-vous? car
' Litléralomeui : aciion, Gile de Ij sculii jilouïir.
Accton
Uija de los zelos solot»
JOUlviVËE III, SCÈNR T. 253
vous seul, don Mendo, vous m'nvcz inspiré \)\us de orainle par une
seule de vos paroles que n'ont fait tous reux-là avec leurs armes.
D0\ MENDO.
Ce que je veux, c'est que vous rendiez votre épée, et que, renon-
çante vous défendre, vous vous rendiez prisonnier.
DO.N LOl'E.
D0\ ME.NDO.
Oui.
D0.\ LOPE.
Cela est difficile.
DON JIE.NDO.
Je vous promets en rdcompensc...
DON LOPE.
Je vous crois, seigneur, mais je ne puis y consentir, je ne puii
céder à la crainte.
DON MENDO.
Barbare, insensé, que prétends-tu faire?
DON LOPE.
Mourir en tuant *... Mais c'est en vain que j'y suis résolu ; je ne
saurais me défendre contre vous; car à vous entendre je tremble,
et à vous regarder je frémis et sens couler mes larmes. Si je veux
lever mon épée contre vous, le ciel s'obscurcit à mes yeux, et la
terre se dérobe sous moi.
DON MENDO.
Tel est ie propre effet de la justice, à qui Dieu a donné le pouvoir
de porter la terreur au cœur du criminel.
DON LOPE.
Ce n'est pas cela, seigneur; non, ce n'est pas cela ! car, bien que
je me reconnaisse coupable, je pourrais cependant, comme un chien
enragé qu'on a blessé, mettre en pièces tous vos hommes d'armes.
C'est vous, c'est vous seu! qui m'inspirez de la crainte et du respect.
Et c'est pourquoi, prosterné devant vous, je mets à vos pieds cette
épée terrible, qui est rougie de sang depuis la poignée jusqu'à la
pointe, et moi même je me prosterne humblement à vos genoux.
DON MENDO, le relevant.
Lève-toi, don Lope; le ciei m'est témoin que dans une si cruelle
extrémité, toi étant l'accusé tt moi étant le juge, il me serait doux
de changer avec toi, et que je souffrirais moins de ton péril que de
ma douleur. Riais ne crains rien en me voyant aussi sévère à toa
égard; il faut bien que je paraisse partager la colère du roi.
DON LOPE,
Est-ce que le roi sait déjà quelque chose de reofî
Que intentai?
— Morir matanâo,
21.
246 LtS TROIS CIIATIMKNTS EN UN SEUL.
nO.N MKNDO.
Voire propre père lui a demandé justice contre vous.
DON LOl'IÎ.
Laissez-moi reprendre mon épéc.
D0\ ME.vno.
Je la tiens, et vous ne me la reprendrez pas.
uo\ Lorn.
0 ciel! en voyant celte épée dans vos mains, je tremble, et lotit
mon corps frémit comme en ce jour où je vous donnai mon poignard.
D'où vient celle crainte? d'où vient cet elTroi que vous m'inspirez?
comment puis-je éprouver un tel sentiment, moi qui, je l'avoue,
frapperais encore mon père s'il me donnait encore un démenti
DON ME.NEO, appelant.
Ilûlà!
UN HOMME d'ahmes.
Seigneur ?
DON MEXDO.
Couvrez don Lope d'un manteau de manière à lui cacher le visage,
et conduisez-le ainsi au cachot. [A un autre.) Vous, écoutez.
UN HOMME d'armes.
Qu'ordonnei-vous?
DON MENDO.
Afin qu'il y ait moins d'émotion et de tumulte, failes-le entrer
par la poterne de ma maison, laquelle donne sur la campagne, sans
lui dire où il est, et faites que l'on soigne sa blessure, pendant que
j'instruis le roi de son arrestation. — [A part.) Quelle douleur,
quelle colère et quelle angoisse se sont emparées de mon âme, et la
bouleversent et la déchirent!
Ils soricDt.
SCÈNE III.
Cdc salle du palais.
Entre LE ROL
LE ROI.
Je suis impatient de savoir si don Mendo a exécuté mes ordres;
et je n'aurai point de repos qu'il ne soil arrivé... Il ne sera pas dit
qu'un fils insolent et cruel ait ainsi offensé son père sans que mon
pouvoir le châtie. L'Aragon verra aujourd'hui comment ma justice
inflexible punit tant d'orgueil et de malice. Cela importe au bien
de mon royaume; et vive Dieu! ce jour décidera si je suis don
Pèdre ou non. — Mais voici venir don Mendo.
Entre DON MENDO.
DON MENDO.
Que votre majesté, sire, me permette de baiser sa main.
JOURNEI-: m, SCÈNE II. 247
LE ROI.
Non pas! ji! dois embrasser 1 homme qui est l'AlIas de mon
royaume, et qui veut bien m'uider a porter ce pesant fardeau.
DO.V MEM)0.
Sire, mon oliéissancc et mon dévouement pourront seuls vous dire
combien je reconnais tant de bonté.
LE noi.
Puisque vous reparaissez à mes yeux, cela signifie que vous avez
arrête don Lope.
DON MIÎNDO.
Oui, sire, et je l'ai envoyé prisonnier dans ma maison, afin que
personne ne puisse lui parler.
LE noi.
Vous ne m'avez jamais rendu de plus grand service. Je prétends
conserver le nom de Justicier, et je veux surtout le mériter dans le
cliâiiment d'un délit si étrange et qui n"a pas de précédent.
DON MENDO.
II ne faut pas cependant que le juge suprême se laisse inlluencer
parla première inlormation; car, à ce que j'ai appris, les charges
jiesont pas aussi graves qu'elle pourrait le faire croire.
LE noi.
Eh quoi ! Mendo, dans cette information n'y a-t-il pas un fils
qui a maltraité son père, et n'y a-t-il pas un père qui a porté plainte
contre son fils? que voulez-vous de plus grave?
DON MENDO.
Je confesse que cela ne l'est que trop; mais enfin, jusqu'ici votre
najesté n'a pas entendu ce que l'accusé peut avoir à dire à sa dé-
charge.
LE ROI.
Je serais heureux, don Mendo, qu'il pût si bien se justifier, que
j'eusse à reconnaître qu'il ne s'est point commis dans mon royaume
un crime si nouveau, si extraordinaire, si révoltant.
DON MENDO.
Croyez bien, sire, que cette faute, si énorme au premier coup
d'œil, perd beaucoup de sa gravité quand on examine le lait avec
attention. — Don Lope se battait avec don Guillen de Azagra ; pour
quel motif ? je l'ignore; mais don Guillen est également arrêté. Le
père de don Lope arriva dans un moment o"à le combat était sus-
pendu. Dans ce moment don Guillen allait donner un démenti à
son adversaire; mais il n'osa pas, et le vieillard, emporté par la
colère, donna le démenti à sa place, en le prononçant toutefois de
telle manière, que le jeune homme y fut trompé, et qu'il voulut
frapper son adversaire, lorsque le vieux Lope, s'étant mis entre eux
deux, reçut le coup. Or, la chose s'étant passée ainsi, il est clair
que le jeune homme ne voulait pns frapper son père; mais don
Lope, se voyant maltraite par son nls, accourut à vos pieds, dt
258 LES TROIS CHATIMENTS EN UN SEUL,
quoi, je suis sûr, il se rcpenl mainlcnant... Le bon Lope est fort
âgé, cl je pense, moi, que sa conduite tient à la faiblejsc d'enlen-
dcment qu'apporte !e grand âge. De plus, vous remarquerez, .«ire,
qu'il y a ou dans i'anliijuilé une loi qui me semble bien co iforme
à la nature, et qui défend d'entendre d.ins les causes criminelles,
soit le père se plaignant de son fils, soit le fils portant plainte contre
son père. Ainsi je serais d'avis de laisser tomber cette affaire.
i.E noi.
Cela vous semble juste?
DON MENDO.
Oui, sire.
LE ROI.
Eh bien, moi, don Mendo, je ne vois pas la chose comme vous.
Il y a dans cet act? je ne sais quoi qui me passe; mais je ne puis
admettre qu'une plainte aussi grave ait été portée légèrement, ni
qu'un crime de ce genre ait été commis par hasard ; et il faut que
je voie s'il e>t possible qu'il y ait eu, en effet, soit uu fils si hardi,
soi', un père si imprudent. Et ainsi, puisque nous en sommes sur ce
point, faites arrêter le père; il importe qu'il ne passe point cette
nuit dans sa maison.
Il sort.
DON MENDO.
Le ciel me protège I je ne sais quel trouble s'élève dans mon âme,
comme a la veille d'un grand maiheur.
Il sort.
SCÈNE III.
Une cUainlirc dans la maison de don Meodo.
Entrent DONA VIOLANTE et ELVIRE.
ELVIRlî.
D'où vient, madame, votre douleur?
DONA VIOLANTE.
D'une crainte.
ELVmE.
Et cette crainte, d'où vient-elle?
DONA VIOLANTE.
D'un ennui.
ELVIUE.
Et cet ennui, d'où vient-il?
DONA VIOLANTE.
D'un soupçon; car le ciel a décidé aujourd'hui que j'aurais une
grande peine, et que cette crainte, cet ennui et ce soupçon pour-
aient m'ôter la vie.
ELVIRE.
Qui s'oppose à votre bonheur?
DONA VIOLANTE.
Ma disgrâce.
JOURNÉE m, SCÈNE 111. 549
ELVIRE.
Oui en cause la rigueur?
DO\A VIOLANTE.
Mon amour.
FLVIRE.
Confiez-moi ce qui vous afriigc.
DONA VIOLANTE.
Rla fortune. Et ainsi je ne puis trouver ni piiié ni soulagement
dans mon chagrin; car j'ai contre moi m.-^ disgrâce, mon amour et
ma fortune.
ELVIUE.
Qui entrelient voire plainte?
DOW VIOLANTE.
Mon étoile.
ELVIUE.
Kc pouvez-vous la surmonter?
DONA VIOLANTE.
Mon étoile est tout le soleil.
ELVIRE.
Ne pouvez-YOus lui faire éprouver une éclipse?
DONA VIOLANTE.
Non, car ma lune est à mon déclin. De sorte que e ne puis coa-
6c>'vcr aucune espérance en voyant conjurer à ma perte l'étoile, le
Kolcii et la lune.
ELVIRE.
Qui vous désole ainsi?
DONA VIOLANTE.
Le pressentiment de nsa mort.
ELVIRE.
Qui cause votre mort?
DONA VIOLANTE.
La cruelle destinée !
ELVIRE.
Ayez plus de confiance.
DONA VIOLANTE.
Non ; le ciel l'ordonne, et ses arrêts sont sans appel, et je miî ré-
signe ; car personne ne peut vaincre la mort, la destinée et le ciel.
— Mais ne m'inlerroge pas davantage, Elvire. Puisque don Lope
est arrêté (hélas ! j'ai peine à retenir mes larmes), c'est me tuer que
de me demander, comme tu fais, d'oii viennent mes chagrins. Ne
sais- tu pas que la prison qui le reni^crme, renferme pour moi — la
crainte, l'ennui, le soupçon, la disgrâce, l'amour, la fortune, l'é-
toile, le soleil, la lune, la mort, la destinée et le ciel '?
' Toute cette scène C5l compnscc de slroplies qui sont particulières à la pocsie ospa
250 LES TROIS CHATIMENTS EN UN SEUL.
ELvmr.
Il est dans rapparlcmcnt de mon maître ; on l'a fait entrer par
la porte opposde.
DOW VIOLANTE.
Oh! que je voudrais, Elvirc, lui donner quelque liaulc marque
d'amour!
ELVinR.
N'est-ce pas assez pour lui que vous sentiez ainsi son maliieur
DONA VIOLANTE.
Non, ce n'est pas assez. Dans la situation où il est, il faut que
je périsse ou que je lui rende la vie. Voila ce que me commande
mon amour. — N'as-tu pas la clef de l'appartement de mon père?
ELVinE.
C'est monseigneur qui a le passe-partout. Voici l'autre clef.
DONA VIOLANTE.
Je veux le voir pour lui donner un avis; car désormais je n'ai
plus de crainte pour moi-même, je n'en ai que pour lui... Toi, El-
vire, tiens-toi de l'autre côté; afin que tu puisses m'avertir s'il entre
quelqu'un.
Elles sorlcDU
SCÈNE IV.
Une autre chambre.
Entre DON LOPE.
DON LOPE.
Infortuné que je suis! quelle est donc cette prison où l'on m'a
renfermé?... Ah! Violante, combien me coûte votre beauté; et
pourtant, dans cet affreux moment, c'est encore à vous que je
pense. Je ne m'afflige point de perdre la vie, je ne m'adlige que
le vous perdre.
DONA VIOLANTE ouvre une porte et entre.
DONA VIOLANTE, à part.
Son visage est couvert de sang. 11 paraît blessé. [Haut.) Ah! don
Lope!
noie ei consistent dans l'arrangement ingénieux des mois. Voici la première, que non»
docnoDS au lecteur comme éclianlillon :
— De que nace tu dolor?
— De un temor.
— y elle temor, senora, injuslof
— De un disgusto.
— Que es, enfin, tu desconsuelof
— Un leido;
Parque 01/ ha diipuesto et ciclo.
Que à una tristeza rendida,
Puedan quitarme la vida,
Temor, disguslo, y resclo.
On trouve Je Ci>s stroplics en écho dans les plus anci-ns poètes espagnols. Il v en •
^alemeiil plus eurs exemples dans les poésies de Lope. Cervantes en a place és;alemea
^ansDo'i Quichotte (ch. xxvii), et dans une de ses plus jOlic» nouvelles, inliluléc l'il-
ktitnÉcureuit (la Illustre FiogooaJ.
JOURNÉE III, SCtNE IV^. 2ol
D0.\ I.OPE.
Qui donc a prononcé mon nom? qui daigne témoigner quelque
pitié à un homme si nialliearcux?
DONA VIOLANTE.
Une personne qui compatit à votre sort et partage votre douleur.
D0\ LOPE.
Vivante image de ma mort, ombre morte de ma vie, corps de ma
pensée, ame de mon imagination, portrait que mon amour a tracé
dans les airs, voix formée de mes accents, veuillez ne pas me tour-
menter et ne pas disparaître, vous qui êtes mon corps, mon âme et
ma voix.
DONA VIOLANTE.
Si je n'étais qu'une illusion, Lope, je n'aurais pas un corps, une
âme et une voix.
DON LOPE.
Il est vrai; mais comme je dormais tout à l'heure et que je suis
sncertain si je dors ou si je veille, je doute encore de mes yeux.
DONA VIOLANTE.
Touchée de vos malheurs, sensible à votre amour, et de moitié
dans votre crime, je viens, sans qu'aucune considération m'ait ar
rêtée, je viens vous dire que, cette nuit même, cette porte vou
sera ouverte, et que par cette issue vous pourrez recouvrer la libcrt
et sauver votre vie.
DON LOPE.
J'ai ouï dire qu'il existe une plante d'une vertu si rare et si sin-
gulière, que là oij il y a une plaie elle l'enlève, et Hi où il n'y en a
pas elle en fait une : ainsi, vous, doua Violante, lorsque je \ivais,
vous m'avez donné la mort, et maintenant que je suis condamné à
mourir, vous me donnez la vie.
DONA VIOLANTE.
J'ai oui parler également de deux plantes merveilleuses qui, s'é-
parées, sont des poisons, et qui, réunies, sont un breuvage salu-
taire. En nous se voit leur étrange edei : sépare de moi, vous mou-
rez; séparée de vous, je meurs. L'amour veuille nous réunir afin
que nous vivions! Pour moi, ayant appris combien le roi était irrité
contre vous, j'ai résolu aussitôt... Mais quel est ce bruit?
Entre ELVIRE.
ELVIRE.
Voilà votre père qui arrive.
DONA VIOLANTE.
Adieu, Lope.
DON LOPB.
Reviendrez VOUS?
Jo2 LES TROIS C11A.TIM1':NTS EN UN SEUL.
DON.V VIOLANTE.
Oui, pour vous délivrer.
DON LOPE.
Hélas! en vous demandant cela, je ne pensais pas à ma liiierté,
je ne pensais qu'à vous revoir.
DO\A VIOLANTE.
Ferme celte porte, Elvire, et sortons suis retard, car il ne faut
cas aiie mon père nous trouve ici.
ELVIRE.
Nous n'avons pas besoin de nous tant presser, madame, car je
m'aperçois que votre père avant d'entrer chez lui est monté chez
doua Blanca.
DO.\A VIOLANTE.
Je vais y aller, et je saurai ce qu'il y a de nouveau chez don Lope.
Elles sortcut.
SCÈNE V.
Une aiilrc clianiljrc.
Entrent VICENTE et ensuite ELVIRE.
VICENTE.
Le ciel nous protège! voyez donc le beau tapage qu'il y a ici;
at tout cela pour un soufflet, pour un coup de poing, pour un coup
de pied, pour je ne sais quel coup de je ne sais de quoi. En vérité,
il n'y aurait pas plus de bruit si l'on sonnait la cloche de Velilla *.
ELVIRE.
A quoi pensez-vous là, Vicente?
VICENTE.
S'il faut vous dire la vérité, Eh ire, je suis furieux, j'enrage.
ELVIRE.
Contre qui?
VICENTE.
Ce n'est rien. D'abord contre toute l'espèce humaine en généra!,
et puis, en particulier, contre mes maîtres, le jeune et le vieux.
ELVIUE.
Pour uoi cela?
VICENTE.
'a'oord, en premier lieu, parce qu'ils sont mes maîtres; et ensuite
parce qu'ils sont tous deux si fous, que l'un donne sans qu'on lui ait
demandé, et que l'autre qui a reçu ne peut pas se taire ; tandis que
celui qui a reçu ne devrait pas desserrer les dents, et que celui qui
donne,— n'importe quoi, —est le seul qui ait le droit de parler haut...
• Il y a eu Espagne plusieurs villages du nom de Velilla. Il s'agit ici de VclilladeEljro,
ntuce dans la province d'Aragon, prcs de Sarago>sc. Cet endroit est fort renommé
ptnir sa cloche, ((ui, disait-on, sonnait d'elle-iriême lorsqu'elle voulait aDDODCerqM<>.:<|u(i
tvcneincnt malheureux pour l'Espagne
T. Minaao, Dkcionario gsograjxco. X. IX, pag. 279.
JOURNÉE 111, SCÈNE V. 2o3
Je suis également en colère contre ma maîtresse parce que, depuis
qu'on lui a conté l'aventuro, au lieu de rf citer le Sahe elle ne fait
que pleurer et gémir. Je ne suis pas moins faclic contre votre maîire
don Mendo, parce qu'il est tellement pris maintenant de la manie
d'arrêter les gens, qu'après avoir fait arrêter mon maître et don
Guillen, voilà qu'il fait arrêter le vieux don Lope. Je le suis aussi
contre le roi...
ELVIRIÎ.
Tu es i\re, je crois?
VICENTE.
riûtàDieu!
ei.viue.
Contre le roi?
VICENTE.
Certainement. J'ai reçu d.ms ma vie plus de deux mille souCllets,
et il n'y a pas fait la moi.ndre attention; et pour un seul qu'on a
donné à unautrc.ji. est furieux comme un lion.— Enfin, je me plains
aussi de vous.
ELVIRE.
Je serais curieuse de savoir pourquoi.
VICENTE,
Parce que tout en m'adorant de toutes les forces de ce cœur amou-
reux, vous ne m'avez pas encore donné de sérénade, vous ne m'avei
pas écrit de lettre, vous ne m'avez pas baisé la main.
EI.VIRE.
Je vous ai déjà dit que c'était Céatrix qui m'en avait empêchée.
VICENTE.
Mais je vous ai dit de mon côté qu'il ne faut la compter poui-
rien.
ELVIRE.
Ah! Vicenle, si vous disiez vrai, je vous donnerais un baiser.
VICENTE.
Donnez-le-moi toujours, en vous réservant de me le retirer si vous
soupçonnez que je vous ai menti.
ELVIRE.
Il est certain qu'avec vous il faut n'agir qu'avec défiance.
Elle se la:ssn emlira«ii-'r.
Entre BÉÂTRIX.
BÉATRIX.
Grâce à Dieu, je vous trouve bons amis
VICENTE.
Ciel! voilà Béatrix.
ELVIRE.
Eh bien! qu'importe?
VICENTE.
Qu'importe?... vous ne tarderez pas à le savoir,
m. 2
2';a LKS trois CIIATIMl-NTS KN UN SKUL.
STATUIX.
Tout be.'iuî s'il vous pl;.î'. Que je ne vous dérange pas. Oh! vous
no m'abuserez \);\s avec voire air liypocrile. Je vous ai vu, vu de mes
yeux; et c'est le cas d'apfiliquer le proverbe : « Qu'un autre mette
mon soulier, j'irai nu-pieds. »
Ei.vinE.
Je suis une suivante de bonne maison, et je ne me cbausjo pas
Ao vieux, et surtout chez vous, ma belle, qui avez une jambe et un
pied de bois.
viCENTE, à part.
Je suis perdu.
BÉATRIX.
Que voulez-vous dire? Est-ce que, par hasard, je serais la fille du
corsaire Pied-de-bois *?
ELVIRE.
Il y a quelque chose comme cela.
VICENTE, à part.
Voilà qui va mal.
BÉATRIX.
J'aurais déjà puni celte injure, si je ne savais bien qu'alors
même que j'arracherais \otre chignon vous n'en souffririez pas
d ivantage.
VICENTE, à part.
lîon! voilà l'autre.
ELVIRE.
Est-ce que par aventure j'ai des cheveux postiches comme votre
œil gauche, qui est de verre?
BÉATRIX.
Plaît-il ?
VICENTE, à part.
Je suis perdu. [Haut.) Allons, voyons, ne vous disputez pas ainsi.
ELVIRE.
Comment donc? Dans tous les cas je puis, moi, lui montrer les
dents.
BÉATRIX.
Je le sais bien, et en nombre; car, bleu que vous ne soyez plus
un enfant, vous en avez de rechange.
ELVIRE.
Quoi! ces dents sont de fausses dents?
BÉATRIX.
Quoi ! cet œii est un œil de verre?
ELVIRE.
Quoi! ces cheveux sont des cheveux d'emprunt?
BÉATRIX.
Quoi ! cette jambe est une jambe de bois ?
' Ce corsaire Piel-ile-bois éUh probablenaenl un corsaire d'Alger ou de Tunis, du
so'ziéfTio ou d i di.\-sopiiemc siècle.
CEATRIX.
ELVinE.
BFATUIX.
ELVIRE.
Elles le buttenu
JOURNEE III, SCENE VI. 233
VICEJfTE.
Prenez garde, ne relevez pas trop votre robe; songez où nous
sommes.
ELVIRE.
Ce drôle...
Ce polisson...
Ce misérable...
Cet infâme...
Nous a calomnides.
BÉATRIX.
Eh bien! vengeons-nous de lui.
VICEN'TE.
Arrière! mesdames, s'il vous plaît,
ELViRE.
Voici du mono?.
BÉATRIX.
Nous aurons toujours commencé.
VICEN'TE.
On dirait qu'elles comptent finir !
ELVIRE, à Béalrix,
Et nous deux, comment restons-nous?
BÉATRIX.
Nous restons amies.
ELVIRE.
Adieu.
BÉATRIX.
Adieu.
Elles soiieot.
VICENTE.
Au lieu de vous dire l'une à l'autre: adieu, adieu, vous feriez mieux
Je vous dire: au diable! au diable! et puissc-t-il vous emporter,
coquines i... Quel déluge de bourrades elles ont fait pleuvoir sur
moi! Et le plus fàcbeux de l'aCTaire, c'est que le roi n'y fera pas la
moiadre attention.
Il sort.
SCÈNE Vî.
Une aulre clianilre.
Eu'rent LE ROI, sous un déguisement, et DONA BLANCA, qui cherche à
le reconnaîlre.
DONA BLANCA.
Qui est-ce, grand Dieu, qui, au momen' oîi le jour disparaît-
' No es mrjcr, al diablo, al diablo,
Que os lleve, pue'cas
2oCy LES TROIS CHATIMENTS EN UN SEUL.
pén(?lré jusqu'ici? — Homme, que demandes tu? m'apportes-tu de
nouveaux- chagrins?... Tu vas sans doute me r(^pondrc que oui ; car
qui pourrait entrer dans la demeure d'une infortunée? qui môme
la connaît, «a demeure, si ce n'est celui qui veut ajouter à ses cha-
grins?... [A part.) 11 se cache le visage, et ne me ré[)ond que par le
silence. (Appelant.) Rcatrix, apporte un flambeau. {A part.) Ciel!
il me semble que je suis changée en une froide statue {Bcalrix
apporte un flambeau.) Homme, pourquoi es-tu entré ici pour me
causer tant de crainte et d'épouvante?
LE ROI.
Quand nous serons seuls vous le saurez.
Il prend le flambeau et Boalrix se relire.
DONA BLANCA.
Entrez, je n'ai pas peur; bien que l'avenir me préparc autant de
douleurs que j'en ai eu dans le passé. — Eh quoi! vous ne vous
découvrez pas encore?
LE nor.
Il faut auparavant que je ferme cette porte.
Il ferme la porte.
DONA BLANCA.
Je suis toute troublée. {Appelant.) Holà!
LE ROI.
Ne criez pas.
DONA BLANCA, à part.
Je me meurs. [Haut.) Eh bien, qui êtes-vous?
LE ROI.
C'est moi!
DONA BLAMCiV.
Le ciel me protège! Que vois-jc?
LE noi.
Me connaissez-vous?
DONA BLANCA.
Oui, sire, car il est impossible au soleil de se déguiser aux yeux
des mortels... Vous, à cette heure dans ma maison! Vous, vous
venez chez moi dans ce modeste équipage! Qu'ordonnez-vous?
me voilà à vos pieds. Olez-moi, au nom de Dieu, ôtez-moi de cette
afl'reuse incertitude. Âpprenez-moi si cette visite est châtiment ou
»aveur.
LE ROI.
Ce n'est, Blanca, ni une faveur ni un châtiment; c'est une des
obligations de mon métier; car c'est aussi un métier que d'être roi.
DONA BLANCA.
Et à quoi, sire, ce titre vous oblige-t-il envers moi?
LE ROI.
Reprenez vos couleurs, reprenez haleine, remettez votre cœur;
car j'ai besoin, Blanca, que vous soyez parfaitement rendue à vous-
même. — Votre fils, en public, a offensé votre époux; votre époux
JOURNEK III, SCÈNE VI. 257
a de même en public porté plainte contre votre fils; et de leur ini-
mitié réciproque il est résulté pour moi, Blanca, je ne sais quel
soupçon contre vous... Vous avez raison, mille fois raison de vous
troubler; car il y a là quelque chose de si étrange, que le soleil, dans
tous les pays qu'il éclaire, n'a jusqu'ici rien vu de semblable. Il
faut donc que je sache s'il est bien vrai que la haine d'un fils contre
son père et d'un père contre son fils ait pu arriver là que l'un ait
ofTensé l'autre, et que celui-ci ail porté plainte contre le premier; et
pour mieux m'en instruire, je viens vous interroger comme témoin.
Veuillez me parler en vous liant à ma foi ; je vous garantis quejamais
votre renommée n'aura à souffrir la moindre atteinte. Nous sommes
seuls; il n'y a ici que votre voix pour parler, et mon oreille pour
entendre. Parlez donc franchement, ou sinon, vive Dieu! Blanca, je
vous jure...
DOyX BLANCA.
Arrêtez, sire; ne passez pas en un moment de la douceur à la
sévérité, de la bonté à la colère, de la pitié à la fureur... Hélas!
bien qu'il soit vrai qu'un triste secret a été longtemps renfermé dans
ce cœur d'où il n'est jamais sorti, et où il s'est consumé jusqu'à ce
jour; bien qu'il soit vrai que j'eusse toujours voulu garder ce secret,
cependant, voyant le soupçon que vous avez conçu, j'aurais lortde
m'obstiner à vous le cacher davantage. Car mon ambition est si
noble, et je liens à tel point à mon honneur, qui est aussi l'honneur
de mon époux , que je ne puis pas vous la s-er dans l'idée qui
vous est venue; et en conséquence, afin de la détruire, je don-
nerai satisfaction à vous, au monde, et au ciel. Écoutez-moi atten-
tivement.
lE noi.
Parlez, j'écoule.
DON A BLANCA.
Mon père était un gentilhomme sans fortune, mais d'une si
haute noblesse, que le soleil même n'aurait pu lutter avec lui de
pureté et d'éclat. Or, voyant que son bien était loin d'égaler sa
qualité, il traita de mon mariage dès ma plus tendre jeunesse, et
ce fut cette jeunesse qu'il donna pour dot à Lope, dans la pensée
que l'amour du vieillard la préférerait à toute autre. Pour tout
dire, nous fûmes mariés dans les âges les plus inégaux, et ce fut
l'alliance du printemps et de l'hiver, de la fleur et de la neige. Le
eiel m'est témoin que je l'aimai plus que la vie, bien que la froi-
deur qu'il me montrait n'eût point mérité tant d'affection; cette
froideur venait sans doute de ce que nos goûts, nos manières de
voir et de sentir étaient en complet désaccord. J'en vins à penser
qu'un fils serait un gage de réconciliation entre nous, car d'ordi-
naire les enfants rapprochent des parents divisés, et je désirai un fils
avec tant de passion, que Dieu, pour me punir sans doute, me le
refusa, lui qui sait mieux que nous-mêmes ce qui nous convient,
22.
258 LES TROIS CIIATIMKNTS li.V UN SEUL.
et qui, par conséquent, veut que tout lui soit demandé... Je passe
sons silence, sire, les ennuis domestiques dont Lope et moi fûmes
afnigés, et je viens à vous dire, sans plus de discours, que j'avais
une >œur cadette que je lis demeurer dans notre maison afin d'avoir
une compagne, une confidente et une consolation dans mes cha-
grins. Or, de celte sœur s'éprit un cavalier dont vous me permet-
trez de vous taire le nom si j'ai trouvé grâce devant vous; car ce
point n'est d'aucune importance pour la vérité que je vous dois,
«t ce pourr;iit être pour vous un sujet d'ennui... ftlais que dis-jeî
Jlon honneur (xige, au contraire, que je ne laisse, dans mon récit,
rien d'obscur, rien qui puisse prêter au soupçon... Don Mendo
Torreiias est le cavalier qui devint épris de ma sœur, et comme
il vit ses hommages repoussés, il chercha et trouva le moyen de s'in-
troduire de nuit auprès d'elle, lui promit de l'épouser, en prenant
le ciel à témoin de sa promesse, et l'abusa par ce serinent... De-
puis il en a épousé une autre, car il n'est point d liomme qui
n'écoute plutôt son penchant et son plaisir que la voix du devoir;
et peu de temps après, le roi votre père l'envoya en France en qua-
lité d'ambassadeur; de sorte qu'ayant été jusqu'ici absent de Sara-
gosse, il ignore complètement ce qu'il me reste à vous exposer. —
m'étant aperçue que la santé de ma sœur s'était altérée, et qu'elle
était en proie à un continuel chagrin, je fis tant par mes prières,
par mes caresses, par mes larmes, qu'à la lin elle m'avoua ce que
je vous ai dit, en ajoutant qu'elle portait dans son sein un triste et
malheureux fruit de sa faute. En apprenant cela, sire, je fus affligée
d'avoir un reproche à adresser à celle en qui je cherchais des con-
solations; mais je sentis qu'elle était ma sœur, et d'ailleurs quand
le mal est fait le reproche est inutile. « Que le ciel me protège! »
m'ècriai-je mille et mille fois. « Comment, hélas 1 un motif de
même nature nous rend-il l'une et l'autre malheureuse? Hélas! ce
qui serait pour moi le plus grand des biens n'est pour toi qu'un
sujet de douleur! » Et partant de là et y revenant sans cesse, mon
esprit s'exalta , et j'imaginai un moyen de mettre un terme à nos
peines mutuelles et de sauver son honneur; ce fut de cacher de
mon mieux son état en déclarant, moi, une grossesse. Le jour ar-
rivé, ma srur dissimula les douleurs qu'elle éprouvait, et moi je
feignis des douleurs que je n'avais pas; mais peu de jours après,
Laura , qui avait supposé une autre indisposition, mourut des
suites de l'accouchement, et ce fut là, en quelque sorte, la puni-
tion de sa faute .. Une sage-femme fut seule notre complice, et
personne n'aurait jamais connu cette fraude, dont j'ai toujours
gardé le secret dans mon cœur, si la honte et la pudeur ne m'eus-
sent forcée aujourd'hui à vous le révéler. Telle est ma faute,
sire, je la confesse humblement à vos pieds; et puisse votre colère
ne tomber que sur moi seule, puisque moi seule suis coupable I
ûlais veuillez en même temps, sire, considérer, comme excuse en
jouhnhe III, scÈNii: iv 2Jî)
ma faveur, que j'aimais sincèrement mon mari et ma sœur, et
qu'en agissant ainsi, j'espérais reconquérir la tendresse de l'un et
sauver Ihonneur de l'autre. Et pour finir, ô don Pédrc d'Aragon
surnommé le justicier, si vous devez montrer à mon égard que voas
l'êtes, vous avez ma vie à vos pieds, je ne vous demande pas de me
pardonner, je vous demande Feulement que le héiaut qui publiera
mon jugement dise à haute voix que j'ai trompé mon époux, que
j'ai trompé le monde; mais non pas que j'ai entaché mon honneur,
abaissé ma fierté, terni ma pureté; car, pour une femme de ma sorte
c'est bien assez d'un mensonge, sans qu'elle ait commis une autre
faute.
LK ROI.
Oh ! que je me félicite d avoir eu la pensée qu'un fils n'avait
pas pu offenser son père, et qu'un père n'aurait pas porté plainte
contre son fils ! Et cependant en cette circonstance, à peine sorti
de cette cruelle inquiétude, je retombe dans une autre semblable
à laquelle se joignent encore deux difficultés qui me troublent.
Dans l'idée du public, don Lope a outragé son père; et je ne ré-
vélerai pas un secret qui doit demeurer caché. En second Heu, don
Mendo s'est traîtreusement joué de l'honneur de l'inlortunéd
Laura. Enfin, Blanca a trompé son époux. Ce sont trois crimes tout
à la fois publics et secrels. Donc, bien que je sache que le jeune
homme n'est pas le fils du vieillard, je dois néanmoins pour Lope,
pour Blanca, pour Mendo, et aussi pour moi qui suis celui que je
suis, infliger à ces crimes un châtiment tout à la fois public et secret.
Adieu, Blanca.
DO.NA BLANCA.
Que Dieu daigne, sire...
Au moment où le Roi va pour sorlir, on frappe à la porte ; le Roi s'arrêla
LE ROI.
On a frappé?
DONA BLANCA.
Oui, sire.
LE ROI.
Eh bien ! ouvrez; et qui que ce soit, ne dites pas un mot de mi
présence en ce lieu.
11 se cache.
Oui frappe?
DONA BLANCA, ouvrant.
Entre DON MENDO.
DON MENDO.
Moi, Blanca.
DONA BLANCA.
Que voulez-vous? [A part.) 0 ciell quel est mon trouble I
DON MENDO.
Je venais seulement vous dire de ne pas vous inquiéter, quoi que
260 LES TROIS CIIATIMKNTS EX UN SEUL,
ce soit que vous voyiez; car celte affaire étant laissée à ma direction,
qui pourra dire autre chose que ce que je voudrai?
LE ROI, entrant.
Moi!
DON MENDO.
Quoi! STC, vous!... Alors...
LE ROI.
C'est bien. Donnez-moi la clef de la prison où vous gardez don
Lope.
DON MENDO.
Sire, la voici. Mais apprenez...
LE ROI.
Je sais tout. Vous, Blanca, retirez-vous, et vous, don Mendo,
demeurez ici. Cette nuit, vive Dieu! le monde verra ma justice
Il soit.
DON MENDO.
Qu'y a-til, Blanca?
DONA DLANCA.
C'est le ciel qui punit aujourd'hui votre faute et la mienne.
Suivez le roi, demandez-lui grâce, sachez que don Lope n'est point
mon fils, qu'il est le fils de Laura et de vous.
DON MENDO.
Que Dieu me soit en aide!... Il vivra, dussé-je mourir.
DONA BLANCA.
Je me meurs!
DON MENDO.
Je sors éperdu.
Ili sortent.
SCÈNE VII.
Une autre chambre.
Entrent ELVIRE et DONA VIOLANTE.
ELVIKE.
Considérez, madame...
DONA VIOLANTE..
Il le faut.
ELVIRE.
DONA VIOLANTE.
ELVIRE.
DONA VIOLANTE.
Songez bien...
Rien ne m'arrêtera.
Prenez garde...
Je n'écoute rien.
ELVIRE,
Réfléchissez, de grâce, madame, que l'on accusera votre pèrt; oa
dira que c'est lui qui l'a délivré.
JOURNIÎE Ilî, SCÈNE VIL 2C1
DONA VIOLANTE.
Qu'importe! Je ne te demande point de conseil, ne m'en donne
pas. Approche, et ouvre cette porte.
ELVIRE.
J'obéis, malgré mon elTroi Mais j'entends du monde en de-
dans.
DOMA VIOLANTE.
Eb bien, avant que d'ouvrir, écoute pour voir s'il n'y a per-
sonne Peut-ôlrc quelqu'un scra-t-il entré par l'autre pjrle, et il'
ne faudrait pas faire manquer nous-mêmes notre entreprise. Ap-
p'ique ton oreil'e contre la serrure de la porte, et tàebe d'en-
tendre.
ELVIUE.
Je ne puis rien entendre, tant on parle à voix basse; il m'arrive
un bruit confus de voix, mais je ne puis distinguer les paroles.
DONA VIOLANTE.
Ote-toi, et laisse-moi me mettre à ta place Je n'entends, non
plus que loi, rien de ce que l'on dit, mais c'en est assez pour ne
pas ouvrir. 11 doit y avoir beaucoup de monde.
ELVIRE.
C'est ce qu'il m'a paru.
Entre BIENDO.
DON MENDO.
Malheureux que je suis.'
DONA VIOLANTE.
Qu'avez-vous, seigneur?
DON MENDO.
Je ne sais... Mais, hélas! bien au contraire, je ne le sais que
trop; et auprès de qui pourrai-je me consoler de mes chagrins, si
ce n'est auprès de toi? Ah! si tu connaissais mes ennuis.. ..
Écoute : don Lope n'est point le fils de Blanca... Il est mon lils...
il est ton frère ?
DONA VIOLANTE.
Que dites-vous?... Que le ciel me protège !
DON M EN no.
Et je ^iens résolu à perdre et la faveur du roi, et l'honneur et la
■vie, tout, enfin, pour lui rendre la liberté,
DONA VIOLANTE.
Je ne savais pas ce que vous venez de m'apprcndre, et ses mal-
heurs avaient excité ea moi îa même piti^ maintenant que le
bruit a cessé dans la chambre voisine, je vais ouvrir.
DON MENOO.
Marche doucement.
DON LOPE, du dekorSé
Ah ! malheureui!
262 LES TROIS CIIATlMIiNTS EN UN SEUL.
DON MENDO.
Quel douloureux gémissement!
DO.\A VIOLANTE.
11 m'a troublée à tel point, que je ne puis ouvrir.
DON LOPE, du dehors.
Jésus! Jésus !
DON MENDO.
Donne la clef. Hlaigré l'émotion que j'ai ressentie à cette voix,
j'ouvrirai.
DONA VIOLANTE.
Prenez; car pour moi, je suis plus morle que vive.
Au momeni où don McnJo i)rcnd la clef, on frappe aux deux porUs qui sont de cliaque
côté du lliéAiie.
DON MENDO.
On a frappé en même temps à ces deux portes.
DONA VIOLANTE.
Qui sera-ce? Le ciel me soit en aide I
D0\ MIÎN'nO.
Pendant que j'ouvre de ce côté, ouvrez l'autre porte
©ON MENDO et DONA VIOLANTE ouvrant en môme temps les deux portes;
et par la porte que dona Violanle a ouverte, entrent BLANCA et BÉATRIX,
el de [autre rôté, entrent LOPE DE UKUÈA et VICENTE.
URKÈA.
Don Mendo, le roi m'a renvoyé vers vous afin que vous me disiez
le jugement rendu sur ma plainte.
DONA BLANCA.
Pour moi , doiia Violante, je viens me consoler de mes peines au-
près de vous.
VICENTE.
Et moi, pour savoir ce qui se passe, je vais partout où va la foule.
DON MENDO.
Le roi, Lope, ne m'a remis aucun jugement.
DONA VIOLANTE.
11 me serait difficile, Blanca, de vous donner les consolations
dont j'ai moi-même besoin.
DON MENbO,
Mais peut-être trouverons-nous le jugement dans celte pièce où
■est enfermé don Lope. [Il ouvre la porte qui est au mUieu du
théâtre, el Von voit don Lope dans l'atlilude d'un criminel à qui
l'on a donné le garrot ' , tenant un papier à la main, el ayant de
chaque côté une rangée de flambeaux allumés.) Que vois-je?
DONA BLANCA.
0 ciel !
' Nous avons dcj;\ dit ce que c'clail que le supplice du garrol. Voyc i {'Alcade de Za-
iaméiX, l. I de noue Iraductlon de Caldeiou, vtis h liu.
JOURNÉE 111, wSCÉNE VII. 26$
Grand Dieu!
VICENTR.
Quelle tragédie!
BÉATRIX.
Quel malheur!
ELVIIVE.
Quelle peine!
unnÈA.
Hdlas! tout mon ressentiment est devenu douleur et regret.
DON MENDO.
Si le papier qu'il tient dans sa main est le jugement que le roi
veut que je vous lise, lisez-le vous-même, c;ir je n'en aurais pas la
forc", tant cette horreur m'a bouleversé. {A part.) Ah! mon fils,
serait-ce là le châtiment de ma faute différé jusqu'à ce jour? Mais
que mes plaintes demeurent ensevelies au fond de mon anse.
DON A BLANCA.
Hélas ! celui-là même qui m'a servi à consommer ma fraude, de-
vient l'instrument de mon châtiment. (A part.) Mais que mon âme
souffre en silence cette douleur.
URHÈA, lisant,
« Que celui qui a outragé l'homme qui lui servait de père, meure-
et soient témoins de sa mort pour la pleurer, et celui qui a souilli*
un honneur sans tache, et celle qui a usé de fourberie. Et que l'on
voie ainsi pour un triple crime un triple châtiment. »
TOUS LES PERSONNAGES.
Et que les nombreux défauts de cet ouvrage soient pardonnes à
auteur.
FIN DES TROIS CHATIMENTS EN UN SEUL.
LE PRINCE CONSTANT
(EL PRINCIPE CONSTAMË)
NOTICE.
Le Prince constant étant une comédie liistoriqup, nous allons d'abord,
selon notre habitude, exposer rapidement les faits d'après ie-ijuels le poêle a
composé son ouvrage.
En 1437, les deux infants de Portugal, Fcrnand, grand innitre de l'ordre
d'Avis, et Henri, grand maître de l'ordre du Christ, tous deux vaillants et
avides de gloire, proposèrent au roi don Edouard, leur frère, de porter la
guerre en Afrique, oij la bravoure des Portugais s'était déjà signalée. Malgré
l'opinion des hommes les plus sages-du conseil, le roi donna son consentement
à ce projet; et bientôt les infants et leur armée, au nombre de sept à huit mille
hommes, débarquaient sur la côte africaine. Après quelques succès de p'u
d'importance, les infants mirent le siège devant Tanger. Ils livrèrent inutile-
ment trois assauts. Sans se laisser décourager par cette résistance, et bien
qu'ils manquassent d'eau et de vivras, ils maintenaient leur camp devant la
place, lorsqu'ils se trouvèrent enveloppés par des masses prodigieuses d'infan-
terie et de cavalerie arabe : c'étaient les populations de Fez et de Ma.'oc qui
accouraient au secours de leurs frères. Les Portugais eurent la permission de se
rembarquer, à la condition de rendre Ceula ; et l'infant don Fcrnand, promo-
teur de la guerre, fut gardé en otage, jusqu'à la ratification de ce traité. —
Loisque l'infant don Henri fut de retour en Portugal, le roi convoqua les Cortez
pour savoir ce que l'on devait faire. Les députés des villes furent d'avis qu'on
devait donner Ceuta pour raclieler la liberté et la vie d'un prince du sang. Mais
les grands et le clergé pensèrent que restituer celte ville, c'était exposer les
habitants à chanceler dans leur foi, et qu'il valait mieux procurer au prince
chrétien la couronne du martyre. Fernand resta donc captif en Afiique. —
L'année suivante (1438), Edouard, par son testament, ordonna qu'on rachetât
l'infant en rendant Ceuta; main comme son fils était mineur, cette clause du
testament ne reçut pas d'exécution; et en 1443, l'infant mourut de langueur et
de misère après six années de captivité. — Ce fut seulement vingt-neuf ans
plus lard que le roi Alphonse, à la suite d'une brillante expédition en Afrique,
échangea un prisonnier de distinction contre le corps du prince. — Fernaiid
fut honoré comme un martyr, et, s'il faut en croire la légende, de nombreux
miracles se seraient opérés par son intercession dans le monastère de la Ba-
tailla, où ses restes mortels avaient été Iransporlcs.
NOTICIÎ. 265
Après avoir lu ce rapide exposé, on reconnaîtra sans peine les points es»
Bentiels dans lesquels le poêle espagnol a suivi ou altéré l'iiistoire... On re-
connaîtra aussi, sans qu'il soit besoin de les indiquer, les aiiachronismes, les
fautes de géograjihie qui se lencontrent çà et là dans cette comédie historique.
Jamais Calderon n'a usé plus largement de la permission qu'on accorde ans
poëtcs de tout oser.
La partie la plus remarquable de la pièce, ou, pour mieux parler, toute la
pièce, c'est le rôle de don Fernand. Calderon, avec un génie et un art mer-
veilleux, a fait de l'infant prisonnier un Re'gulus chrétien. Nous sera-l-il même
permis de l'avouer? Une fois l'invention du poëto admise comme historique,
l'infant de Portugal nous paraît plus grand, plus noble, plus digne d'admi-
ration et de sympathie que le général romain : car il est beau de mourir
pour sa patrie (et certes cela est beau, et nous sommes loin de vouloir
refroidir les dévouements civiques), il est encore plus beau, selon nous, de
mourir pour sa religion et pour sa foi.
Peut-être ne serait-il pas sans intérêt, au point de vue de l'art, de comparer
le Prince constant et le Philoctète de la tragédio grecque; mais les bornes
étroites de cette notice nous interdisent d'essayer ici celte étude.
Le Prince constant a été traduit en allemand par le grand critique
W. Schlegel, et ce drame a obtenu beaucoup de succès sur tous les théâtres
de i'Allemagae.
nr. 23
LE PRINCE CONSTANT
PERSONNAGES.
DOM FERSAND, ) . , „ , fahudant, roi iliî Maroc.
DON HtNRI, j P"""5 •!« PO.lUg.l. g^^,,,^ „„i^.^^ j^ _.^j ,,^ p^^^
BON JUAN COUTINO, scigiicur povlu- FÉNlx, |.riiiccsse de Fez.
gais. ROSA , I
LE ROI BE FEZ z vRA ,, ,^^^^^^ ^,^ ^^ princcsse.
WULEV, senoral more. estri.LLA, ( '
BRITO, sollal lionir.in. ZÉ1.19IA, \
ALPHo;«SE, roi (le Portugal. Soldais porliigais cl mores, Ca|ilifs,clc.
JOURNÉE PREMIÈRE.
SCÈNE I.
Le jardin île la inincesse à Fez.
Entrent ZAR.V et des Captifs clin'tiens cliantant.
ZAHA.
Continuez ici vos chants, lis plaisent à la belle Fénix ; et jiendant
qu'on l'habille elle sera bien aise d'entendre ces airs pleins de mé-
lancolie et de douleurqui ont plus dune fois dans les bagnes charmé
son oreille.
TREMIER CAPTIF.
Qiielle musique, qui a pour accompagnement les fers et les chaînes
dont nous sommes chargés!... Comment peut-elle avoir du plaisir
à l'entendre?
ZAHA.
C'est pour elle une distraction, bille vous écoute... chantez.
DEUXIÈME CAPTIF.
Belle Zara, on ne pouvait nous imposer une peine [)lus cruelle.
Car jusqu'ici il n'y a que l'oiseau dépourvu de raison et de senti
ment qui ait pu joyeusement chanter dans sa prison.
ZAKA.
Mais vous-mêmes ne chantez-vous pas quelquefois?
PREMIEK CAPTIF.
Oui, pour divertir nos peines, mais non pour amuser les autres.
ZAKA.
Allons, on vous écoute, chantez.
LES CAPTIFS, chantant.
Tout cède à l'effort du temps;
Par lui tout est vaincu ;
Devant lui tout s'humilie et s'abaisse;
Avec lui toute conciuête est facile.
JOURNËK I, SCÈNE I. 267
Entre ROSA.
ROSA.
Captifs, cessez vos chants et retirez-vous. Voici Fénix qui vient
dans ce jardin, comme une seconde Aurore, réjouir ces lieux par sa
présence.
Les Captifs s'éloignent. Entrent ESTKELLA et ZÉLIMA.
F.STRELLA.
Vous VOUS êtes levée plus belle que jamais.
ZAUA.
Que l'Aurore cesse de croire que ce jardin lui doit ses parfums,
ces roses leur couleur, et ces jasmins leur blancheur éclatante.
FÉ.NIX.
Un miroir?
ESTRELtA.
Pourquoi le consulter? vous ne trouverez pas à votre visage un
seul défiut qui appelle vos soins.
FF.MX.
De quoi me sert la beauté, — en supposant que je sois belle , —
puisque ma vie s'écoule sans bonheur et sans joie?
ZÉLIMA.
Qu'avez vous?
FÉ\IX.
Ah! Zélima, si je savais ce qui m'afflige, je pourrais du moins
donner des consolations à ma douleur. Mais j'ignore jusqu'à la na-
ture de ma peine... Ce n'est point de la tristesse; ce n'est qu'une
profonde mélancolie. .. Je souffre et je le sais ; mais je ne sais point
ce qui m? fait soulTrir... C'est une vague illusion de l'àme.
ZAUA.
Puisque ces jardins, où les jasmins et les roses élèvent de tous
côtés des temples au printemps, ne suffisent pas à vous distraire,—
faites une promenade sur la mer... Une barque légère deviendra
ainsi le cliar du soleil.
ROSA.
Et en voyant tant d'éclat briller sur les flots, le jardin dira tris-
tement à la mer : « Déjà le soleil s'est caché sous les ondes... Com-
bien rapidement ce jour s'est écoulé! »
FÉMX.
Rien ne plaît à ma vue... non pas même ces charmants aspects
que présentent les lointains immenses de la mer et les délicieux
ombrages de la terre, alors que les vagues et les fleurs, devenues
rivales, disputent d'éclat et de grâce. Le jardin, enviant à la mer
le mouvement de ses flots, veut l'imiter; et favorisé par le zéphyr
amoureux qui souffle sur lui de sa douce haleine, il ressemble à un
océan de fleurs. La mer, de son côté, jalouse, s'efforce d'ori er ses
rivages, et, oubliant sa majesté, elle s'émeut, elle s'agite, et montre
268 LE PRINCE CONSTANT,
au loin comme une plaine azurée et des champs verdoyants... Mai»
tout cela ne dit rien à mon cœur; et sans doute ma peine est grande
puisque je demeure insensible devant le ciel et la teire, la mer et
^î jardin.
ZARA.
Quels pénibles combats vous avez à soutenir!
Eiilre LE ROI, tenant à la main un portrait.
LE ROI.
Si le chagrin qui s'est fait le persécuteur de votre beauté vous
•ccorde un moment de trêve, recevez, — non ce portrait, — car ce qui
a tant de vie et d expression ne peut pas être une vaine image
recevez, dis-je, cet envoyé de l'inHint du Maroc, Tarudant, qui vient
de sa pari mettre à vos pieds sa couronne. Cet ambassadeur muet,
— vous ne pouvez pas en douter, — porte un message d'amour. J'ai à
me féliciter de l'appui qu'il me prêle : il a réuni dit mille cavaliers
pour les envoyer sous mes ordres à la conquête de Ceuta, objet de
mon ambition. Que votre modestie soit enfin moins sévère; écoutez
l'aiiour de ce prince, déjà héritier d'un puissant empire, et que
j'espère couronner bientôt roi de votre beauté.
FÉNix, à paît.
Qu'Allah me protège !
LE ROI.
Quel sujet vous trouble ainsi?
FÉNIX , à part.
J'ai entendu ma sentence de mort.
LE ROI.
Que dites-vous?
FÉNlX.
Seigneur, vous êtes, vous le savez, mon maître, mon père et
mon roi; que pourrais-ie dire?... {A part.) Ah ! Muley! quelle oc-
casion tu as perdue ! [Haut.) Mon ooeissance vous répond en se
taisant. [A pari.) Mon àme mentirait si elle le pensait; ma bouche
Oient en le disant.
LE ROI.
Prenez ce portrait.
FÉNix, à part.
Ma main peut le prendre par force; mais mon âme nel'acceptepas.
On entend un coup do canon.
ZARA.
Ce coup de canon est tiré en l'honneur de Muley, qui sera rentré
au port,
LE ROI.
Il mérite qu'on lui rende cet honneur.
JOURNÉE I, SCÈXE I 2C9
Entre MULEY, avec le bâton de général ».
MULRT.
Grand roi, je me prosterne à vos pieds.
LE ROI.
Muley, sois le bien arrivé.
MULEY.
Il arrive toujours heureusement celui qui est reçu dans unesphère
aussi brillante, celui qui en entrant au port trouve auprès du
soleil une si belle aurore!... {A Fcnix.) Permeitez-moi, madame, de
baiser votre main. {Au Roi.) Il mérite peut-être cette faveur celui
qui plein d'affection, de loyauté, de dévouement, ne cherche que
le triomphe de vos armes, et qui partit [lour vous servir. (Bas, à
Fi'nix.) Et qui revient plus épris que jamais.
FÉNix, à part.
Que le ciel me protège! (Haut.) Sois le bienvenu, Mulcy. {A part.)
Je tremble!
MDLEY, à part.
Si mes yeux ne me trompent, j'entrevois un malheur.
LE ROI.
Eh bien! Muley, quelles nouvelles m'apportes-tu?
MULEV.
Vous montrerez aujourd'hui votre fermeté. . Je vous apporte de
fâcheuses nouvelles... [A part.) Comme celles qui m'attendent.
LE ROI.
Dis-moi tout ce que tu sais. Un homme au cœur ferme montre un
égal visage au bien et au mal... Asseyez-vous, Fénix.
FÉNlX.
J'obéis.
LE ROI, aux Dames.
Asseyez-vous toutes. [A Muley.) Acliève, et que rien ne t'arrête.
Il sassifd, ainsi (|uc la Piiticcsse cl les Dame».
MULEY, à part.
Je ne pourrai ni parler ni me taire. [Haut.) Je suis sorti, selon voi
ordres, avec deux galères seulement, pour courir la côte de Bar-
barie : vous aviez désiré que j'allasse jusqu'à cette ville fameuse
autrefois nommée Elise, et située à l'embouchure du détroit; à
cette \illc aujourd'hui appelée Ceuta, et dont le nom indique la
beauté 2; à cette ville que le ciel vous a enlevée pour nous punir
probablement des fautes dont nous nous sommes rendus coupables
envers notre grand prophète. A la honte de nos armes, nous y voyons
flotter aujourd'hui le drapeau portugais; nous avons sous nos yeux
' An dix-seplièmc siècle, dans toutes les armées de l'Europe, le Lnlon clail le si.:;ne
du commandement. Ce détail de costume est ilJ que par CiKleron.
' Mot à mot : < Qui a pris son nom de Ceydo, mol ln-breu; on arabe , Ceuta, qui
igoifie beauté. »
.23.
270 LE rRINCl-: CONSTANT,
un alTront qui avilit notre gloire, un frein qui contient notre or-
gueil, un (l.iucasc qui arrclc dans sa cnursc le Nil de vos victoires
et qui l'empêclie de se pr(?cij)itcr sur rKspajrne. — Vous m'aviez
ordonné d'exiiminer et d'observer avec soin tous les moyens de dé-
fen-e pour vous en rendre un cotnpte exact, afin que vous puissiez,
avec moins de danger et de dépense, disposer vos plans pour colle
contiuêle, que le ciel accorde à vos \œux!... Mais en ce moment
il retarde l'heure de cette rcslitulion ; car une autre disgr;'ice plus
grande vous empêche d'y son.L'or, une nécessité plus inipi^ricusc vous
appelle ailleurs; les préparalif-. de guerre que vous aviez laits [lonr
alt.iquer Ceula doivent être employés à la défense de Tanger. Cette
noble cité est en ce moment menacée de malheurs égaux el de ptines
égales. — Voici comme je l'ai appris. L'ti malin, a l'heure où le so-
leil, à demi éveillé, dissipant les ombres du couchant, secoue ses
blonds cheveux sur les jasmins et les roses, à Ihcure où il essuie
avec des linges d'or les larmes brillantes de l'aurore que ses rayons
convertissent en perles, je vis à une grande distance s'avancer une
flotte considérable ; quoiqu'il fill encore impossible de éterminer
avec cerlilude si c'étaient des vaisseaux ou des rochers qui s'olfraient
à nos regards; comme dans la perspective et le lointain d'un ta-
bleau un pinceau habile trace d'une manière confuse des lignes
que l'on prend tantôt pour une cité considérab'e, tantôt pour un in-
forme amas de rochers; ainsi dans ces campagnes d'azur, la lumière
et 'es ombres confondant la mer et le ciel , les flots et les nuages,
égaraient la vue de mille manières. On n'apercevait que de vagues
apparences; on ne pouvait distinguer les formes. D'abord, voyant
les extrémités les plus élevées se confondre avec le ciel , nous pen-
sions que c'étaient des nuages qui venaient puiser le saphir des
mers pour le reverser en cristal sur nos campagnes... Puis nous
crûmes voir une troupe immense de monstres marins sortis de leurs
antres pour faire cortège à Neptune; et lorsque les navires dé-
ployèrent leurs voiles, il nous sembla qu'ils agitaient leurs ailes
sur les flots... En s'approcbant cela nous parut une vasle Babylone
dont mille flammes \olant dans les airs nous représentaient les jar-
dins suspendus... Enlin je ne doutai plus que ce ne fût une flotte
quand je vis la mer blanchir sous la proue des vaisseaux... Alors,
pour éviter un aussi puissant ennemi, j'ordonnai qu'on se dirigeât
vers les côtes, car fuir à propos est aussi une manière de vaincre;
et profitant de la connaissance que j'ai de ces parages, je me jetai
dans une cale étroite, où, abrité entre deux coteaux, je pus braver
cet armement formidable. — Ils passèrent sans nous voir. Moi, dé-
sireux de connaître la route que tenait cette flolle, je repris le large
pour la suivre, et le ciel cette fois couronna mes espérances. J'a-
perçus un navire demeuré seul en arrière et qui avait peine à se
soutenir sur les flots. Comme je l'ai su depuis, il avait été brisé par
une tempête qui avait assailli la flotte; il se remplissait d'eau malgré
JOURNI^E I, SCÈNE I. 271
les efforts des pompes, et à chaque vague il menaçait de s'abîmer.
Je m'aiipioclie, et, quoique more, je leur fus une consolstioii dans
leur détresse; car dans le malheur on a tant de plaisir à voir quel-
qu'un près de soi, que l'on souiiaitrrait même la présence d'un en-
nemi. Le désir de vivre agit si puis>ammetit sur ces Iiommcs, qu'ils
vinrent en foule se rendre prisoimiers. Seulement quelques-uns
restent sur le navire en reprochant à leurs compagnons leur lâcheté,
en leur disant que la véritable vie est dans l'honneur; et ils conservent
intact jusqu'à la fin l'orgueil portugais. — Un de ceux qui se sont
écliappés m'a tout appris. — Celte flotte, m'a-t-il dit, est sortie de
Lisbonne pour débarquera Tanger; ils \icnnent l'assiéger; ils sont
résolus à arborer sur les tours de celte ville ces bannières portugaises
qui oITensent votre vue sur les remparts de Ceuta. Le roi Edouard,
dont la renommée victorieuse vole aussi loin qu'autrefois les aigles
romaines, envoie à cette entreprise ses frères Fernand et Henri, gloire
de notre temps, et déjà fa/neui par de nombreuses victoires. Ils sont
grands maîires d'Avis et de Christ, et des croix, l'une verte, l'autre
rouge, couvrent leurs poitrines généreuses. Ils ont à leur solde
quatorze mille Portugais, sans compter ceux qui ont voulu faire la
campagne à leurs frais. Mille cavaliers sont montés sur des cour-
siers auxquels la superbe Espagne a donné, avec la parure du tigre,
la légèreté du daim. Déjà sans doute ils sont devant Tanger; déjà,
seigneur, s'ils ne foulent pas les sables de sa côte, lis sillonnent les
mers qui la baignent. Partons pour défendre cehe ville; saisissez
vous-même vos armes redoutées; que l'épée vlamboyante de lAia-
homet brille à votre main, et du livre de la mort arra*;hez la feuille
la plus remplie. Aujourd'hui peut cire est venu le joi,r oîi doit s'ac-
complir cette héroïque prophétie des Morabites: que la couronne de
Portugal doit trouver fin sur les sables de nos déserts. Marchons, et
que les Portugais voient votre cimeterre rougirdeleursangces vertes
campagnes.
LE uoi.
Assez; n'ajoute pas un mot, car chacune de tes paroles pénètre
en mon sein comme un poison mortel. Malgré les grands maîtres,
malgré tout l'appareil qu'ils déploient, j'espère que l'Afrique de-
viendra leur tombeau. Toi, Muley, pars sans délai avec les cavaliers
de la côte; je te suivrai bientôt pour te soutenir. Si, comme je
l'attends de toi, tu sais les occuper par d'adroites escarmouches, de
façon qu'ils ne puissent pas s'établir à terre, et que tu montres en
cette circonstance la valeur de ta race, j'arriverai à ta suite avec
le reste de la vaillante armée campée sous nos yeux. Ainsi seront
jugées en un même jour ces deux querelles : Ceuta me reviendra,
et Tanger n'ira pas à eux.
Il sort.
MULEY.
Dien que je n'aie qu'un seul instant à rester près de toi, Fénix,
272 LE PRINCE CONSTANT.
et que je sois sur le point de mourir, je veux le dire la cause de ma
morl. Ries souprons, je le sais, le (laraitront une injure à la gloire;
mais je suis jaloux, et la ja!ousie ne connaît pas les ménagements.
Quel est, dis-moi, cruelle, quel est le portrait que je vois en la
main?... quel est l'amant fortuné?... Mais non, ne redouble point
ma douleur en me le disant. Quel qu'il soit, c'est assez que j'aie vu
celle image dans tes mains, sans que tes lèvres prononcent le nom
de celui qu'elle représenle.
FÉMX.
flluley, ma tendresse pour toi t'a permis de m'aimer, mais non de
m'outrager.
MULEV.
Je le sais, je sais que ce n'est point là le langage que tu es ac-
coutumée à entendre; mais j'en prends le ciel à Icmoin, la jalousie
a-t-elle jamais respecté les convenances?... Plein de rt^serve et de
crainte, je t'ai rendu des soins, j'ai mis à les pieds mon amour; mais
.si, ton adorateur, j'ai pu garder le silence, jaloux je ne puis.
FÉMX.
Ta conduite ne mérite pas que je me justifie. Mais pour moi, pour
mon honneur, je veux bien descendre à une justification.
MULEV.
En est-il une?
FENIX.
Sans doute.
MDLET.
Qu'Allah te comble de bien !
FÉNIX.
Ce portrait a été envoyé...
MULET.
Par qui?
VÉSW.
Par Tarudant, l'infant de Maroc.
MULEY.
Dans quel dessein?
FÉMX,
Parce que mon père, qui ne connaît pas mes senlimentg...
MULEY.
Eh bien?
FÉMX.
Veut que ces deux royaumes...
MULEY.
Ne m'en dis pas davantage... Ah! si c'est là ta justification, j'in-
Toque sur ta tête la colère d'Allah!
FÉMX.
En quoi suis-je coupable de la conduite de mon père?
JOUUNKK I, SCÈNE II. 273
ML'I.EY.
Tu es coupable pour avoir reçu ce portrait, même sous une me-
nace de mort.
Pouvais-je m'en défendre?
MULET.
Certainement.
FÉNIX.
Par quel moyen?
MULET.
Il en est mille.
FÉMX.
Impossible.
MULET.
Mieux alors valait mourir. Ainsi moi j'eusse fait.
FÉMX,
Ce fiit par force-
MULEY.
Dis plutôt par inconstance.
FÉMX,
La violence seule...
MULF.V,
Il n'y a pas eu de violence.
FÉ.MX.
Alors qu'était-ce donc?
MULET.
Mon absence a tue mon espoir ! et puisque je vais de nouveau
m'absenler, sans doute je vais de nouveau être exposé aux traits de
ton ingratitude.
FÉNIX.
Il faut que lu t'éloignes. Pars.
MULET.
Hélas! je le sens à la douleur que j'é jrouve «,
FÉMX.
Marche vers Tanger. Je t'attends à Fez, où tu viendras achever les
plaintes.
MULEY.
Oui, si mon chagrin me laisse vivre.
FÉMX,
Adieu, il faut partir.
MULI T.
Écoute! me laisses-tu aller sans me livrer ce portrait?
' Il y a ici mi jpii de mois impossilile à rendre, H d'aiMenrs, à mon avis, peu rcgrel-
laljle. Fcmx dit à Mulcy : l'arte (pars ou paila^e), el iMuley répond que son àii.e l'est
déjà, partagée.
- Forzosa et ta auscncii, parte.
— ïa io esta el alirxapnmero.
274 LE PlilXCIi CONSrAlNT.
FÉMX.
Mon respcït pour le roi m'a seul empêchcie de le briser.
MOLEY.
nniine-lemoi!... j'ai bien le droit d'arracher de les mains celui qui
m'arrache de ton cœur.
Ils sortent.
SCÈNE H.
La côlc J'Afiiqiie, fros de Tanger.
Eruit de trompelles. Entrent successivement DON FERNAND.DON HENRI,
DON JUAN COUTINO, et des Soldais.
DON FERNAND.
Je veux êlre le premier, belle Afrique, à fouler de mon pied le
sable de ton rivage, afin que lu sentes la puissance qui le doit
soumettre.
D0\ HE\RI.
Moi, je serai le second à toucher de mon pied le sol africain. [Il
tombe.) Dieu me soit en aide! de sinistres présages m'ont accom-
pagné jusqu'ici.
D0.\ FFBNAND.
Chassez de votre esprit, mon frère, une semblable inquiétude. Si
vous êtes tombé, c"est que cette terre, vous reconnaissant comme son
seigneur, vous a ouvert les bras pour vous recevoir.
DON HENRI.
En nous voyant, les Mores ont abandonné cette plaine et les mon-
tagnes voisines.
DON JUAN.
Tang( r a fermé ses portes
I ON FERNAND.
Tous ont cherché un asile contre notre courage. — Don Juan Cou-
tiîîo, comte de Miralva, reconnaissez soigneusement ce pays avant
que le soleil, dégagé des vapeurs du malin, nous frappe de rayons
plus ardents. — Approchez-vous de la \iile, et faites-lui la première
sommation, en lui disant qu'elle n'essaye point de se défendre ; sans
quoi elle sera déiruite de fond en comble, et le sang de ses habitants
inondera la campagne.
DON JUAN.
Je vais m'avancer jusqu'à ses portes, dût ce volcan de foudres et
de flammes obscurcir le soleil d'un nuage de fumée.
11 sort.
Enlre BRITO.
RRITO.
Grâce à Dieu! je marche sur la terre ferme. Je vais où il me
plaît, sans éprouver ni inquiétudes, ni nausées, ni maux de cœur.
Je ne suis plus sur cette >ilaine mer, où l'on est à la merci d'une
machine composée de quelques morceaux de bois, et où le dIus leste,
J0i:i5NM-: 1, se KM-. !i. 275
dans le plus grand péril , ne peut fuir que l'espace de quelques pas.
— 0 terre chérie! tout ce que je souhaite, cest de ne pas mourir
ians l'eau... et de ne mourir sur terre que le plus tard possible.
DON HE\RÎ.
Quoi! vous daignez écouter ce fou?
D0\ FFRNA\D.
Êtes-vous donc plus raisonnable vous qui vous abandonnez sani
molif et s;ins consolation à jo ne sais quelle vaine mélancolie?
DON HENRI.
Mon cœur est plein d'inquiétudes; il me semble que le sort s'est
déclaré contre moi; et depuis que nous avons quitlé Lisbonne, je
n'ai vu que des images de morl. A peine étions-nous partis, que le
iroleil lui-même, s'enveloppant de noirs nuages, nous a dérobe sa
face, et que J'Océan irriié a dispersé noire flolle par d'horribles tem-
pêtes. Si je regarde la mer, j'aper(.ois mille fantômes: si je tourne
mes regards vers le ciel, son voile d'azur me parait taché de sang.
Je ne vois dans 1 air que des oiseiux de nuit, et la terre n'od'ie à
mes yeux qu'un sépulcre où, dès le premier pas, je chancelle et
tombe.
DON Fl'RNAND.
Laissez mon amitié intci prêter autrement ce qui cause votre tris-
tesse. — Si la tempête a abimé un de nos vaisseaux, c'est un signe
que nous avons plus de soldats qu'il n'en faut pour mener à fin
notre entreprise. — Le ciel se couvre d'un voile écar'ate : il s'em-
bellit pour nous faire fête. — Nous avons aperçu dans les ondes des
monstres marins et dans les airs des oiseaux sinistres: mais ce n'est
point nous qui les avons amenés dans ces lieux, et s'ils habitaient
avant nous celte contrée, n'est-ce pis un signe qu'ils la menacent
de quelque malheur? Ces vils augures, ces vaines terreurs ne peuvent
être redoutables que pour les Mores qui y croient, et non pour les
chrétiens qui n'y ajoutent aucune foi. Nous sommes tous deux chré-
tiens; et lorsque nous avons entrepris celle guerre, ce n'a pas été
paramcur de la gloire, ni afin que des yeux humains puissent lire nos
exploits dans des livres immortels. Nous sommes venus pour étendre
!a foi de Dieu : à lui seul sera 1 honneur, à lui la gloire, si le succès
couronne nos travaux ! Certes, de faibles mortels doivent craindre ses
châtiments ; mais il ne leur donne pas de semblables avertissements.
Nous venons pour le servir, non pour l'oirenscr; et puisque nous
sommes chrétiens, nous devons en chrétiens penser et agir. — Mais
voici don Juan.
Entre DON JUAN.
DON JUAN.
Seigneur, en m'approchant de la ville pour exécuter vos ordres,
j'ai vu sur le penchant de celte montagne une troupe de cavaliers
qui viennent de Fez et fie dirigent vers nous. Ils s'avancent si rapi-
276 LE PRIXCK COxNSTANT.
dément, qu'on dirait qu'ils ont des ailes. Ce n'est pas l'air qui les
soutient, et la terre semble à peine les porter; de telle sorte que ni la
terre ni les airs ne savent s'ils courent ou s'ils volent.
D0\ FRRXAND.
Préparons -nous à les recevoir. Que d'abord les arquebusiers
fassent front pour les nrrêler, et qu'ensuite les cavaliers se rangent en
bataille, avec le harnais et la lance. Allons, Henri, voilà une occa-
sion qui nous promet un heureui début... Courage!
DON HENRI.
Je suis votre frère, et ne saurais m'effrayer des accidents que le temps
amène avec soi. L'aspect même de la mort ne pourrait me causer
aucune épouvante.
Ils sortent.
BRITO.
Quant à moi, mon poste est toujours à l'ambulance, ne serait-ce
que pour veiller à ma santé '. — Oh! la belle escarmouche I comme
ils se batlenl!... Jamais on n'a \u un plus joli tournoi!... .'\lais je
suis trop près pour en bien juger, et la sagesse veut que j'aille me
mettre à l'abri.
Il sort.
SCENE m.
Une anlre pailic ilc; la camiiagne, près de Tanger.
Entrent DON JtJAN, DON HEXRL et des Soldais portugaii poursuivant
les Mores.
DON UENRI.
Courez-leur sus'... Déjà les Slores vaincus prennent la fuite.
DON JUAN.
La campagne demeure couverte d'hommes, de chevaux, de dé-
pouilles de toute sorte.
DON HENRI.
Je ne vois plus don Fernand ; où sera-t-il?
DON JUAN.
Il s'est lancé à leur poursuite avec tant d'ardeur, que nous l'avons
perdu de vue.
DON HENRI.
Allons le chercher, Coulino.
DON JUAN.
Je ne vous quitte pas.
Ils sortent.
Entrent, un moment après, DON FERNAND et MULEY. Don Fernand a son
épét; à la main, et Muley n'a plus d'arme que son bouclier.
DON FERNAND.
Dans celte campagne déserte, devenue le tombeau de tant de
* £1 quartel de la salud
A/e tuca a me Quardar siempre.
JOUIlM'l-. I, SCKNK III. 277
guerriers, brave More, tu es resté seul; ta troupe, ëcrasffe après
avoir versé sur l:i poussière des torrents de sang, s'est fiiirée; et
toi, après avoir perdu ton ciieval dans la mêlée, ton cheval (|ui fai-
sait en partie ta force, tu es demeuré pour servir de trophée à ma
valeur. La victoire que j'ai remportée sur toi m'inspire bien autre-
ment de satisfaction et d'orgueil que la vue de cette cam[)agne
couverte de sang, oij les yeux, attristés par le spectacle de tant
d'infortunes, clierchcnl en vain, au milieu de cette pour[)re, un
coin de verdure où ils se reposent. Après que j'ai eu forcé ta v.ilrur
à me céder l'avantage, au milieu de tous ces chevaux sans maîtres,
j'en saisis un, qui, (ils des Autans, respire le feu, et dont la blan-
cheur le dispute à celle de la neisc. Rapide comme le vent, puis-
sant comme la foudre, et tout fier de sa beauté, par ses hennisse-
ments il montrait son orgueil ; sa déuiarche annonçait sa noble
nature. Ce cheval était à toi, et il vient de succomber sous la charge
qui l'oppressait : car les malheurs sont lourds à suporter, et les
animaux eux-mêmes en ressentent le poids. Peut-être a-t-il entendu
tes plaintes ; peut-être son instinct l'a-t-il averti de l'événement qui
faisait le désespoir du More et la joie du Portugais, et il aura craint
de trahir le pays qui l'a vu naître. — N'allons pas plus loin. Tu es
affligé, et c'est en vain que tu cherches à dissimuler ta douleur :
le volcan qui consume ton sein se révèle et par les ardents soupirs
qui s'échappent de ta bouche, et par les tendres larmes qui coulent
de tes yeux. Mais je l'avoue, je m'étonne que ta valeur soit ainsi
abattue sous les coups de la fortune, et cela me donne à perjscr
que tu as quelq jc autre chagrin qui t'afflige; car la perte de la li-
berté ne ferait pas ainsi gémir avec tant de mélancolie celui dont
le bras sait frapper avec tant de vigueur. Ainsi donc, si c'est un
bien, si c'est du moins un soulagement de confler les peines que
l'on souffre, en attendant que nous rejoignions ma troupe, je te
prie avec intérêt de vouloir bien me dire ce qui cause la peine. Si
la douleur, en se répatidant au dehors, ne se dissipe pas complète-
ment, du moins elle s'aiioutit; et moi qui dans cette circonstance ai
servi d'instrument à la fortune, je veux devenir ton consolateur si
ton affliction peut être consolée.
MUI.EY.
Tu es vaillant, noble Espagnol ', et courlois autant que vaillant.
Tu triomphes de moi par ces paroles généreuses, comme tu as iriom-
phé par ton courage. Ma vie fut entre tes mains lorsqu'i ton épée
m'eut vaincu au milieu de mes soldats morts ou dispersés ; et main-
tenant que tes discours pénètrent mon cœur, mon âme aussi t'ap-
partient à jamais. Par ta valeur, paF ta clémence, tour à tour in-
' Valiente ères, Espanol, l'tc, etc.
Au point de vue géograpliique, l'Espogne comprend le Porlugal aussi Lien que lei
VeluiiCeCl l'Auiialoiisie.
I". . 2i
278 I.K l'iUM;!': CONSTANT.
Iraitable et sensible, lu tii'.is fait deux fois ton captif. — Ému de
pilitS pour ma douleur, tu me drniaiides quelle e.>tla cau.se de mes
«oupirs. Jo sais que !c malheur que Ion confie en devient [ilus fa-
cile à supporter; mais celui qui confie sa peine y cherche un sou-
lagement; ei le mal que je souffre m'est si cher et si précieux, que
j'aurais craint de l'alTiiblir en en pirlant. Slais il faut l'obéir; car
te celer quelque chose serait indigne et de t'a ei de moi. — Je suis
neveu du roi de Fez. Mon nom est lAIuiey Xeque; ma famille est
illustre par le nombre des pachas et des bi'glierbeys qu'elle a four-
nis. De.'.liné au malheur, je me trouvai en naissant entre les bras
delà mort; j'eus pour berceau une campaj;ne déserte, ei je naquis
à Gelves l'année même où s'y perdit la flotte ospagro'e. Kncore
enfant je fus appelé près du roi mon oncle, et dès lors commencè-
rent mes disgrâces. Je vins à Fez ; une beauté que j'adorerai toujours
y vivait non loin de moi. Nous passâmes ensemble noà premières
années, comme si le sort eût voulu nous lier l'un à l'autre par des
nœuds plus puissants. Ce ne fut point par un coup de foudre que
l'amour enflamma nos cœurs; humble, faible et timide, il les frappa
plus sûrement que s'il eût déployé loule sa force ; et comme l'eau
tombant goutte à goutte, finit par laisser sa trace sur les pierres les
plus dures, ainsi mes larmes finirent par toucher ce cœur insen-
sible, qui céda non pas à mon mérite, mais à ma constance. Je vécu!
ainsi pendant quelque temps, — rapidement écoulé, — m'enivrant
de mille douceurs innocentes. Enlin je m'éloignai; je m'éloignai,
c'en est a.<sez dire; et en mon absence un autre amant est venu me
donner la mort. 11 est heureux, je suis infortuné ; il est près d'elle,
je suis loin; il est libre, je suis captif. Et maintenant tu peux juger
toi-niéuie si j'ai le droit de soupirer et de me plaindre du sort.
DON FER.XAND.
Brave et galant More, si tu la chéris conime tu le prétends, .'i lu
l'idolâtres comme tu le dis, si tu as des craintes comme l'indique
ta peine, si tu aimes comme lu parais souffrir, ton bonheur me pa-
raît digne d'envie. Je te rends la liberté, et le plaisir que j'éprouve
à te la rendre est la seule rançon que j'accepte. Retourne dans ta
ville; dis à ta dame qu'un chevalier portugais te donne à elle pour
esclave; et si, reconnaissante, elle veut acquitter le prix de ta déli-
vrance, dis-lui que je t'ai remis tous mes droits; recouvre ta dette
en amour, et fais-en payer les intérêts. Déjà ce cheval qui était
tombé de fatigue semble avoir repris son courage et sa vigueur. Et
comme je sais ce que c'est que l'amour, et que je connais les tour-
ments de l'absence, je ne veux pas te retenir plus longtemps. Monte
à cheval, et pars
MCLEY.
Je ne te réponds point. Celui qui offre avec tant de générosité,
est assez flatté lorsqu'oii accepte. Dis-moi, Porlugais, qui es-tu?
J0URM:E i, SCENE 111. 279
DON FERNAXD.
Un homme noble... rien de plus.
MVLVY.
Ta conduilc le prouve bien. Qui que tu sois, dans le boniicui
ou le malheur, je suis ton esclave à jamais.
DON FERNAXD.
Moule à cîieval; il est déjà tard.
ML'LI'.Y.
Si tu t'en aporçois, que sera-ce de celui ([ui était captif, et qu
retourne libre vers sa dame?
l! sort.
DON FEnxAND, à part.
Il est bien de donner, — et surtout de donner à un homme la vi
et le bonheur.
MULEY, du dehors.
Brave Portugais!
DON FERNAND.
II m'appelle .. Que veux-lu?
MULEY.
J'c père m'acqjiittcr un jour de tant de faveurs.
DON FERNAND.
Ma satisfaction est dans ta joie.
MULEV.
Un bienfait n'est jamais perdu. — Qu'Allah te garde, noble Por-
tugais!
DON FERNAND.
Si Allah est Dieu, qu'il t'accompagne! [On entend un bruit de
tambours et de trompettes.) Mais quel est ce bruit qui trouble ainsi
les airs? D'un côte ce sont les tambours... de l'autre les trompettes...
musique de Mars.
Entre DON HENRI.
DON HENRI.
0 mon frère! ô Fernand! j'accours à la hâte vous chercher.
DON FERNAND.
Qu'avez-vous à m'apprendre, Henri?
DON HENRI.
Ce bruit que vous entendez ce sont les armées de Fez et de Maroc.
Tarudant est allé au secours du roi de Fez, et celui ci, plein d'or-
gueil, vient nous attaquer. Nous sommes entre deux armées, assié-
geants et assiégés à la fois, et si nous attaquons d'un côté, nous
pourrons de l'autre difri''ilemcnt nous défendre. — De toutes parts
les éclairs de Mars nous menacent de la foudre. Que faire en un si
grand péril?
DON FERNAND.
Que faire? mourir en hommes de cœur, avec constance — Ne
2S0 LE rnixci- constant.
5omnics-nous point tous Jeux grands inaiircs, tous deux infants?
et pour ne pas connaître la crainte, ne suffit-il pas (juc nous soyons
tons deux Portugais? IJépdlons nos cris de },'ucrre, Avis il CliVist!
et mourons pour la foi, puis(jue nous sommes venus mourir pour
elle
Fnlie DON JUAN.
I10\ JIA.V.
Nous n'a^ons pas bien clioisi le lieu du débarquement.
DON FEIINAND.
Ce n'est plus le moment de nous ocm|ier du passe, MainteiTant,
c'est à notre bras, à notre épée de nous défendre. Et puisque nous
voilà pressés entre deux armées, combattons... Avis et Christ!
D0\ JUAIS.
Guerre 1 guerre!
Ilj sortent, l'ëpéc à la main.
En rj DRITO.
BIUTO.
Nous voilà dans de beaux draps, enveloppés'par deux armées! Il
n'y a pas moyen d'écbapper... Ah! si la \oûle azurée dfs cieui
vou'ait bien m'ouvrir une petite fente, pour que celui-là du moins
pùi se mettre en tûrelé, qui est venu ici sans savoir ni pourquoi ni
commrnt!... Ma s je vais faire un moment le mort, — et puisse ce
temps m'être compté en déduction de la mort réelle.
11 se jette à terre.
Entrent DON HENRI et UN MORE, en combattant.
LE MORE.
Qui ose se défendre ainsi contre mon bras?
DON HENRI.
Un homme qui ne cessera de combattre qu'en tombant mort sur
les corps de ces chrétiens. — D'ailleurs ma vaillance doit le dire qui
je suis.
li poursuit le More.
BRTTO
Le ciel le protège!... Il n'y va pas de main morte.
Entrent MULEY et DON JUAN COUTINO.
MULEY.
Je ne suis pas affligé, noble Portugais, de trouver en toi tant
de force et de courage. Je voudrais, s'il m'était possib'e, vous don-
ner la victoire.
Il s'éioigiie.
D0.\ JUAX.
Hélas! que de malheurs ! Errant au hasard, je foule de tous côtés
les cadavres de mes compatriotes.
. Il fort.
JOURNÉE I, SCÈNE Iir. 281
BniTO.
Je lui pardonne de marcher sur les autres... mais pas sur moi.
EnlreulDON l'EPiNAND, poursuivi, ainsi que LE ROI et d'autres Mores.
LE ROI.
Rends Ion (^pde, fier Portugais. Si tu te remets en mon pouvoir,
u peux compter sur mon amitié... Qui es-tu?
DON FERNANU.
Je suis un chevalier. Tu n'en sauras pas davantage... Donne-mol
la mort.
Entre DON JUAN.
D0\ JUA\.
Non; d'abord mon sein, encore plein de force, vous servira de
rempart et conservera votre vie. Courage, monseigneur, coût fige,
noliie et illusirc Fcrnand ; montrez à présent votre valeur héré-
di'aire.
LE ROI.
Qu'ai-je entendu? et que p luvais-je désirer de plus? [Aux Sol-
dats.) Arrêtez, je ne veux pas aujourd'hui d'autre gloire; et la
victoire est assez complète tiui met en mon pouvoir un lel prince.
Fernand, puisque le sort a décidé que lu perdrais en ce jour la li-
berté ou la vie, rends ton épée au roi de Fez.
Entre JIULEY.
MULET.
Que vois je?
DON FERNAND.
- Je ne pouvais la rendre qu'à un roi... et la refuser serait un acte
de désespoir blâmable.
Entre DON HENRI.
DON HENRI.
Mon frère prisonnier?
DON FERNAND.
Ne montrez pas votre douleur, mon cher Henri. Ainsi l'a voulu le
sort inconstant. Tels sont les caprices de la fortune.
l.E ROI.
Henri, don Fcrnand est, comme tu le vois, en mon pouvoir.^!! m'^
serait facile de vous donner à lous un juste trépas; mais j'ai prs
les armes seulement pour me défendre, et la générosité av(C la-
quelle je vous laisse la vie me fera plus d'honneur que ne m'en f -
rait votre mort. Pour que le i achat puisse a\oir lieu plus prompte-
ment, retourne en, Portugal; Fernand altendia dans mon palais que
tu viennes le délivrer, Toutefois dis bien à Edouard qu'en vain il
2S2 lE TRIN'CE CONSTANT.
pr(<tendrait oblciiir le retour de son frère s'il ne me rond Ceuta.
[A Fernand.) i\]ainlcna(it votre altesse, à Laquelle je dois ce que
j'ai d honneur et de gloire, me suivra à Fez.
D0\ riillNAND.
Tous les pas que je ferai vers ma prison m'approclicrout de la
splicre divine où j'fispire.
MCJ.KV, à part.
Hélas I Dieu puissant, n'avais-je pas assez de mes soupçons ja-
loux pour m'aflliger?
DON FRUNAXD.
Henri, je demeure prisonnier, sans craindre ni les tourments de
la captivité ni Ifs rigueurs de la fortune.— Vous direz au roi notre
frère que dans mon malheur il se conduise comme un prince
chrétien.
DON HENRI.
Ne connaissez-vous pas sa générosité?
nON IF.RNAND.
Dites-lui, je vues le recommande, qu'il se conduise en roi
chrétien.
DON HENRI.
C'est aussi en prin.'c chrétien que je reviendrai.
DON FERNAND.
Embrassez-moi.
DON IIIÎNRI.
Tout prisonnier que vous êtes, vous m'enchaînez.
DON FERNAND.
Adieu, don Juan.
DON JUAN.
Non pas! je veux rester auprès de vous.
DON FERNAND.
Loyal ami!
DON nEMii, à part.
Funeste entreprise!
DON FERNAND.
Vous direz au roi... Mais non, ne lui dites rien... Qu'il sache
seulement mes regrets
Tous sortent à l'exceplion du Biilo cl de doux Mores.
PREMIER MORE.
Voici un de ces chrétiens morts.
DEUXIEME MORE.
De peur de la peste, jetons-le à la mer.
BRITO, se relevcuU et les chargeant.
C'est moi qui vous y enverrai à fendant et à revers : car un Por-
tugais mort n'en est [las moins un Portugais!
JOURNEt: m SCKNE I. 283
JOURNÉE TROISIÈiME.
SCÈNE I.
La Cimpij;ne aux environs de Fez.
Entre FÉMX.
FIÎNIX.
Zara? Rosa? EstroUa?,.. N'y a-l-il donc personne pour rr.e ré-
pondre?
Entre I\IULEY.
MU LE Y.
Me voici! vous éles pour moi le soleil, et moi je suis lombre
qui sans cesse vous accompagne. J'ai entendu votre douce voix, et
je me suis liâtc d'accourir. Qu'avez-vous?
rÉMX.
Écoutez-moi, si pourtant j'ai la force de vous le dire... Ici près
est une fontaine dont l'onde arséniée et cristalline charme le re-
gard. — Elle est flatteuse, c;ir elle parle et ne sont pas ce qu'elle
dit; douce, parce qu'elle feint; libre, parce qu'elle s'exprime tout
haut; ingrate c/ifin, parce qu'elle se di^robe constamment à celui
qui la recherche. — C'qsI là que j'arrivai fal'guée après avoir long-
temps siiivi dans ces bois une bête ft*roce. Je trouvai sur ses bords,
avec la fraîcheur, le loisir et le repos... Un coteau qui la protéga
embellit d'œillcts et de jasmins ce lieu enchanteur. A peine avais-
je abanilonné mo;i âme à l'attrayant murmure de la solitude, que
j'entendis du Liuit dans le feuillage Attentive, j'écoulai, je regar-
dai, — et je vis une vieille femme, au teint africain, esprit rtvêtu
d'une forme humaine, au frond ridé et soucieux, squelette vivant
ombre marchante... Son aspect sauvage et farouche rappelait celui
d'un tronc noueux dont l'art n'a point enlevé l'écorce. D'un air mé-
lancolique et triste, elle me tend t une main... — ce récit, je le vois,
l'éiiouvante, — et moi-même, glacée , je devins un tronc immo-
bile... Le contact de sa main me (it frissonner, et ses paroles me
rempliient d'horreur. Quoiqu'elles fussent articulées à peine, j'ai
pu entendre celles-ci qui me glacèrent le cœji : k Ahl femme in-
fortunée! ah! malheur inévitable!... tant de grâces, tant de beauté
seiont le prix d'un cadavre!... » Elle dit : et moi, depuis lors, je
traîne une pénible existence, ou plutôt je meurs à chaque instant;
je tremble de voir i'accomplis.^ement de cet oracle allreux, présage
de ma mort prochaine!... IlélasI bientôt je serai le pr x d'un ca-
davre!...
284 LE PRINCE CONSTANT.
Ml'i,t:Y.
Le sens d j col oracle se découvre aisément. Il n'est que l'eipres-
sion de mes peines : voui devez donner la main d'épouse à Taru-
dani; mais moi, je meurs seulement d'y penser, cl avant que vous
ayez écouté son amour, la douleur aura terminé ma vie. — Je puis
vous [icrdre, il est vrai, mais je ne saurais survivre à ce malheur.
Si d(inc je dois mourir avant de voir le triomphe de mon rivi.!, ma
vie sera le prix auquel il vous aura obtenue, et vous, au milieu de
ces disgrâces, vous serez le pris d'un cadavre, puisque vous m'aurez
tué d'amour, de regret et de jalousie.
Us sortent.
Entrent DON FERNAND et plusieurs Caplirs.
PREMIEil CAPTIF.
De ce jardin, oià nous sommes à travailler, nous vous avons vu,
seigneur, aller à la chasse, et nous venons tous ensemble nous jeter
à vos pieds.
DEUXIÈME CAPTIF.
C'est la seule consolation que le ciel nous accorde.
TROISIÈME CAPTIF.
Et nous lui en rendons grâces.
D0.\ FERNAND.
Embrassez-moi, mes amis. Dieu le sait, je voudraîs pouvoir, au
lieu de vous étreindre, — rompre les liens qui vous enchaînent, et,
je vous l'assure, vous seriez libres avant moi!... IMais recevez votre
sort préser;t comme un bienfait du ciel; il deviendra plus tolérable.
La sagesse peut triompher du malheur le plus opiniâtre. Souffrez
patiemment les rigueurs de la fortune. Cette délié changeante, —
aujourd'hui ileur, demain cadavre, — ne demeure jam;iis en un môme
état, et elle modifiera le vôtre. Hélas! il est bien pénible de ne pou-
voir donner aux malheureux que des conseils; mais milgré le désir
que j'aurais de \ous donner quelques présents , je n'ai maintenant
rien à vous offrir : pardonnez, mes amis. J'attends des s< cours de
Portugal; ils arriveront bientôt; rses biens seront poi.r vous, car
c'est pour vous que je les attends. Si l'on vient me délivrer de la
captivité, je vous emmène tous avec moi. Adieu; allez travailler;
ne mécontentez pas les maîtres que Dieu vous a donnés.
PREMIKR CAPTIF.
Seigneur, dans notre esclavage nous nous réjouissons de vous voir
sain et sauf.
DEUXIÈME CAPTIF.
Puisse le ciel, seigneur, vous donner une vie aussi longue que
celle du phénix!
Ils sorient.
DON FERNAXD.
Mon âme est confondue en les voyant s'éloigner sans que j'aie pu
JOURNÉE II, SCÈNE I. 2S3
leur faire le oindre présent. . Ah! que ne puis-je les secourir!..,
quelle douleur pou moi !
Entre MULEY.
MULEV.
J'admirais, seigneur, la douceur et la bonté avec laquelle vous
traitiez ces malheureux.
DON FERNAND.
J'«i pitié de leur infortune, et j'apprends de leurs soufiVances à
supporter à mon tour le malheur. Quelque jour peut-être aurai-je
besoin de me rappeler ces leçons.
MULEY.
Que dit votre altesse?
DON FERNAND.
Quoique né infant de Portugal, je suis devenu esclave; je pour-
rais donc descendre encore à un plus misérable étal. Il y a plus de
distance d'un infant à un captif que d'i^n captif à un autre infor-
tuné. Chaque jour appelle celui qui le suit, et fait ainsi succéder des
pleurs à des pleurs, des peines à des peii es.
MULEY.
Plût au ciel que mes chagrins ne fussent pas plus grands que ceux
de votre altesse! Aujourd'hui, il est vrai, vous êtes captif; mais
demain vous pouvez revoir votre patrie. Tandis que moi , je n'ai
point d'espérance, et la fortune, malgré son inconstance habituelle,
ne me présente que le plus triste avenir.
D0« FERNAND.
Depuis que je me trouve à la cour du roi de Fez, vous ne m'avez
plus rien dit de vos amours dont vous m'aviez parlé.
MULEY.
Soigneux à cacher les faveurs que j'ai reçues, j'ai promis de ne
jamais nommer celle que j'aime ; mais lidèle à l'amitié, je vous dirai
mes secrets sans manquer à mes serments. Won malhtur e.'t unitjue
comme ma tendresse, car, comme le phénix, ma passion n'a rien
qui l'égale. Faut-il voir, entendre et me taire, c' est un phénix que
ma pallknce. Faut-il aimer, souffiir et craindre, c'est un phénix que
mi [leiiie. Faut-il désespérer dans mes ennuis, c'est un phénix que
mon peu de conliatice. Faut-il mériter et attendre, c'est un phénii
que mon espoir. Tout dans mon amour rappelle le phénix... Adieu;
ce que j'ai dû vous taire comme amant, comme ami je vous l'ai
déclaré.
Il son.
DON FERNAND.
11 a dit avec autant d'adresse que de loyauté le nom de l'objet
qu'il aime; et si sa peine est un phénix, la mienne ne peut entrer
en comparaison. !\Ion malheur est celui de bien d'autres. Beaucoup
ont enduré des chagrins égaux ou supérieurs aux miens.
2ÎW» Ll' PIUNC.I': CONSTANT.
Enlie LE ROI.
LE uoi.
Je viens sur le pcnchnnt c!c cctle montagne chcrclier votre nitessc.
Avant que le soleil disparnisso derrière un voile de pourfire ou de
pertes, venez, vous verrez la lutte d'un tigre déjà enveloppé par mes
chasseurs.
DON FEUNAND.
Seigneur, vous inventez «ans cesse pour moi de nouveaux diver-
tissements. Si c'est ainsi que vous savez faire fête à vos captifs, ils
ne regretteront pas leur pays.
LE ROI.
Des captifs tels que vous, qui honorent leur maître, ne peuvent
être servis avec trop de soin.
Entre DON JUAN.
hos JUAN, au Roi.
Approchez, seigneur, du rivage de la mer, et vocs verrez le plus
beau spectacle, un prodige de la nature et de lart. Une galère chré-
tienne arrive dans le port. Elle est fi belle, quoique couve; te d'in-
signes de deuil, qu'on se demande comment elle peut ainsi réunir
la joie et la tristesse... Elle porie le pavillon portugais... Sans doute,
comme l'infant est captif, elle a pris ces signes de tristesse pour
montrer la douleur de son peuple; et, en venant lui rendre la li-
berté, elle témoigne son affliction.
DO.N FERNAND.
Non, cher don Juan, ce n'est point là le motif du deuil qu'elle a
revêtu. Si celle galère venait me rendre la liberté, elle ne laisserait
voir que des insignes de joie.
Entre L'INFANT DON HENRI, vêtu de deuil.
DON iiEMii, au Roi.
Permeltez-moi, seigneur, de vous embrasser,
LE KOI.
Que votre altesse soit la bienvenue.
nON FEUNAND,
Ah! don Juan, mon malheur est certainl
LE UO!.
Ah! Muley, j"ai enfin ce que je désiraisl
DON IIENIU.
Mainterantque je mesuisacquiité de mes devoirs envers vous, f cr-
metlez, seigneur, que j'ernbras.>c mon frèri.'. Ah! mon cher Fcrnand!
DO.N FEUNAND.
Cher Henri! que signifient ces vêtements funèbres? Ma's non , ne
me dis rien, tes yeux ont parlé assez clairement. Mais ne pleure pas
■i tu viens m'annoncer une captivité éternelle : l'Ile est l'objet du
mes désirs; tu devrais plutôt m'en (clicitcr, et porteur d'une si liev
JOURNEK II, SCENE I. 28ï
rouso nf/iiveHi\ tu aurais pu revêtir des habits de fêle. Comment se
trouve le rui, mon seigneur? Pourvu qu'il soit sain et sauf, je serai
content. — Tu ne r(!ponds pas?
DON IIF.NR!.
Si l'on éprouve un double chagrin en entendant raconter deux
fois de tristes nouvelles, je veux du moins t'épargner cette douleur.
— Écoutez-moi, vous aussi, grand roi, et bien que celte moniagne
soit un palais un peu rustique, je vous y demande audience, en sol-
licitant voire atlenlion et la liberté du captif... La flotte qui avait
longtemps fatigué la mer de sou poids orgueilleux, et qui avait été
dispersée par la icmpcte, laissant l'infant prisonnier dans votrecour,
rentra au port de Lisbonne. Aussitôt qu'Edouard eut appris ces fu-
nestes nouvelles, la tristesse s'empara de son ccur; et sa mélancolie
augmentant tous les jours, il montra que l'on peut, en effet, mourir
de chagrin... 11 est mort; que Dieu l'ait en sa garde!
DON FER.NAXn.
0 ciel! c'est ma captivité qui a causé ce malheur!
LIÎ ROI.
Allah sait combien cette nouvelle m'affli'ge. Mais achevez.
DON IIE.NRI.
Le roi mon seigneur a ordonné, par .«on testament, qu'on rendit
sans délai la ville de Ceuta en échange de la personne de l'infant; et
c'est pourquoi, muni des pouvoirs d'Alphonse^ son licritier, — bril-
lante aurore qui pouvait seule nous dédommager de la disparition
du soleil! — je viens vous remettre la place, et ensuite...
DON FEKNAND.
Assez, n achevez pas !... ajsez, Henri, vous dis-je... De telles pa-
roles sont indignes, non-seulement d'un infant de Portugal, non-seu-
lement d'un grand mallre qui sert sous la bannière du Christ, mais
de l'homme le plus vil, mais d'un barbare qui n'aurait jamais connu
la lumière de notre sainte foi — i\Ion frère, — que Dieu a voulu
appeler auprès de lui, — a inséré cette clause dans son leslament:
mais ce n'était pas pour qu'elle s^'accomplit ; ce n'était que pour
montrer combien il désirait ma liberté, et combien i! avait à cœur
que l'on travaillât à l'obtenir par d'autres moyens, soit de gré ou
de force. Ordonner de rendre Ceula, cela revenait à dire qu'il fallait
faire des elïorts inouïs, prodigieux... Car, je vous prie, comment
un roi catholique, comment un roi sage et juste consentirait-il à
livrer au More une cilé qui lui coûta son propre sang? puisque,
— comme vous le savez, — ce fut lui qui, sans autre arme que son
bouclier et son épée, escaladant ses orgueilleux remparts, arbora le
premier sur ses créneaux le drapeau portugais. Et ceci est encore ce
qui importe le moins. Mais cette ville confesse le vrai Dieu suivant
la foi catholique; elle a obtenu des églises oii son culte sacré se
■<;élèbre avec respect, avec amour : serait-il digne d'un prince pieui,
i'un chrétien, d'un Portugais, de donner son consentement à ce q[ue
2S8 Lli riUNCI': CONSTANT.
dans cfs lcrTi|)les du maître suprême, au lieu des lumières divines
dont le vrai soleil les remplit, ou \U les ombres mu-uhnaries se ré-
{landre, et que leurs sinislies croissants éclipsassent les saintes elartés
qui delaireiit les jeux clir(*licns? f.ommcni sijniïiir que ces saintes
cliapelles fuss(nt abandonnées à de vils animaux, pour leur servir
d"(*lables, ou, — ce que je redouterais plus encore, — qu'elles rede-
vinssent des mosquées?. .. Ici ma langue encliaîiiée s'arrête, l'haleine
me manque, la douliur me lend mnel... Oui, en [k nsanl à une telle
prof.iiiaiion, je sens mon cœur se briser, mes cheveux se dresser sur
ma tète, un frisson glacé parcourir mon corps... Des étubles et des
crèches ont déjà éie une fois le temple de Dieu ; elles l'ont reçu dans
leur sein... Mais des mo.s(|uéi'S, ce serait le tombeau de notre hon-
neur, l'ëcriieau de noire infamie, où le monde entier lirait ces mots:
« Ici Dieu avait un saint asile, et des chrétiens le lui ont cnKvé pour
le donner au démon! » Oserions-nous donc ad'ronter Dieu dans sa
propre demeure"? Oserions-nousy conduire, y protéger 1 impiété, et
pour l'établir en |)aii, chasser notre Dieu de ses autels? — Leschré-
tiens qui habitent cette ville avec leurs familles, et qui ont là tout
leur bien, prévariqueront peut-être, et abandonneront leur foi pour
ne pas perdre leur fortune : est-ce à nous de les exposer au péché?
est ce à nous de livrer aux Mores les tendres enfant* des fidèles,
pour qu'ils les accoutument à leurs rites et les réunissent à leur
secte? Serait-il bien d'abandonner tant d'hommes à une dure cap-
tivité, pour samcr la vie d'un seul dont la perte est de si peu d'im-
portance? — Car, enfin, que suis-je? suis-jc donc plus qu'un homme?
et si le titre d infant me rendait plus considérable, ne songez-vous
pas que, devenu esclave, je n'ai plus aujourd'hui ni rang ni no-
blesse? Captif comme je le suis, nul ne me doit nommer infant; et
dès lors est-il raisonnable de mettre un si haut prix à ma rançon?...
IMourir, c'est perdre l'existence; je l'ai perdue dans la bataille; je
ne suis plus rien, et ce serait folie de faire périr tant de vivants pour
un mort... Donnez-moi donc ces vains pouvoirs. (Don Henri lui
ayant donné les pouvoirs, il les déchire.) Que déchirés en pièces
ils deviennent le jouet des vents et des Hammes... mais non, je veux
en manger les clébris et les cacher dans mon sein, pour qu'il n'en
reste pas le moindre vestige qui apprenne au monde que la noblesse
portugaise a pu avoir une telle faiblesse. — Rei, je suis ton esclave;
dispose de moi et de ma liberté, je n'en veux pas à ce prix... Henri,
retournez dan.s notre patrie; dites que vous m'avez laissé enseveli
en Afrique. Chrétiens, Fernand, le grand-maître d'Avis, a cessé de
vivre. Mores, un esclave vous reste. Captifs, un compagnon de plus
partage aujourd'hui vos travaux. Ciel, un homme a maintenu l'inté-
grité de tes églises. Mer, un infortuné par ses pleurs gros.^ira tes
ondes amères. Montagnes, vous devenez le refuge d'un malheureux
réduit à la condition des brutes qui vous habitent. Terre, laisse pré-
parer la fosse où va bientôt reposer mon cadavre.-. Et ainsi roi.
JOUr.NEK II, SCEXE I. 289
crfs, Mcrc, ciiiTliens, ciel, terre, mer, tous sauront qu'aujourd'hui
m [iriiice, constant au milieu do ses infortunes, glorilic la foi catlio-
ique et rend hommage à la loi de Dieu : car ne serait-ce que parce
^ue Ceuta contient une église consacrée à l'éternelle conception de
a reine des cieux, vive la Vierge 1 je perdrais mille fois la vie pour
.a dcfeiise.
LE ROI.
ngrat, sans nul égard pour ma grandeur et ma gloire, c'est ainsi
}ue tu me refuses, c'est ainsi que tu m'enlèves ce que j'avais le plus
.ouhaité !... ftlais si je t'ai laissé plus de pouvoir dans mon royaume
jue tu n'en avais dans ton pays, il n'est pas étonnant que tu ne te
iois pas aperçu de la captivité. — Désormais, puisque toi-même tu
i'appelles mon esclave et que tu reconnais mes droits, c'est comme
enclave que tu seras traité. Que ton frère, que tes compatriotes te
ï oient dès ce moment à n:es pieds.
Don B'i:i'i]3nd lui baiîâ les pieJs.
DON nENRf.
Quel malheur!
MULET.
^ucl chagrin !
DON HENRI.
Ouelle hunlel
DON JUAN.
Quelle peine I
LE ROI.
Te voilà maintenant mon esclave.
DON FEUNAN
II est vrai: et en cela tu te venges faiblement... L'homme n'est sorti
de la tfrre que pour faire à sa surface un court voyage; et quelque
soit le chemin qu'il prenne, il faut toujours qu'il finisse par rentrer
dans son sein. Je te dois donc plus de reconnaissance que de haine,
puisque tu m'indiques des chemins plus courts pour arriverau terme
de ma roule.
LE ROI.
Etant mon esclave, tu ne peux rien avoir à loi. Ceuta est aujour-
i'hui en ton pouvoir: si tu es mon cscla\e, si tu me reconnais pour
maître, pourquoi ne pas me la donner?
D-IN FEUNAND.
Parce que c'est à Dieu et non pas a moi qu'elle appartient.
LE ROI.
La loi de Dieu n'ordonne t-elle pas d'obéir à son maître?... Eh
bien, en vertu des droits que ce titre me confère, Je te commande
de me rendre cette place.
DON FTRNAND.
Dieu ordorne au serviteur d'obéir à son mal'.reen ce qui est juste,
m. 25
lOd !!•: rr.LNCK constant.
mais si le maître commande à son esclave de pécher, celui-ci ne lui
doit iioint l'obéissance; car pour être commandé, le péché n'en est
pas moins péché.
LE ROI.
Je le donnerai la mort.
DON IF.IINAND.
Ce sera pour moi le commencement de la vie.
LE KOI.
Eh bien ! pour que tu n'aies pas môme cette espérance, je ferai dt.
ta vie une longue mort. Tu verras ma rigueur.
DON FEHN.WD.
Tu verras ma patience.
LE KOI,
Fcrnand, tu ne recouvreras point la libertiîe
DON fëknand.
Roi, tu ne recouvreras point Ceutj.
LE uoi, appelant.
lloiàî
Enlre SÉLIM.
SÉLIM.
Qu'ordonnez-vous?
lE ROI.
Que sur-le-champ ce captif ioit Iraiié comme tous les autres!
Qu'on lui mette les fers au cou et aux pieds! qu'ilsoit employé dans
mes écuries, dans mes bains, dans mes jardins, sans faveur, sans
égard ! Qu'on lui ôte ses habits de soie, et qu'on le revête d'une serge
grossière! Qu'on lui donne du pain noir et de l'eau saumâtre, et
qu'il passe la nuit dans un cachot humide et obscur!... Cet ordre
est puur lui, et pour ses domestiques, et pour ses vassaux... Qu'on
les emmène tous.
DO.N HENRI.
Quelle disgrâcel
DON JUAN.
Quelle douleur!
LE ROI, à don Fernand.
Je verrai, barbare, je verrai si ta constance l'emporte sur ma
rigujur.
DON FEUNAND.
Tu la trouveras inébranlable.
On l'cmmcne ainsi que don Juaii.
LE ROI.
Henri, vous êtes ici sous la sauvegarde de ma parole, vous pouvez
retourner à Lisbonne. — Vous direz à vos Portugais, que leur infant,
le grand maître de l'ordre d'Avis, est occupé à panser mes chevaux,
et qu'ils viennent, s'i's l'oscni, lui rendre la liberté
JOURNEE n, SCENE II. 201
nO\ UEXKI.
Ils le feront; et si je le laisse dans cette misère, sans la partager,
c'est parce que j'espère revenir bientôt, avec de plus grandes forces,
le délivrer d'esclavage.
11 son.
LE ROI.
Qu'il essaye s'il peut!
MULEY, à part.
Maintenant l'occasion est venue de montrer ma loyauté. Je dois
la vie à Fernand, et je veux acquitter ma dette.
Il sert.
SCÈNE IL
Le jardin du Roi.
Entrent SÉLI.M et DON FERNAND.
SÉMM.
Le roi a ordonné qu'on te fasse travailler dans ce jardin. . Tu dois
lui obéir.
nON FERNAND.
lia patience égale au moins sa sévérité.
Entrent des CAPTIFS.
PREMIER CAPTIF, chantant,
A la conquête de Tanger,
Coiilre le tyran de Ff z.
L'infant don Fernand
A été envoyé par le roi son frère.
DON FERNAND.
Sans cesse ma cîép'orable histoire occupera la mémoire des
liommcs!... Je suis triste et troublé.
DEIXIÈME CAPTIF.
Allons, captifs, à quoi pensez-vous? Ne pleurez pas, soyez sans
inquiétude... Le grand maître nous a dit, il y a peu de temps, que
nous retournerions tous en liberté dans notre patrie. Aucun Portu-
gais ne doit demeurer ici.
DON FERNAND.
Hélas! vous scre^ bientôt d'sabusés!
DEUXliiMR CAPTIF.
Oubliez vos chagrins, ei aidez-moi à arroser ces fleurs. Prenez les
seaux, et vous m'apporterez de l'eau de ce bassin.
DON FERNAND.
Il faut obéir. (Haut.) En me demandant de l'eau, vous m'avfz
donné l'emploi qui me convient... {A part.) Mes yeux, au besoin,
m'en fourniraient assez.
Il sort.
TROISIÈME CAPTIF.
Voici d'autres esclaves qu'on amène dans ce bagne.
292 LE PRINCE CONSTANT
EnUenl DON JUAN et un autre CiipliF.
DON JUAX.
Informons-nous soigneusement si c'est dans ce jardin qu'on l'a
conduit, et si ces esclaves l'ont vu. Notre douleur serait allégée, et
nous aurions quelque consolaiion si nous fiouvions être auprès de
lui. (A un Captif.) Dis-moi, l'ami, — et que le ciel te j;arde! —
dis-moi, as-tu vu travailler dans ce jardin le grand mal ire don
Fernand?
DEUXIÈME CAPTIF.
Non, l'ami, je ne l'ai pas vu.
DON JUAN.
J'ai peine à retenir mes larmes.
TKOISIÈME CAPTIF.
On a ouvert le bagne, et l'on y a envoyé d'autres captifs»
DON FERNAND rentre, portant deux seaux d'eau.
DON FEIINAND, à part.
Ne soyez pas étonnés, mortels, de voir un grand maître d'Avis,
un infant, dans une position si humiliante! Tels sont les change-
ments que le temps amène.
DON JUAN.
Q;ioi, seigneur! votre altesse dans une situation si misérable! mon
cœur se brise de douleur.
DON FERN.4ND.
Dieu te pardonne, don Juan !... Tu m'as fait beaucoup de peine en
me découvrant. J'aurais voulu me cacher et passer les tristes jours
d'esclavage inconnu au milieu de mes compatriotes.
DEUXŒME CAPTIF.
Daignez, seigneur, me pardonner ma folie conduite envers vous.
TROISIÈME CAPTIF.
Permettez nous d'embrasser vos genoui.
DON JUAN.
Que votre altesse...
DON FER\AND.
Il n'y a plus d'altesse dans une telle misère. Je ne suis qu'un
pauvre esclave comme vous. Traitez-moi tous comme votre égal.
DON JUAN.
Ah! plût au ciel de lancer contre moi sa foudre 1
DON FEHNAND.
Don Juan , ce n'est pas ainsi que doit se plaindre un homme
noble. Pourquoi n'avoir pas confiance en Dieu? Courage, ami; ici
comme dans les combats, tu dois montrer ta prudence et ta valeur.
Enlre ZA[\A, avec une corbeille.
ZARA.
Ma maltresse Fénix va venir au jardin. Elle désire que vous em-
bellissiez cette corbeille de fleurs aux couleurs variées.
JOURNIÎE M. SCÈNK II. 293
DO.N FF.RNAND.
e la lui porterai. Je veux donner l'exemple de l'obéijsaiice.
TUOISIÈME CAPTIF.
Allons les cueillir.
DON FEIIN.IND.
Ne faites plus de cérémonies avec moi. Nos peines îont ('galfs.
Et [iuisque, — soit aujourd'hui, soit demain, — la mort doit nous
égaler tout à fait, la sagesse veut qu'on ne laisse aujourd'hui rien
à faire pour demain.
11 sort avec tous les Caplif».
Enlrent FÉiNlX et ROSA,
rémx.
Tu as dit qu'on me portât des fieurs?
ZARA.
Vos ordres sont exécutés.
FÉNIX.
J'ai désiré voir des fleurs pour me distraire.
nosA.
Quoi! madame, vous demeurez sans cesse dans la même mélan-
colie?
ZARA.
D'où viennent vos ennuis?
FÉMX.
Ce que j'ai vu n'était point un songe, c'était la réalisation de
mon malheur. — Lorsqu'un infortuné rêve qu'il possède un trésor,
je le sais bien, Zira, son bonheur, son bien n'est qu'un songe;
mais s'il rêve une aggravation à sa disgrâce, il trouve à son réveil
que c'était bien la vérité. — De même, mon malheur à moi n'est
que trop certain.
ZARA.
Et que re<tera-l-il pour le mort, si vous vous affligez ainsi?
FÉMX.
Hélas! oui, — quelle destinée est la micnnel... Quel [daisif
pourrait goûter une malheureuse femme qui doit être le prix d'un,
mort!... Et ce mort qui .«era-ce?
Enlre DON FEKNAND, portant des (leurs.
DON FEKNAND,
C'est moi.
FÉNIX.
0 ciel ! que vois-je?
DON FKUNAND,
D'où vient votre étonnement?
FÉNIX.
ll'esi votre vue... C'est votre voix
25.
294 LE rRlNCIÎ CONSTANT,
DON FEllNAND.
Ilélas! moi-même je ne puis le croire. — Belle Fénix, désireux
de vous servir, je venais vous pésenler ces fleurs, emblème de ma
situaiion; car elles sont nées avec 1 aurore, et elles mourront avec
le jour.
FIÎNIX.
Le nom de merveille fut avec raison donné à cette fleur •.
DON FKliNAND.
Toutes les fleurs ne sont-elles pas des merveilles entre les mains
d'un esclave comme moi?
FÉNIX.
Il est vrai. Qui a produit ce cliaogement?
DON FERNAND.
C'est mon sort.
TÉ:x.
Il est donc bien rigoureux?
DON F2R1UN?.
Vous le voyez.
FÉNIÎ.
Tu m'aflliges.
DON FERNAND.
Vous ne devriez pas vous en étonner.
FÉNlX.
Pourquoi donc ?
DON FERNAND.
Parce que l'homme naît sujet à la douleur et à la moîU
FÉNIX.
N'es-tu pas Fernand?
DON FEP.NA5D.
Je le suis.
FÉNIX.
Qui t'a réduit à cet état?
DON FERNAND.
La loi qui dispose des esclaves.
FÉNIX.
Qui l'a faite?
DON FERNAND.
Le roi.
FÉNIX.
Par quel motif?
DON FERNAND.
Parce que je lui appartiens.
FÉNIX.
Il a donc cessé de t'aimer?
' Plusieurs (leurs, et entre antres le liseicn appelé belle de jour, portent CD B^p^IDO
je Dom de maravilla [merveille].
JOURNEIi II, SCENK II. 293
DON FEIIN' ND.
Il m'ablinrrrc.
FKN -> ,
Un seul jour a donc suffi pour «('parer vos étoiles, qui parais-
saient unies à jam'is?
DON FERNAND
Ces fleurs viennent à propo.i pour vous désabuser. — Elles
étaient la pompe et la joie du jardin lorsque, brillantes, elles se sont
réveillées aux premières lueurs de l'aube maiinale; et le soir elles
ne se montrent plus à nos jeux que comme un vague regret, en-
sevelies dans le fein de la froide nuit... Ces couleurs si vives qui
défient l'éclat du ciel, où l'or, la neige et l'écar'ate brillent à
l'envi, bientôt elles seront flétries et fanées, tant il s'opère de mo-
didcations aux chos ^ d.ins le rapide espace d'un jour! Les
roses du ma'in se sont hâiées de fleurir, et elles n'ont fleuri que
pour mourir plus vite. Le même calice a été et leur berceau et leur
tombeau Telles sont les fortunes de l'homme : il naît et meurt
en un jour; car un siècle écoulé n'est qu'un in'-tant '.
FÉNIX.
J'éprouve en ta présence je ne sais quelle crainte. Je ne puis ni
te voir, ni l'entendre. Tu seras le premier malheureux qu'un autre
infortuné aura fui.
DON FE!INA:,D.
Et les fleurs?
FÉ.MX.
Elles étaient pour toi l'emblème de ta mauvaise fortune .... Je
veux les effeuiller et en disperser les débris.
DON FE[\NAND.
En quoi sont-elles coupables?
FÉNIX.
Elles ressemblent aux étoiles.
DON FERNAND.
Celles-ci vous déplaisent donc?
FÉNIX.
Malgré leur éclat, je n'en aime aucune.
DON FERNAND.
Pourquoi cela?
FÉMX.
La femme naît sujette à la mort et au destin; et j'ai vu mes
'ours comptés dans ces étoiles importunes.
DON FERNAND.
Ces fleurs sont des étoiles?
FÉNIX.
Sans doute.
l'.ins l'original, -A couplet, sauf la première phrase,f « rme un sonnet.
206 LE PRINCE CONSTANT.
D0.\ rniNA.ND.
Je ne leur savais pas celle propriété.
FÉMX.
L'houle, et tu l'apprciidias.
D0.\ FEnXA.ND.
Parlez.
FÉNIX.
Ces traits de lumière, ces brillantes étincelles dont la puissante
influence s'alimente de la splendeur du soleil, se font connaître
parce qu'elles font redouter l^ur pouvoir... Ce sont les fl. urs de la
nuit. Quelle que soit leur beauté, leur (Ijnimc est passagère : car
si un jour est un siècle pour les fleurs, une nuit est l'âge des
étoiles... Et pourlant, dans la courte saison de notre vie, c'est à
elles que se trouve attaché ou notre bien ou notre mal, c'est d'elles
cjue dépend notre destinée... Sur quoi de durable l'homme peut-il
donc compter, et quels changements ne doit il pas attendre d'un
asire qui naît et meurt dans l'espace d'une nuit ' ?
Elle ïoil avec ses temmeJ.
Entre MULEY.
MULEY.
J'avais attendu en cet endroit que Féoix s'éloignât. L'aigle le
plus épris du soleil évite parfois sa lumière. Sommes-nous seulst
DON FERNAND.
Oui.
MULEY.
Ecoulez-moi.
D0.\ FERNAND.
Que voulez- vous, noble Muley?
MULEY.
Vous apprendre qu'il y a aus.w dans le cœur d'un More de !a foi
et de la loyauté. Je ne sais par où commencer; je ne sais si je
dois vous dire combien j'ai été alflijié en voyant celte inconstance
cruelle de votre destinée, ce fatal exemple des cairiccs de la for-
tune. Mais je crains qu'on ne nous surprenne dans cet entrelien,
car c'est la volonté du roi qu'on n'ait pas plus d égards pour \ous
que pour les autres. Ainsi, laissant parler à ma place ma doubur,
— laquelle s'expliquera bien mieux, —je viens me jeter à vos
pieds... je suis votre esclave, infant; je ne vous offre point m^es
bienfaits , je veux seulement m'acquitter d'une délie que j'ai
contractée. Celte vie que je vous dois, je viens à mon tour vous la
donner; car le bien qu'on a fait est un trésort qu'on retrouve dans
le besoin... Et comme la crainte m'enchaîne, comme le cordon et
le cimeterre menacent mon cou et ma poitrine, je veux, abrégeant
ce discours, m'expliquer d'un mot. — Celte nuit j'aurai dans le
'Encore ud socnel.
JOl'RNÉI': II, SCÈNE II. 297
port, i:n \aisscnu prot à vous recevoir. Par le soupirail de votre
cacliolje vous jct'.erai ce qu'il fdut pour rompre vos chaînes je
briserai en dcliors les cadenas des portes, et avec tous les captifs
que contiennent les Gagnes de lA z, vous pourrez sortir et retourner
dans votre pays. Il n'y a aucun péril à craindre pour moi ; on croira
ai^é(rlcnt que vos forces réunies ont suffi à briser vos fers ; et
je macquilterai ainsi des obligations contractées envers vous.
D'ailleurs, quand bien même le roi devrait connaître mon dessein
et me condamner comme traître, une telle mort n'a rien qui m'é-
pouvante... lit l'or vous étant nécessaire pour vous concilier la fa-
veur de quelques gardien;, je vous apporte ces bijoux, qui sont
d une grande valeur. Ce sera là, don Fernand, la rançon de votre
pri onnier. Ainsi, je m'acquitte de ce que je vous dois. Ainsi devait
un jour se racheter un captif loyal et fidèle.
DON FERNAND.
Je voudrais vous remi.i"cier, mais le roi paraît.
MULEY.
Nous a-t-il VUS ensemble?
DON FERNAND.
Je ne pense pas.
MLLEr.
Ne lui laissons rien soupçonner.
DON FERNAND.
Pendani qu'il passe, je vais me dérober à ses regards derrière les
branches de ces arbres.
Il se cjclie.
Entre LE ROI.
LE ROI, à part.
Muley et Fernand causant seul à seul ! Et dès qu'ils me voient,
l'un disparaît et l'autre dissimule! J'ai ici quelque chose à crain-
dre et que mes soupçons soient fondés ou non, je veux me ras-
surer. [Haut.) Je me félicite, mon ami
MULEY.
Je me mets à vos pieds, sei>;neur.
LE ROI.
De te trouver ici.
MULEY.
Qu'ordonnez-vous?
LE ROI.
J'ai été affligé de voir que Ceuta ne rentrait pas sous mon obéis-
sance.
MUI.EY.
Allez, le front ceint de laurier, allez à sa conquête. Elle ne pourra
résister à voire valeur.
LE ROI.
Je veux la soumettre par une guerre moins sanglante.
298 LE PRFNCE CONSTANT.
BIULEY.
Quel est votre dessein?
LF, noi
Le voici. Je veux dompter l'orgueil de Fcrnand, et le mettre
dans un tel dtat, que lui-même soit forcé de me rendre Ceuta
Puis, je te le conlic, mon cher Muiey, je com.mence à craindre que
la personne du grand maître ne soit pas à l'abri de quelque tenta-
tive audicieuse. Les captifs qui le voient dans cette misère ont
pitié de lui, et je crains qu'à cause de lui ils ne se soulèvent.. ..
D'ailleurs l'intérêt a toujours été puissant sur les cœurs, et avec de
l'or il lui serait facile de corrompre ses gardiens.
MULEY, à pari.
Afin de lui ôter tout soupçon , je dois en ce moment me montrer
de son avis. (Haut.) Vous avez raison, seigneur; on doit s'occuper
de sa délivrance.
LE ROI.
Je ne vois qu'un moyen d'empêcher nu'on ne fasse cette insulte
■à mon pouvoir.
MULEY
Et c'est
i.E uni.
De te confier la garde de Fernand Ouï, qu'il reste à ta
charge ; car tu es au-dessus de l'intérêt et de la crainte. — Songe à
l'acquitter de ton devoir, parce qu'en toute occasion c'est à loi que
j'en demanderai compte.
Il sort.
MULEV.
Sans aucun doute le roi avait entendu nos projets. — Qu'Allah
nie soit en aide!
Enlre FERNAND.
Vous paraissez triste?
Avez-vouà en'ciidu?
Fil rf.ii tentent.
DON FERNAND.
DON FEIINAXD.
MULEY
Pourquoi donc vous étonner de ma tristesse? Ne me voyez-vous
pas au miliou de ces devoirs contraires, flotiant, incertain, irrésolu,
entre mon ami et mon roi, enlre l'amitié et l'honneur? .. Si je lui
suis fidèle, je suis ingrat envers vous ; si je vous garde ma foi, c'est
lui (lue je trahis .... Que faire? 0 ciel! protège moi. Au moment
même où j'allais lui rendre la liberté, le roi me le confie et le remet
à ma f;arde .... Quel parti prendre si nos projets sont pénétrés?
Fernand, je m'adresse à vous; conseillez-moi, dictez-moi ma con-
duite.
JOUUNEi; ni, SCENE I. 2ca
DON FF.RNAND.
Muley, l'amour et l'amitié ne passent qu'après la loyauté et
l'honneur, et le roi est au-dessus de tout. Je vous engage donc à le
servir et à ni'abiindonner. Je suis votre ami, et pour assurer votre
honneur je nie garderai moi-même; et si quelque autre venait
m'offrir la liberté, je refuserais, de peur de vous compromettre.
MULEY.
Fernand, vous mettez dans vos conseils plus de dévouement que
de justice. Je sais ce que je vous dois, et je sais à quoi la recon-
nai-sance m'oblige : ce soir tout sera préparé comme je vous l'ai
dit. Soyez libre; ma vie n'fst pas trop pour payer la vôtre. Soyez
libre, et pui- je n'auiai riei: à craindre.
DON FERNAND.
Eii quoi ! serait-il bien que je me conduisisse de la sorte envers
celui qui rce témoigne une telle bonté? que je deshonorasse
l'homme qui me donne la vie?... Non, non, et vous-même à votre
tour Je vous fais juge de ma conduite, en vous demandant vos con-
seils. Dois-je recevoir la liberté de qui s'expose en me la donnant?
Dois-je souffrir que vous oubliiez votre honneur pour ne songer
qu'à moi?... Parlez... répondez.
MULEY.
Je ne sais que vous dire. Je n'ose ni approuver vos scrupules ni
les combattre. Je n'ose vous conseiller ni de rester ni de partir.
DON FERNAND.
Je resterai... et pour mon Dieu et ma foi je me raonlrerai dans la
captivité un prince constant.
JOURNÉE TROISIÈME.
SCÈNE I.
Dans une maison de phisance du roi de Fez.
Entrent LE ROI et MULEY.
MULEY, à pan.
Puisqu'il m'est impossible de sauver Fernand à cause de tous
ces surveillants que ie roi a placés autour de lui, du moins, comme
un véritable ami, je le remplacerai en son absence. (Haut.) Sei-
gneur, vous savez avec quel zèle je vous ai servi sur terre et sur
mer. Si j'ai mérité votre bienveillance, daignez m'écoul.cr.
LE ROI.
Parle.
MULEY.
Fernand...
300 LE PRINCE CONSTANT.
LE noi.
N'ajoute pas un mot.
MULFY.
Quoi! vous refusRz de m'cnleiidre
LE KOI.
Il suffit pour m'oiïcnscr qu'on prononce le nom de Fcrnana,
MUIEY.
Et comment, seigneur?
LE ROU
Me parler en sa faveur c'est me mettre dans l'impossibilité de
faire ce que tu me demandes.
MULEY.
Vous m'aviez confié sa garde; ne doisje pas dès lors vous rcndio
compte de sa personne?
LE ROI.
Paile donc, mais n'attends de moi aucune pii'd.
MULEY.
Fcrnand a vu remplacer sa gloire par une telle misère, que l'uni-
vers, connaissant votre sévérité, ou plutôt votre puissance, le nomme
le prodige de l'infortune. Sa constance l'a conduit à l'etnt le plus
déplorable; et jeté dans un lieu dont je n'ose prononcer le nom
devant vous, pauvre, malade, paralysé- il di mande l'iiuinône aux
passants. Vous avez ordonné qu'il dormit dans les caciiots. qu'il
travaillât dans les bagnes et dans vos écuries; vous avez défendu
qu'on lui donnât à manger; et comme il était déjà d'une constitu-
tion délicate, toutes ces soulfrances lui ont à la fin ôté l'usage de
ses membres, et ont délru t jusqu'à la nobles-e et à la majesté de
son aspect. Cependant, toujours fiJèle à sa foi, il passe la nuit dans
des cachots humides; et lorsque le soleil ramène le jour, d'autres
captifs le portent sur une misérable natte en quelque endroit oîi il
puisse jouir de ses rayons. Mais sa présence offense tellement
tous lis sens, que personne ne peut le souffrir près de sa demeure,
que chacun le chasse à l'envi, et qu'on en est venu au point de ne
vouloir ni lui parler, ni l'écouter, ni le plaindre. 11 n'a pour toutj
consolation qu'un loyal chevalier (t un seul domestique, qui ne le
quittent pas et partagent avec lui la faible portion d'alimenis qu'on
leur distribue. Encore la pilié'qu'ils montrent à leur maître leur
aliire-t-cile les mauvais traitements de vos gardes. Mais il n'est
point de rigueur ni de cruauté qui les puissent éloigner de lui ; et
pendant que l'un va lui chercher des vivres, l'autre reste auprès de
l'infant pour le consoler dans ses peines. Daigne/, seigneur, dai-
gnez enfin mettre un terme à tant de rigueur, et si vous n'a,\e2
pour le prince ni larmes ni pitié, que l'horreur et le dégoût de sou
état puissent émouvoir votre cœur!
LE ROIt
C'est bien, Muley.
JOURNKE III. SCliNE I. 301
Entre FÉNIX.
FKNIX.
Seigneur, si mon respect et ma soumission à vos voiont('s vous
ont donné quelque affection pour moi, je viens demander une grâce
votre majesté.
I.E ROI
Je n'ai rien à vous refuser.
FÉ.MX.
Le grand maîire Fernand...
LE ROI.
Il suffit, c'est assez.
FÉMX.
II inspire l'iiorrcur à tous ceux qui le voient. Je voulais jeulement
vous prier...
LE ROI.
Arrêtez, Fénix, arrêtez. Qui doiic oblige Fernand à chercher lui-
même son mal, à courir à une mort si douloureuse? S'il souffre un
dur châtiment parce qu'il persiste obslincriient dans sa foi, c'est à
lui-même qu'il doit imputer ces rigueurs. Il dépend de lui s ul de
sortir de sa misère : il n'a qu'à me remettre Geuta, et au même
instant il recouvrera la liberté.
Entre SÉLIM.
SÉLIM.
Seigneur, deux ambassadeurs, l'un de Taruaant, l'autre d'Al-
phonse, roi de Portugal, attendent que vous leur permettiez de S(?
présenter devant vous.
FÉNix, à "part.
Quelle peine est la mienne! Tarudant, sans doute, envoie cet
ambassadeur pour me conduire à lui.
MULEY, à part.
Ce moment voit détruire à la fois toutes mes espérances Amant
aussi malheureux que malheureux ami, j'ai tout perdu en ce jour.
LE ROI.
Qu'ils entrent. — Fénix, asseyez-vous près de moi sur cette eslradî»
ais s'asseyent. ALPHONSE et TARUDANT entrent chacun par uu
côtii (Jiiïérent
TARIIOAXT.
*îénéreux roi de Fez. .
ALl'llONSE.
Roi de Fez, noble et vaillant...
TARUDANT.
Dont la renommée...
Dont la vie...
ALPHONSE.
TARUDANT.
Durera toujours.
iii. 2 G
302 LE PRINCE CONSTANT.
ALl'llO.NSE.
Puisse longUmps p'/osporcr!
TAUUDANT.
Et vous, aurore de ce soleil ..
ALPHONSE.
Et vous, orient de ce midi...
TAUUDANT.
Oue les temps...
ALPHONSE.
TARUDA^T.
TARUDANT.
ALPHONSE.
(Jue les siècles...
Accordent à votre règne.
Répandent sur votre vie.
Toutes les félicités !
Les plus beaux triomphes I
TARUDANT.
Pendant que je parle, comment, chrétien, osez-vous parler?
ALPHONSE.
Parce que là où je suis personne ne doit parler avant moi.
TARCDANT.
En ma qualité de More, je dois être le premier. Ceui de la même
race passent avant les étrangers.
ALPHONSE.
Non pas ! et la preuve, c'est que l'hôte a toujours la première place
au foyer.
TAïa'DANT.
F'.h bien, vous auriez toujours tort, car c'est comme hôte qu'ici
je me présente.
LE ROI.
Veuillez l'un et l'autre vous asseoir sur ces estrades. {A Alphonse.]
Que le Portugais parle le (nemier... [A Tarudaut.) Comme étant
d'une autre race et d'une autre loi, il a droit à cet honneur.
TARUDANT, à part.
Quel affront pour moi 1
ALPHONSE.
Je serai bref. Koi fameux , que la renommée puisse à jamais
célébrer, malgré l'envie et la mort mniie, — Alphonse de Portugal
vous salue; et puisque l'infant don Fernand ne veut pas consenlir à
être racheté au prix de Ceuta, mon roi m'a chargé de vous dire
qu'il vous laissait libre d'estimer sa rançon à tout ce que prut dé-
sirer l'avarice et à tout ce que la générosité dédaigne; qu'il vous
donnera en or, en argent, en joyaux la valeur de deux villes comme
celle que vous demandez. Voilà ce qu'il sollicite araiablement.
JOURNEE II, SCENE I. 303
Mais si vous ne lui rendez pas son prisonnier, il vous fait sa\oir
qu'il le délivrera par la i'orce des armes. Déjà, dans ce l)ut, une
cité {louante de mille vaisseaux s'élève sur l'Océan ; il jure de venir
proinptcment vous couibatlre et vous vaincre, et que, dans vos États
baignés de sang, le soleil, cherchant en vain le soir les émeraudes
qu'il aura éclairées le matin, ne verra plus que des rubis.
TARUDANT.
Ambassadeur comme vous, il ne m'appartient pas de vous ré-
pondre pour le souverain à qui vous vous adressez; mais mon roi
étant son lils, l'outrage que vous lui faites me regarde, et je puis
m'expliquer pour lui. Vous direz donc de la part du roi de Maroc
à dou Alphonse qu'il peut venir; et que dans le peu d'instants qui
s'écouU'iit entre la nuit et l'aurore, il verra, grâces à nos cime-
terres, ces champs, ruisselants dune brûlante pourpre, faire croire au
ciel que les œillets sont les seules fleurs qu'il ait répandues sur cette
plaine.
AIPHONSE.
Rlore, si vous étiez mon égal, cette lutte dont vous parlez pour-
rait se réduire à un combat entre deux jeunes guerriers. Mais dites
à voire roi, s'il a quelque désir de la gloire, de se présenter au
combat; le mien ne manquera pas de s'y rendre.
TARUDA\T.
Vous avez presque dit que vous-même éiiez le roi don Alphonse;
et s'il en est ainsi, Tarudant saura vous répondre.
ALPHONSE.
Soit! je vous attends en champ clos.
TARUDANT.
Vous ne m'attendrez pas longtemps. Je suis l'éclair.
ALPHONSE.
Je suis la foudre.
TARUDANT.
Je suis la fureur,
ALPHONSE.
Je suis la mort.
TARUDANT
Vous m'entendez, et vous ne tremblez pas?
ALPHONSE.
Vous me voyez, et vous vivez encore?
LE ROI.
Seigneur, vos altesses, puisque votre impatience a déchiré le voile
qui couvrait de tels soleils, vo> altesses ne peuvent sans mon agrément
combattre sur mes terres; et je m'y oppose, pour avoir le loisir de
vous recevoir selon vos mérites.
ALPHOXSIÎ.
Je n'aorepte ni hospitalité ni politesse de ceux de qui je reçois
des chagrins. Je suis venu chercher Fernand; c'est pour le voir que
304 LE PHINCE CONSTANT,
je me rendais ;i Fe/ jous ce dogiiiMMiiciit. Av.-int d'arriver à votre
capitale j'ai appris que vous \ous trouviez dans cette maison de
plaisame; et j'y suis venu afin de savoir plus tôt quel fruit je puis
espérer de mon voyage. Malmenant pour repartir je n'attends plus
que votre réponse.
LE HOI.
Rla réponse, roi .41phon>e, lu voici touie en peu de mots : Vous
n'emmènerez l'infant qu'en me rendant Ceuta.
AIPIIONSE.
Puisque j'<<tais venu le chercher et que je dois l'emmener, pré-
parez-vous à la guerre que je vous déclare. {A Tarudant.) Et vous,
ambassadeur, ou qui que vous soyez, vous me verrez en campagne.
Que l'Afrique entière tremble!
Il sort.
T.4RUDANT, à Fénix.
Si je n'ai pu jusqu'ici me mettre à vos pieds comme un humble
esclave, mainienant, belle Féni%, daignez accorder votre main à celui
qui vous offre toute son âme...
FÉNlX.
Que votre altesse, seigneur, ne comble pas de nouvelles fa^eurs
une princesse qui l'estime. Qu'elle se rappelle, d'ailleurs, ce qu'elle
se doit à elle-même.
MOi.EY, à part.
Comment ai-je pu être témoin de ces malheurs, et puis-je vivre
encore ?
LE ROI.
Votre altesse s'est présentée sans être attendue. Elle me pardon-
nera si je ne la reçois pas aussi bien qu'elle le mérite.
T.\nUDANT.
Il faut qie je retourne sans délai dans mes Etats; et puisque je
venais comme ambassadeur, avec des pouvoirs pour emmener mon
épouse, je pense que mon bonheur n'en sera pas retardé.
LE ROI.
Je ne saurais lutter de courtoisie avec vous. Cependant, — pour
m'acquitter autant qu'il est en mon pouvoir, — comme on m'an-
nonce la guerre, je veux d'abord sceller notre union par l'hymen
que vous désirez; car il est bon que vous retourniez dans vos lîtals
avant que ces armées portugaises dont on nous menace ne vous aient
coupé le passage.
TAUUDANT.
eu importe, seigneur! Je suis venu avec des troupes nom-
breuses, dont les camps peuplant ce désert lui donnent l'apparence
d'une vasie cité; et je reviendrai bientôt avec elles pour être un
soldat de votre armée.
LE ROI.
Tout va s'apprêter pour le départ de votre épouse. Mais aupara-
JOURNÉE III. SCÈNE II. 303
vant il faut que vous veniez à Fer, pour que mes sujets aient la joie
de vous voir. — ftluley?
MUIKV.
Seigneur?
LE noi.
Prépare-loi. Tu accompagneras i'cnix à\ec une garde nombreuse,
jusqu'à ce que tu la laisses en sûreté dans les Éiats de son époux.
Il sort avec Taruilanl el Kénix.
MULEY.
Il ne me manquait plus que ce malhpur!... Pendant mon absence
personne ne donnera à Fernand les faillies secours que je lui faisais
parvenir, el il sera privé de celte dernière ressource.
Il son
SCÈNE II.
Une rue do Fez.
Entrent DON FERNAND, DON JUAN el d'autres Caplifs. Plusieurs Captifs
conduisent don Fernand et l'as-eyent sur une natte.
U0\ FBnNA.ND.
Tournez-moi de ce côté pour que je puisse mieux encore jouir de
la douce lumière du ciel... 0 Dieu pui.>^sanl el bon ! que de grâces je
dois le rendre!... Dans une situât on .semblable à la mienne, Job
maudissait le jour, ma s c'était parce qu'il avait été engendré dans
le péché. Pour moi, je bénis le soleil à cause de la faveur que Dieu
m'accorde en me permettant de le voir. Chacun de ses rayons bril-
lants est une langue de feu qui célèbre la gloire de l'Éternel, el c'est
par eux, Seigneur, que je te loue et te bénis.
DKITO.
Eies-vous bien ainsi?
D0.\ FERNA\D.
Mieux que je ne le mérite, mon ami. — Combien vous a\ez de
bontés pour moi, ô mon Sauveur 1 Lorsqu'on me tire d'un cachot
obscur, vous me donnez le soleil pour me réchauffer. Grâces vous
soient rendues de tant de libéralité!
PREMIER CVPTIF.
Je voudrais, seigneur, pouvoir vous tenir compagnie. Biais l'heure
du travail nous appelle.
DO.N FERIVAND.
Adieu, mes enfants.
Quelle douleur!
PREMIER CAPTIF.
DEUXIÈME CAPTIF.
ils soileDi.
Quelle peine cruelle!
DON FERNAND, à don Juaii el à Brilo.
Vous deux vous restez avec moi?
26
306 LE rRlNCIi CONSTANT.
DON JUAN.
II faut, moi aussi, que je vous laisse.
DON FEKNAND.
Que ferai-je sans toi?
DON JUAN.
Je reviens à l'instant... Je vais clicrclier queli]ue chose pour votre
nounilure. Depuis que iMuley est parti, il ne nous reste aucune res-
source; mais je ferai de nouveaux efforts pour vous eu procurer...
Je crains cependant de n'y pas réussir; car tous ceux qui nie voient,
— pour ne pas contrevenir à i'éditciui défend même de vous donner
de l'eau, — ne veulent rien me vendre parce qu'ils savent que je suis
avec vous, — Qui eût jamais pensé que la rigueur du sort pût aller
jusque-là!... Mais voici du monde.
Il sorl.
DON FEKNANIl.
Ah! si ma voi\ pouvait toucher quelqu'un!.,. Je voudrais vivre
quelques instants de plus dans les soiitlrances.
Enlrenl LE ROI, TARUDANT, FÉMX et SÉLIM.
sÉLiM, au Boi.
Noble seigneur, vous êtes entré dans une rue où il est impossible
que vous ne soyez pas vu et remarqué par l'infant.
LE noi, à Tarudanl.
J'ai voulu vous accompagner pour vous faire voir ma grandeur.
TAHUDANT.
Vous me comblez sans cesse de nouveaux honneur
DON FERNAND
Donnez, de grâce, quelque soulagement à un infortuné. Je suis
affligé, malade, et mourant de faim. Homme, ayez pitié d'un
homme. Les animaux ont pitié de leurs semblables.
BRITO.
Ce n'est pas ainsi qu'il faut demander dans ce pays.
liON FERNAND.
Et comment?
BRITO.
Le voici. — Seigneurs Mores, ayez compassion d'un pauvre mal-
heureux qui n'a pas de quoi manger, et donnez-lui quelque chose
pour l'amour du saint jambon du grand prophète Mahomet '.
LE ROI, à part.
Qu'il conserve sa constance dans cet état de misère et d'opprobre,
c'est une offense, un outrage pour moi! {Haut.) Grand maître?
Infant?
BHITO.
Le roi vous appelle?
' Celait une croyanc.; )ii'|"-"'"''<' '° tspagne que le^ musulmans aaoraient à Médin»
Bas cuisse de leur proiibèie.
JOURNÉE III, SCÈNE II. 307
DON FIRNAND.
Moi, Brito? Tu te seras trompé. Je no suis plus 1 infant , le grand
maître; je ne suis jilus que leur cadavre... Et quoique j'aie été
autrefois l'un et l'autre, iiiaiiilenant que me voilà à demi enseveli, on
ne peut plus me donner ces noms.
LE ROI.
Si tu n'es plus l'infant ni le grand maître, réponds-moi, Fer-
nand.
DON FERNAND.
Maintenant, je m'efforcerai de me traîner jusqu'à vous [lour baiser
vos pieds.
LE ROI, à part.
Tant de patience m'irrite... Celte obéissance est-ce de l'humilité
ou de l'orgueil?
DON FERNAND.
C'est seulement une preuve du respect que l'esclave porte à son
seigneur. Mais puisque ton esclave est aujourd'hui devant toi, il
va te parler. Daigne l'écouler, ô mon roi et mon maître! — Tu es
roi; et encore que ta loi soit différente de la mienne, la majesté
qui s'attache à ces titres a je ne s^iis quoi de si puissant, de si
divin, qu'elle force les cœurs à devenir généreux. .l'ai donc lieu de
compter sur ta pitié et ta sagesse, puisque la royauté possède de
tels privilèges, que même chez les animaux sauvages elle conserve
encore son influence. Dans les déserts, le lion, roi des quadru-
pèdes, qui, en fronçant ses terribles sourcils, se couronne de sa
noble crinière, est d'une générosité qu'on célèbre, et jamais on ne
l'a vu maltraiter la proie qui se rendait à lui. — Au milieu des
ondes salées, le dauphin, — qui porte des couronnes dessinées sur
son dos azuré en écailles d'or et d'argent, sauve à terre les hommes
victimes de la tempête, et les dérobe à la fureur des flots. L'aigle,
à qui ie vent se plaît à former une couronne en relevant les plumes
qui entourent sa tète, l'aigle, que tous les oiseaux reconnaissent
pour le souverain des airs, de peur que I homme ne vienne à boire
dans l'argent brillant le venin que l'aspic a mêlé à son breuvage,
le trouble 1 1 le disperse avec son bec et ses ailes i, — Il n'est pas
jusqu'aux plantes, et même jusqu'aux pierres où ne s'étende cet
empire de la royauté... la grenade, dont l'écorce ornée d'une
couronne indique sa domination sur les fiuits, indique qu'elle est
empoisonnée, le moi ire en ôiant leur éclat aux rubis qui la rem-
plissent, et leur donnant la couleur terne et pâle de la topaze. —
Le diamant, auprès de qui l'aimant lui-même, loin de l'attirer à soi,
montre l'oliéissance d'un sujet fidèle, le diamant ne peut souffrir
de trahison en celui qui le porte; sa dureté, qui résiste à l'acier,
cède sans effort, il se réduit en poussière par le contact de la dé-
' Tradition populaire.
808 LE PRINXI': CONSTANT,
loyauté •. Si donc parmi les bMes fc-roces, les poissons, les (iiscan,
les plantes et les pierres , h majesté royale est toujours comiiatis-
gaiite, elle doit l'être également, seigneur, chez les hommes; et tu
ne peux pas préicxter une religion dilTérenie , car toutes les reli-
gions défendent la cruauté. — Je ne prétends point t'apitoyer sur
moi, te peindre ma misère et mes angoisse> pour que tu me donnes
la vie; ce n'est point là ce q^ie je veux. Je sais que je dois mourir
de cette maladie qui trouble mes sens, qui enchaîne à la fois et
déchire mes membres. Je sais que je suis marqué pour la mort : à
chaque parole, a chaque soupir que j'exhale, il me smible qu'un
acier aigu me déchire le sein. Je fais enfin que je suis mortel, et
que nous ne sommes jamais assurés même d'un instant : c'est pour
cela, sans doute, qu'on a donné au berceau et au cercueil la même
forme et la même malicro. — Que peut allrndrc encore celui qui
entend ces vérités? Que peut désirer encore celui qui les proclame?
Ce n'est point la vie, — tu ne le croirais pas, — c'est la mort que je te
demande; et puissent les cieux exaucer mes vœux, de mourir pour
le Christ! Peut-être verras-tu dans ce souhait un sentiment de
désespoir, un dégoût de la vie; tu te tromperais: seulement je
m'esiimerais heureux de mourir pour la défense de la foi, et de sa-
crifier mon âme à Dieu. Ainsi mon désir du trépas s'explique, et se
justilie par la sainteté de mes motifs. Oui, si tu es inaccessible à la
pitié, livre-toi du moins tout à fait à la rigueur. Es-tu lion? rugis
et mets en pièces celui qui ose fi'isulter en bravant ton [louvoir.
Es-tu aigle? perce de ton bec, déchire de tes serres celui qui s'at-
taque à toi. Es-tu dauphin? annonce la tempête et 'a mort au navi-
gateur insolent qui sillonne tes ondes. Es-tu arbre royal? montre
tes rameaux dépouillés par la violence des ouragans, instruments
terribles de la colère de Dieu. Es-tu diamant? deviens, réduit en
poudre, le plus terrible des poisons - . .. Mais, que le que sait ta
furie, tu te fatigueras en vain; car dussé-je souH'rir plus de tour-
ments, voir de plus grandes rigueurs, gémir dans de pires aîigiisses,
passer par de plus rudes épreuves, rencontrer plus d'infortunes,
endurer une faim plus poignante, me sentir moins couvert de ces
vcleuents en lambeaux, et avoir un «sile plus infect que ce séjour
hoirible, je resterai inébranlable dans ma foi. Elle est le flambeau
qui me guide, le soleil qui m'éclaire, le laurier qui me couronne. Tu
ne triompheras point de l'Eglise; essaye, si lu veux, de triompher de
moi : Dieu défendra ma cause , puisque c'est pour la sienne que je
gouffre.
LE ROI.
Comment peut-lu trouver des consolations, ef conserver tant
' Encore une Iradiliou populaire.
' .'.ulre conle populaire. A la Gn du règne de Louis IIV, on croyail encore (jue la
po'iire de diamant élail un poisoa.
JOUHNKE III, SCKNE II. 309
d'orgueil au milieu de tes peines"? ci comment me reprochcs-lu
il'y être insensible, moi à qui elles sont élrangcrcs? Puis(|ue toi-
même as voulu la mort, puisque lu en es la cause, et que j'en suis
innocent, n'espère point de grâce de moi. Aie pilié de toi, Fernand
et alors moi-même je sentirai pour toi de la pitié.
Il son.
DON FEiiNAND, à Tarudaïit.
Seigneur, que votre majesté me protège,
TARUDANT.
Quelle infortune!
DON FEKNAND, à Fénix.
Et vous, princesse, si la beaulé céleste de votre personne an-
nonce la beauté de votre âme, daignez me protéger auprès du roi.
FÉNlX.
Quelle douleur !
DON FERNAND,
Quoil vous ne daignez pas même abaisser sur moi vos regards?
FÉNlX.
Je suis saisie d'horreur.
DON FERNAND,
Il est vrai, vos yeux ne sont pas faits pour voir une telle misère,
FÉNIX,
J'éprouve tout à la fois de la pitié et de la terreur.
DON PLRNAND.
Vous ne voulez pas me voir, vous vous éloignez sans me ré-
pondre Il faut pourtant que vous le sachiez, madame : malgré
votre beauté, malgré votre sort brillant, vous ne valez pas plus que
moi, et peut-être même je vaux plus que vous.
FÉNIX,
Ta voix m'inspire de l'horreur, et je sens autour de loi une
atmosphère empoisonnée. Laisse-moi, homme, que me veux-tu? Je
ne puis m'arrêter ici plus longtemps.
Elle son.
Entre DON JUAN avec un pain,
DOX JUAN.
Comme je vous apportais ce pain, les Mores m'ont poursuivi. lU
m'ont frappé et blessé,
©ON FERNAND,
Tel est l'héritage des en^i^nts d'Adam !
DON JUAN,
Prenez-le, seigneur.
DON FERNAND.
Ami fidèle, il est trop tard. Je sens que je vais mourir.
DON JUAN.
Le ciel seul peut me donner des consolations dans ce malheur.
DON FERNAND,
Mais quelle est la malar''ie qu' n'est pas mortelle, puis'jue
310 LE PIUNCe CONSTANT.
Ihomme ne naît que pour mourir? Dans cet abîme de confusion,
il pt'rirail [);ir la seule infirmité de sa nalure. — Ilorninr, sois tou-
jours prêt pour l'élernilé qui l'attend, et ne tarde p.is jusqu'à ce
que les infirmités t'avertissent, car tu es <i toi-même la plus grande
irilirmité : l'homme, tout le temps que dure son existence, marche
sur celle ^.erre d'où il est sorti, et à chaque pas il foule sous son
pied sa sépulture. Loi triste, cruelle sentence! mais dans tous les
temps et partout, chacun de nos mouvemenlg nous rapproche de la
tombe — Amis, je touche à ma fin; emportez-moi dans vos bras.
DON JUA.\.
Hélas! devais-je vous rendre un si pénible office !
D0\ VEUNAND.
J'ai une prière à vous adrf'sser, noble don Juan. Aussitôt que
j'aurai rendu le dernier soupir, revêtez-moi du manteau de mon
ordre, que vous trouverez dans mon cachot, et vous m'ensevelirez
ainsi, la face découverte, si le roi veut bien adoucir sa rigueur, et
m'accorder la sépulture. Vous marquerez la place où mon corps
reposera; car, bien que je meure captif, j'espère qu'un jour, ra-
cheté, j'aurai part aux suffrages de l'autel 0 mon Dieu! je vous
ai donné tant d'églises, que vous ne m'en refuserez pas une pour
mon dernier asile.
Don Juan el Biito l'i mporlent.
SCÈNE Ilf.
Le riv:ige de la mer.
Entrent LE ROI DON ALPHONSE, L'INFANT DON HENRI et des
Soldats armés d'arquebuses.
ALPUO.NSE.
Laissez sur les flots inconstants les vaisseaux que la nier soulève
de ses vagues écumantes pour épouvanter le ciel ; et que chacun de
mes navires, conmie le fameux cheval fabriqué par les Grecs, jette
sur ces bords tous les hommes qu'il recèle dans son sein.
DON HENRI.
Seigneur, vous n'avez pas voulu que nos troupes débarquassent
sur le rivage de Fez. Vous avez préféré que ce fût sur ce point, et
ce choix nous sera funeste. Une armée nombreuse s'avance de ce
côté; la rapidité de sa marche ébranle l'air, et ses masses seniblent
élever encore les sommets de ces collines. Tarutlant vient avec
toutes SCS troupes, conduisant de Fez à Maroc son épouse, l'heu-
reuse princesse de Fez. Le bruit des échos suffit pour vous en
avertir.
ALPHONSE.
Henri, c'est précisément pour cela que je suis venu l'attendre à
ce passage. Ce n'est point au hasard que je me suis déterminé : la
réflex'on a conduit mon choix. Si j'eusse débarqué à Fez, nous y
JOUPxNÉE III, SCÈNK II!. 3U
surions trouvé l'armée du roi réunit' à celle que nous allons com-
battre, et on les attaquant séparément, il nous sera plus aisé de les
vaincre. Pour qu'ils n'aient pas le temps de se reconnaître, faites
sonner la charge.
DOM HENRI.
Songez-y, seigneur, cette attaque est intempestive.
ALIMIONSE.
Le sentiment qui m'anime ne peut rien entendre; je ne veux pas
retarder d'un moment notre vengeance. Mon bras sera pour l'Afrique
le fléau de la moi t.
DON IIEMII.
Faites-y attention : déjà la nuit, couverte de voiles, a cacbé sous
ses ténèbres les derniers rayons du soleil.
ALPHONSE.
Eh bien, nous combattrons dans l'obscurité. Animé par la foi
qui remplit mon cœur, ni la circoiistaiice, ni les forces de l'ennemi
ne peuvent ébranler mon courage. 0 Fernandî si tu offres au Dieu
pour qui lu souffres les douleurs de ton martyre, la victoire est as-
surée, nous aurons en partage l'honneur et la gloire.
DON HEVUI.
Seigneur, votre confiance vous égare.
l'ombre de FiîRNAND, derrière le ihMlre.
Attaque, grand Alphonse Guerre I guerre!
On entend des IrompeUc».
ALPHONSE.
Entendez-vous ces voix conluscs qui remplissent les airs?
DON HENRI.
Oui, et en même temps, des trompettes ont donné le signal de
l'attaque.
ALPHONSE.
Eh bien ! Henri, attaquons. N'en doutez pas, le ciel aujourd'hui
nous favorise.
Entre L'OMBBRE DE FERNAND ; il est revêtu d'un manteau capilulaire, eî
il porte une torche à la main.
l'ombre.
Oui, le ciel te favorise; car il a vu ta foi, ton zèle, ta piété, et
il défend aujourd'hui ta cause. Délivre-moi de l'esclavage. Pour ré-
compense de l'exemple que j'ai donné aux chrétiens, et pour prix
des temples que j'ai élevés à sa gloire, il daigne m'en accorder un
à moi-même Avec ce brillant flambeau allumé aux feux de
l'Orient, je marcherai toujours devant ta brave armée, et je te con-
duirai jusqu'à Fez, non pas pour l'y donner une couronne, mais
afin que mon couchant soit délivré par ton aurore.
DON HENRI.
Je doute, Alphonse, de ce qu? je vois.
312 LR PRINCE CONSTANT.
ALPHONSE.
Pour moi, je crois lout; et puisqu'il s'agit de la cause de Dieu,
ne crions plus guerre, mais victoire 1
Ils sorlenl.
SCÈNE IV.
La campagne aux environs de Fez. An fond les remparti de la ville.
Entrent LEROIelSELIM. On aperooil sur les remparts DON JUAN etBRlTO
portant le cercueil de don Fernand.
DON JUAN.
Barbare, réjouis-toi maintenant d avoir terminé par ta cruauté la
vie la plus innocente.
LE ROI.
Qui es-tu?
DON JUAN.
Un homme qui, dût il périr cent fois, n'abandonnera jamais don
Fernand. Oui, malgré la douleur qui m'acrable, comme le chien
fidèle, J8 ne labandonnerai pas même après la mort.
LE UOI.
Chrétiens, cet exemple enseignera aux âges futurs quelle est ma
justice; car on ne nommera point cruauté la vengeance que j'ai
tirée de l'injure faite à ma personne royale. Qu'Alphonse vienne à
présent! qu'il vienne le retirer de l'esclavage!... Sanjdoute je ne puis
plus nourrir l'espérance de ravoir Ceula ; mais je me réjouis de
voir l'infant dans ce cachot étroit d'oîi nul ne pourra rarracher.
D'ailleurs la nort même ne le mettra pas à l'abri de ma vengeance;
je veux qu'il demeure là honteusement exposé à la vue des passants.
DON JUAN.
Tu recevras bientôt ton châtiment. Déjà je découvre d'ici, sur la
terre et sur les ondes, les étendards chrétiens.
LE ROI, à Sélim.
Montons sur la tour pour voir si ce qu'il annonce est vrai.
Il sort avec Sélim,
DON JUAN.
Les bannières abaissées, les tambours drapés, les mèches des ar-
quebuses éteintes... partout je vois des signes de deuil.
Entrent DON FERNAND, une torche à la main, DON ALPHONSE, DON
HENRI et les Soldats de l'.irmée porlugaise, qui conduisent prisonniers
TARUDANT, MULEY et FÉNIX.
l'o.mbre.
Au milieu de l'obscurité de la nuit, je t'ai guidé par des sentiers
inconnus aux humains; et voici que le soleil dissipe les ténèbres. Je
t'ai conduit victorieux, grand Alphonse, jusqu'aux murs de Fez;
les voilà : traite de ma rançon.
L'ombre disparaît.
ALPHONSE.
Holî! gens du rempart, avertissez le roi que je veux lui parler.
JOURNI^E III, SCKN'E IV. 313
LE ROI et SELI.M paraissent sur les remparts.
LE ROI.
Que veux-tu, vaillant jiune liornine?
ALPHONSE.
Que tu remettes en mes mains l'infant, le grand maître don Fer-
nand ; et je te donnerai pour rançon Tarudanl et Fé'iix, que lu
vois ici mes prisonniers. Choisis : la mort de Fénix, ou la liberté de
l'infant.
LE ROI, à part.
Que faire?... AfTrcuse situation ! Fcrnand est mort, et ma fille est
au pouvoir d'Alphonse. O caprices de la fortune, oà m'avez-vous
réduit?
FÉMX.
Eh quoi! seigneur, vous voyez ma personne dans cet état, ma
vie et mon honneur dans ce péril, et vous hésitez sur votre réponse!
vous avez un si faible désir de ma délivrance que vous puissiez la
retarder même un moment! Ma vie dépend de vous, et nous per-
mettez que je demeure chargée de fers!... et vous pouvez sans être
attendri prêter l'oreille à mes gémissements!... Vous n'êtes ni père
ni roi; vous êtes le bourreau de votre sang.
LE ROI.
Fénix, si j'ai tardé à répondre, ce n'est pas que j'aie hésité à vous
rendre la vie lorsque voire mort va entraîner la mienne. Mais il est
temps de parler. — Apprenez, Alphonse, qu'hier, au moment où
Fémx sortit de la ville, le soleil et l'infant terminèrent leur course
à la même heure, l'un dans les ondes de l'Océan, l'autre darts la
nuit du tombeau. l"et humble cercueil renferme tout ce qui reste
de lui. Donnez la mort à la belle Fénix ; vengez votre sang sur le
mien.
FÉMX.
0 cic!! ainsi pour moi plus d'espérancel
LE ROI.
Ainsi pour moi tout est fini !
DON III NRI.
Grand Dieu! qu'ai je entendu? nous l'avons délivré trop tard.
ALPHONSE, à Henri.
Ne parlez pas de la sorte. Si l'ombre de Fernand nous a dit de le
tirer o'esclavage, c'(St sa dépouil'e mortelle qu'il a voulu désigner,
c'est elle qui, d'après ses paroles, doit obtenir un temple en récom-
pense de tous ceux qu'il a fondés; et il faut que l'échange se fasse.
[Au Roi.) Roi de Fez, ne va pas croire dans ton orgueii que Fer-
nand mort ait moins de prix que cette jeune beauté; je le la rends
en échange de ses restes mortels. Envoie-moi donc la neige en
échange des fleurs, l'hiver en échange du printemps, et enfin un
malheureux cadavre en retour d'une beauté charmanle.
314 LE PlilNCE CONSTANT.
Li: ROI.
Qu'cntcnds-je? Que dij-tn, i-ivincible Alphonse?
ALI'IIO.VSK.
Fais-le descemire par ces captifs.
FÉMX.
Je suis le prix d'un cidavrc. La prophétie s'est accorn|ilie,
LE ROI.
Descendez le cercueil du haut du iriur. Je vais me jeter aux [)ied3
du vainqueur pour en f;iire iiioi-ri;èine la remise.
Ou (IctcfiiJ 1.! ceiciieil le long Ju mur avec Jos coiilcs.
ALPHONSE.
Je vous reçois dans mes bras, grand prince, divin martyr
DON IfEN'IlI.
0 mon frère! je t'offre mon triste hommage.
Entrent LE ROL DON JUAN et les Cnplirs.
LK ROI.
Généreux Alphonse, permettez que je baise votre main royale.
ALPHONSE.
C'est donc là, don Juan, le compte que vous me rendez de rinfaiit?
D0\ JUA.\.
Je ne l'ai jamais quitté depuis qu'il fut fait prisonnier, jusqu'au
moment où il recou\re la liberié. Soit pendant sa vie, soit depuis
sa mort, je suis toujours resté près de lui. — Regardez-le dans son
cercueil,,
ALPHONSE-
Donnez-moi, mon oncle, votre main. — Je .'ïuis arrivé Iro;) tord,
ô mou iio!)l! seigneur! pour vous arracher à la situation où vous
avez succombé; mais je n'en montrerai pas moins au monde mon
affection et mon respect pour vous : vos reliques bienheureuses se-
ront pieusement déposées dans un temple magnifique. {Au Roi.]
Je te remets Fénix et Tarudant; et instruit de la conduite de IMuley
en\ers l'infant, je le demande pour lui la fille. Maintenant, ia[!tif<,
approchez... Voila votre inîant... portez le honorablement jusqu'à
la Hotte
LE ROI.
Ils peuvent tous l'accompagner jusqu'en Portîigal.
ALPHONSE.
Qu'au son des douces trompettes l'armée marche en ordre, en
foruiant un convoi funèbre. {Au public.) Et en vous priant de lu
pardonner toutes ses fautes, l'auteur termine ainsi don Fernand de
Portugal, i£ PRINCE CONSTANT dans la foi.
FIN DU PRINCE CONSTANT.
LE SCHISME D'ANGLEÏERllE
[LX CISMA IN INGUTERRA)
NOTICE.
Oaiis le Schisme d'Angleterre, la seule comôJic espagnole qui nous ro-^te
.■:ur l'histoire de ce pays i, Calderon, ainsi que le lecteur le pressent, a dra-
matisé 1( s événements qui eurent pour résultat de séparer l'Angleterrii de la
cour do Rome. Comment un poëtc e-pagnol, un poète espagnol de l'époque
des Philippp, comment un prêtre espagnol, un cbapelain du roi d'Espagne,
a-t-il jugé et mis en drame ces l'vonements? Voilà ce qu'on se demande en
lisant le titre de cette curieuse comédie.
Avant d'cTiaminer l'œuvre du poète, nous allons, suivant notre habitude,
exposer rapidement les faits historiques sur lesquels repose celte comédie.
Le roi Henri VIII (I5?7) s'étant épris d'Anne de Doleyn, l'une des filles
d'honneur de la reine, et colle-ci ayant opposé sans doute à ses désirs une
résistance habile, le roi résolut de l'élevf r au trône. Mais pour cela il fallait
qu'il répudiât la reine Catherine d'Aragon, sa femme, avec laquelle il était
marié depuis près de vingt ans. Or, la reine était une princesse d'une vertu
irréprochable, quel motif, quel prétexte imaginer? Tout à coup le roi se
souvint que Catln rine avait été pendant quelques mois l'épouse de son frère
Arthur; et, comme saisi de scrupules (un peu tardifs), il sollicita pour cette
raison If divorce auprès du pape. Le pape se trouva placé dans une situation
assez délicate: d'une part, il craignait Charles- Quint, neveu de Calhefine,
dont il était alors prisonnier; de l'autre, il voulait ménager Henri VIII, dont
il avait besoin : il (hercha à gagner du temps. Ces délais irritèrent Henri, et
il s'en vengea sur son premier ministre, le cardinal Wolsey, qui, après avoir
paru approuver ses projets, voulut ensuite observer une sorte de neutralité.
NVolsey fut disgracié, exilé, et ses biens furent conlisqués par le roi. Puis,
après quelques années perdues en négociations avec la cour de Rome, le roi
fit prononcer par l'arclievèque de Cantorbéry la sentence de divorce; et le
parlement, servile, comme il s'est montré si souvent en Angleterre, ratifia la
sentence, ainsi que le mariage de Henri VIII avec Anne de Boleyn : cela, en
décernant au roi le titre de chef suprême de l'église anglicane, — acte par le-
quel l'Angleterre fut dérinitivement séparée du saint-sii'ge. — On sait comment
finirent ces amours qui avaient causé dans un grand pays une révolution reli-
gieuse : Anne de Boleyn, condamnée comme coupable d'un commerce criminel
avec son propre frère, périt sur l'échafaud. Devenu ainsi libre une seconde
fois. Henri VIII épousa Jeanne Seymour, de laquelle il eut un fils qui lui suc-
céda sous le nom d'Edouard VI, en 1547. — Mais ce prince étant mort à la
fleur de l'âge, la princesse Marie, fil'e de Catherine d'Aragon, la première
éfouse répudiée, monta sur le trône (1553), etc., etc., etc.
Tels sont les principaux événements qui font le sujet de la pièce de Calderon
1 Sur la lin du seizième siècle, ou dans les commencements du dix-septième, Lope de
Vega avait cnniposé une coméilic inlilulee el Pleyto de Inglaterra (la Querelle d'Ai;»
gietorro), dans laniKlio il avait pcini, ilit-on, la lulie de Marie Stuart et d'Élisubell»,
Mallieiircas' ment celle pièce est aujourd'hui perdue.
316 NOTICr.
Seulement la comédie enibia?';e U'ie pciio.lc di' h'inp^ beaucoup nmins consî»
dérable, piii^^que Henri VIM y r rnniiait sa liilc Marie pnir ^ n 'i" itière,
imniédialeinent après le supplice d'Ariin- de Dolfyn, en i ' ô(i.
Si le poëte ne s'est pas scrupuleusement attaché h reproduire li's ronlitésde
l'histoire, il en a, selon nous, exprimé le car. ictère et l'esprit avec bcaûroup
de force et de profondeur. Sur le continent, la réforme, partie des rangs in-
férieurs de la société, avait été une protostaiion contre les abus de la cour de
Rome, dénoncés déjà dans les siècles précédents par les premier'^ écrivaiiis de
l'Italie. En Angleterre, elle a cela dn particulier, qu'elle es! l'œuvre du mo-
narque et des grands pouvoirs de l'Etat, et qu'elle a pour point de départ le
caprice d'un roi débauché. Yoilù ce que le poct> espagnol nous semble avoir
admirablement saisi, et ce qu'il nous fiit voir ?ous les plus vives couleurs
Quoiqu'en général le talent caraclérislique ne soit pas la ijualité dominante
des dramatistes espagnols, ici plusieurs caractères nous parai-sciit tra es de
manière à mériter l'attention du lecteur. — Le Henri VJil de Calderon est
bien lu Barbe-lileue couronné, le théologien voluptueux qui chassait ou faisa t
décapiter ses femmes, pour pouvoir se remarier rti sûrelé ii<' conscience. —
Son Wolsey est bien le ministre ambitieux, cupide et avare, in oient dans la
prospérité et sans courage dans la disgrâce. — Ciiez Catherine s'allient heu-
reusement la résignation de la femme vertueuse et la fiirté d'une Espagnole.
— Quelques paroles prononcées par iMarie laissent entrevoir la princesse qui
s'efforcera d'opérer par des moyens violents une réaction catholique. — l\lais
selon nous, le personnage dans la peinture duquel Calderon a mis le plus de
génie, c'est celui d'Anne de Boleyn. La plupart des historiens, touciiés sans
doute de la destinée de cette femme, qui avait péri d'une mort all'reuse dans
la fleur de l'âge et de la beauté, témoignent pour elle une grande sympathie,
et nous la représentent comme une espèce de martyre. Aux yeux du poëte
espagnol, Anne est une femme impie, dont le trépas funeste n'a été que trop
mérité : il nous la montre secrètement dévouée aux erreurs de Luther, vaine,
hautaine, — déj'i flétrie avant sin nnriage, et, mariée, prête à former de
nouveau avec son premier amant une liaison adultère ; comme si, en l'avilis-
sant ainsi, il eût eu l'espoir d'avilir en même temps le schisme même qu'elle
avait contribué à faire naîtro. — Cela est cruel ; peut-être même cela est-il
injuste; mais au point de vue espagnol et catholique, cette conception nous
semble au-dessus de tout éloge.
Dans la composition, dont on remarquera sûrement l'unité, la logique et la
grandeur, on trouve à la dernière scène un détail qui pourra choquer les esprits
délicats : c'est le cadavre d'Anne de Boleyn, placé en guise de carreau au pied
du trône sur lequel vont s'asseoir le roi Henri VIII et Marie. Celte imagi-
nation, toute bizarre et révoltante qu'elle peut paraître au premier abord, ne
s'explique-t-elle pas par ce que nous a vous déjà dit des sentiments qui animaient
le poëte en composant son drame ? Ne serait-ce pas qu'il aurait vou'u par là
infliger un dernier châtiment à cette femme, cause première du schisme, en
l'exposant aux regards comme un objet d'horreur ? et indiquer par un sym-
bole, que Marie, une fois montée sur le trône, devait, pour ainsi dire, écraser
et fouler aux pieds l'hérésie? Nous soumettons cette idée au jugement du
lecteur.
Avant Calderon, Shakspeare avait également mis en drame une partie du
règne de Henri VIII. 11 ne serait pas sans intérêt, ce nous semble, de comparer
les ouvrages des deux grands poêles, places à des points de vue si différents ;
mais l'espace nous manque pour un travail de ce genre, et nous le laissons à
des critiques plus habiles.
LE SCHISME D'ANGLETERRE
PEUSO.N.NAGES.
LE ROI HENRI VIll LA IVMNE CATHKRINE.
LE Cardinal wdlsey anjve he boi.eyn.
CHARLES, aniljjssjdiur (le Fnncc. l'infante marie.
THOMAS DE BOLEYN, xieillarj. MARGUtRlTE POIE, dame.
DENIS, valol. JEANNE SEVMOUf , (lame.
PASQUIN, l)OlllTun. MUSICIENS.
UN Capitaine. . coRTEciE.
La scciifi se i'3-sc à Lomin s.
JOURNÉE PHEiMIERE.
SCENE I.
Un salon du palais.
On entonil snnner des haïUbois >, un riileau s'ouvre, tt l'on voil LE ROI
HENRI (iiijornii (levant une lable sur laquelle se trouve tout ce qu'il (aut
pour écriie. A cùU: de lui est debout ANNE DE BOLEYN.
LE ROI, rêvant.
Arrête! ombre divine, image céleste, étoile pâlie, joieil éclipsé,
arrête!... Songes y, c'est outrager le soleil que d'oser luilcr contre sa
splendeur... cl pourquoi cherches lu à Iroublor le repos de mon
cœur?
AWK.
Je liens à honneur d'eff^.ccr tout ce que lu écris.
Elle sorl.
LE ROI, de même.
Arrête! attends! écoute!. . oh! ne disparais pas ainsi, divinité
charmante!... Daigne in'cntendre!
Entre le CARDINAL ^YOLSEY.
WOLSEY.
Sire!
Quoi! vous ici?
Que se passe-i-il?
LE ROI
WoLSEY.
' Le mol chirimia, (jnc nous avons troil lil pir lunlliois, sifjniRn en ofTol nue sort*
de liaultiois, de Ininie al onsée,à douze Uous, u'iiu sou gra\c et pnjs^a(ll. Cet inslr»
ment csl d'ongine arabe.
27.
31S LE SCllIS.MK D'A\r.Li:rKI\RR.
LK ItOI.
Qiiollc est, dites-moi, ceile feiimie qui ^iciit de soriir de cette
salle?
WOLSF.V.
Ce sera sans doDtc une iilusidti produite par le sommeil, car per-
sonni' n'a pénétré jusqu'ici. — Veuillez, sire, me conter ce que vous
ave songé.
I E RCI.
llclas! cardinal, écoulez, ei vous verrez quelle est ma peine. —•
\ DUS savez, et cependant force m'est de vous le rediie, — comment
riioi, Henri VIII d'Angleterre, (ils du roi Henri VII, je possède, par
suite de la mort d'Arthur, le souverain diadème, et comment, en
conséquence de co fune.ste événement, j'ai hérité, non pas seule-
ment de deux couronnes, mais encore de la plus belle et de la plus
ralholiquc reine qu'ait jamais eue l'Angleterre depuis l'époque où
son :ioble peuple devint la colonne de l'iigiise militante. Car madame
Catherine, cette sainte lille des rois catholiques, nouveaux soleils de
la terre, avait épousé mon frère Arthur, lequel, soit à cause de
son jeune âge, soit à cause de sa faible santé, ou pour d'autr(S motifs
qu'on ignore, ne consomma point le mariage; et ainsi, à la mort
du prince de Galles, la reine d( nieura tout à la fois veuve et demoi-
selle. Alors les Anglais et les Espagnols, voyant leurs e>pérances
trompées et la paix compromis;-, afin de maintenir l'allianrc des
deux royaumes, résolurent, d'ajjrcs l'avis des hommes les plus sages,
de me faire épouser la princcs.'e; et, attentif à la commune utilité,
le pape Jules II accorda les dispenses, car tout est possible au vi-
caire de Dieu en son Église. Or, de cette union fortunée est sortie,
pour notre bonheur, l'infante !\;arie, étoile de ce ciel, rayon de cet
astre, que l'on va reconnaître comme princesse de Galles et ma lé-
gitime héritière... Je vous ai rappelé cela pour montrer avec quelle
soumission on accueille en Angleterre tout ce qui tient à la foi, car
la dispense du pape y est regardée et approuvée comme un acte lé-
gitime de sagesse et de sainteté; — et l'univers a vu avec quel em-
pressement je suis moi-même toujours prêt à défendre notre religion
de nion génie et de ma puissam e — Donc, en ce moment que Mars
se re ose sur ses armes sanglantes, moi je veille sur les livres,
occupé d'une apologie des sept sacrements, avec laquelle je-iière
confondre les erreurs qu'à répandues Luther; car je m'a" tache
à réfuter les folies que contient son ouvrage sur la capti\iié de
Babylone, jieste et poison de notre siècle. Or, tout à l'heure j étais
à écrire... Écoutez moi bi n, car ici commence le plus étonnant
prodige, la plus épouvantable horreur que l'imagination ait jamais
coi:çue dans Us ténèbres du sommeil... J'étais donc à écrire, —
c'était, hélas! précisément sur le facrement du mariage, — et l'es-
prit fatigué, la tête appesantie, je venais de m'abandonner au som-
meil, lorsque j'ai vu par cette porte entrer une femme. — Ici je sens
JOCRNÉi: T, Sr.ÈNK I. 319
en moi-même frémir mon âme, je sens mes cheveux se hérisser, mon
cœur se resserrer, mon sang se glacer, cl la voix cl la l.in;^uu sont
prés de me refuser leur office... Cette femme s'est avancée vers moi, et
son aspect m'a rempli de trouble. C'est au point que dans mon éino-
lion je ne i)Ouvais jilus parvenir à écrire... ou, pour mieux pailer, elfct
étrange et bizarre I tout ce que ma main droite écrivaii, ma main
gauche l'elTaçait à l'instant . Celte iiiiagc s'est gravée dans mon es-
prit avec tant de force, qu'il me semble toujours la voir; et à peine
sorti de tant de confusion et d'angoisses, je me dcmaûde niaiutenai.t
si je dors ou si je veille.
WOI.SIÎY.
Chassez, sire, ces souvenirs pénibles : tout ce que produit le som»
meil n'est que chimères et mensonges. — Vo.ci des dépêches qui sont
arrivées pour votre majesté, et c'est ce qui m'a fait entrer ici, car
'ai compris qu'elles devaient vous être remises sans ret?rd.
tE ROI.
De qui sont-elles?
MOL s ET.
Oe!le-.;i est de Léon X.
LE noi.
Et cette autre?
WOISEY.
De Martin Luther.
LE uoi.
S'il était permis d interprète- un songe, vous verri( z qui ces
dépê.îhes sont la réaii>at^cn dî ce que je '. iens de rêver. — la main
avec laquelle j'écrivais était la droite, ce qui signi.'ie la doclnne véri-
table pour laquelle -e combaii! avec iè'e; et la lettre du souverain
pontife représente pour moi cette partie de mon rêve... Quant aux
( fîorts que faisait ma m?'n gauche p. ur effacer ces paroles de vé-
rité et de lumière, cela n'iiuliquail il pas que, plein-de confusion, je
verrais réunis ensemble le jour et la nuit, la thériuiuo cl le ('oison?...
Mais je va s vous montrer a qui doit demeurer la victoire... en éle-
vant au dessus de ma tête ks dépêches de Léon X, et en foulant
^■)us nus pieds la lettre de Luther. ^Au momenl de faire ce qu'il vient
d'annoncer, ilprcni les deux lellres l'une pour l'autre.) Voyons main-
tenant ce que me mande sa sainteté.. . l\Iais qu est ceci? et dans quels
nouveaux doutes me plonge celle fâcheuse aventure?. . Les dépêches
que j'ai élevées au-dessus de ma tête, ce sont précisément celles de
Luther. . quelle funeste erreur ! et de quoi me menace un pareil pré-
sage?... Je me meurs 1... 0 puissances du ciel! qu'est-ce donc qui
me va arriver?
WOLSET,
Tout aujourd'hui vous afflige... Mais, sire, quelle comète avez-
vous vue éclairant le ciel de sa sinistre clarté? quelle montagne
avez-vous vue trenbler sur sa base? et quel soleil, se voilant tout d
320 !.[•: SCIIlSAli; D'AXGI.KTI-.RnK.
coup, (^clipsé par la lune jalouse, s'est montré à vos yeux comme
I'cIk* (le sang*... Eh bi n, si rien de tout cela ne vous est a|ipaiii,
que vou cz-vous augurer, sire, de ce que je vous ai donné une
letire |)our une autre, ou de ce que vous même les avez mal in'er-
prctées?
LR ROI.
Vo; paroles, Wolricy, ont le pouvoir de /ne consdcr, et malme-
nant j'inter(>rèic en ma faveur ri.cinense erreur que j'ai comfnise.
Oui! le souverain pontife étant la base inébranlable ci le fonde-
ment de la foi, il a dû se placer sous nus pieiis. Il est la pierre
angulaire et moi je ne suis que la colonne. Kt dès brs il cumieLt
qu'il me scr^c de support, |)our que nîoi-nicnie je ne flà-liissc pas
sous le poids de ce monstre sauvage qui, (lorlé sur les ailes du vent,
remplit aujourd'hui le monde d'un vain bruit. Ainsi les deux choses
sont allées chacune à leur rei tr', l'une à terre comme une jnerre
solide, — et l'autre en l'air comme la flamme ou la fumée... Vous
seul excepté, que persoimi- n'cnire aujourd hul chez moi. Je veux
écrire à Léon X et à Luther.
WOLSEY.
Je vous base les pieds.
Lii ROI, à part.
Je me s;ns accablé de tristesse.
Il ton.
WULSKT.
Tour un homme d'une humble et basse naissance, je me suis
bien élevé dé^i, cl je monte peu à jieu au faîle de ma fortune. Pour
atl( iiidre au .«commet des grandeurs je n'ai idus qu'un échelon à
franchir. Ambition, donne moi la main... Flatieric, seconde-moi...
Si vous voulez bien m'a'd r l'uiic et l'auirt', queli]ue jour, j'e^pèie,
on n;e verra m'asseuir, fier cl superbe, sur if siège de saint Pierre.
— Rloi, Ihomas Wolsey. j'étais un pau.re étudiant, issu de parents
obscurs; uci astrologue me dit de m'atlachr au roi, et que par ce
moyen j'arriverais si hiut (]ue tous mes des rs seraient comblés.
Jusqu ici les promesses de l'astrologie li'ont pas été accomplies; car
bien que je sois parvenu aux plus hautes dignités, il me reste à dé-
sirer tant que je n'aurai point [ilacé la tiare sur ma tête .. Il me fut
prédit aussi qu'une fcnune serait cause de ma perte Mais si mainte-
nant je vuis to /S les rois concourir à ma grandeur, en quoi donc
une femme poarrait-cile me nuire?... .le suis cardinal et légat, le
roi Henri VllI me iirilége, François !"■, roi de France, et Charles-
Quint, empereur d'Allfm.igne, se disputent mon amitié; — cor cha-
cun d eux sollicite contre l'autre l'alliance de Hemi, lequel n'agit que
par mes conseils .. Je le déciderai en faveur de celui qui me fera
parvenir au ponlificat suprême.
JOUnNÉC I. SCÈNE I. 3'îl
Entrent THOMAS BOLEYiN, CHAULES cl DEMS..
BULEY\.
L'ambassadeur de France, qui ist depuis longtemps arrivé en
notre cour, demande audience.
WOl.SEY.
Qu'il revienne plus tard. On ne peut en ce moment parler à st
majesté.
Il sort.
CUARLES.
Qui est-ce qui vous a répondu?
BOLUY.V.
Je suis tenté de croire que c'est l'c rgueil, la présomp lion et l'arro-
gance même. . c'e^t-à-dire le cardin;il Wolscy.
cn.vni F.s.
On ne vous a pas traité ainsi en rrancc.
BOLEY.V.
Ju' ne sa'ii par qut 1 charme inconnu Wolscy a p i captiver à ce point
le prince le plus rclairé, le plus sage, le plus iisiruit, un prince qui
aura t pu professer dans les é. oies' la pliilosopliie et la théologie-..
Riais, pour parler d'autre chose, j'ai à vous pncr, monsieur, comme un
généreux Fiançais, de vouloir bien m'accorder ce soir l'honneur de
voire société... Vous connaissez ma fille, vous l'avez vue en France.
C'est une personne d'une beauté accomplie. Jamais la nature n'a rien
faitd'aussi charmant... Khbi-n, ma fille do t pire reçue ce .-oir rticme
dame du palais. Cet hoimeur, - auquel je n'avais aucun droit, — la
reine, — que Dieu garde! — a diigné me l'accorder pour ajouter
une illustration nouvelle à mon nom, et elle a an;ené ma fille ici
avec elle, l'uis-je espérer que vous voudrez bien vous trouver dans
le cortège pour me faire honneur?
cnvui.Es.
Vous savez, seigneur Role\n, que mon plus vif désir est de vous
être agréable, et dans l'inviiaiion que vous m'a'inssez tout l'hon-
neur sera pour moi. Je me trouverai au cortège comme un de vos
serviteurs.
BOLEYN.
Le ciel vous garde!
CHARLES.
Et à vous, qu'il vous accorde des jours heureux!
BOLEYN.
Il est tard; je vais m'occuper des préparatifs. Adieu.
Il sert.
DTMS, à part.
Comme mon maître est triste 1... (Haut.) Stigneur, vous ne me
parlez pas? Le roi vous a-t-il reçu? et vous a-t-on remis vos «ié-
pêches?... Retournerons-nous bientôt en France?...
CHARLES, à part.
Oh ' non, plaise à Dieu!
B?.2 LE SCIIISMIi: D"ANGLETKnRE.
DF.MS.
Ditcs-miji, est-ce aujourd'hui que nous parlons?
niARI.F.S.
Je n'ai pas à me p'aindre à ce point du destin. le roi ne ma
point reçu, on ne m'a point remis mes dépêches, et je ne retourne
pas en France.
DEMS.
En véril(5, je ne vous comprends pas, et je ne puis ni'expliqucr
votre conduite. — Vous avez dt^siré cette ambnssade, et jamais je
n'ai pu savoir pourquoi \ous étiez si joyeux de \eiiir en Angleterre.
Voilà longtemps que nous y sommes, et vous paraissez y demeurer
toujours avec le même boniieur... Et lorsqu'on vous parle de
retourner en France, la pensée de quitter ce pays vous attriste.
Qu'est-ce à dire? pourquoi me cacher vos sentiments, puisque je dois
les savoir un jour ou l'autre?
CIIAIU.FS.
Oui, en effet, il faut que je le confie mon secret, et d'ailleurs ce
sera pour moi un plaisir. — Écoute donc.
DE.MS
Parlez.
cuAni-t'^.
Thomas de Boleyn, homme plein de prudence et d'honneur, était
venu en France couime ambassadeur du roi d'Angleterre II ame-
nait avec lui, — dirai-je pour mon bonheur, ou pour mon malheur?
— sa fille Anne de Boleyn, modèle achevé de la beauté anglaise,
sirène enchanteresse dont les yeux et la voix séduisent les mortels '.
Je la >is un jour à Paris. Plût à Dieu, non pas certes que je fusse
devenu subitement aveugle, mais plutôt que j'eusse possédé tous
les yeux dont est paré l'oiseau de Junon! car on ne devrait con-
templer la splendeur de ce soleil cu'à travers mil'e et mille étoi-
les... Elle entra dans la salle du festin éblouissante de beauté...
«Ile était, il m'en souvient, vêtue d'une éîoffe d'argent et de soie
bleue... c'est la couleur du ciel... A sa vue je me sentis soudain
et transir et brûler, ot mon cœur, jusque-là rebelle à l'amour, lui
fut soumis. — Elle dansa; je dansai avec elle; et, je te l'avoue, je
sentis naître on moi une certaine confiance, ea m'apercevant, à la
légLMeté de ses pas, qu'elle n'était qu'une fenmie. Dien mieux , s'il
faut te le dire, elle laissa dans ma main un mouchoir, gage d'espé-
rance, mais aussi dépouille prophétique qui m'annoi:çait des regrets
et des larmes. — Je supportai il'aimables rigueurs ; je lui exprimai de
vive voix, je lui écrivis de f)lles protestations do tendresse; je re-
doutai, j'éprouvai une cruelle jalousie; je comhaitis, je surmontai de
vains scrupules; on me promit, on m'accor^ia de douces faveurs; età
la lin la nuit silencieuse et le jour indiscret furent témoins de mon
triomphe et de mon bonheur. — Oui, souvent le soleil naissant m'a
• Anuo de Boleyn fui élevée en Fniice, à la cour de la reiue femme de Louis Xll.
JOUIîNtE 1, SCÈNE I. 023
surpris en ador.itioii devant cet astre incomparable.,. Souvcnl nu.s<
lor-qm; la nuit venait couvrir la terre de ses voiles, nioi j'accourais
au jardin de t!ia divinilé, où les oiseaux et les (leurs, où les ruisseaux
et les fontaines comme moi lui parlaient d'amour. - N'as-lu jamais
vu 1 abeille légère voltigeant autour de la rose, s'approcher, puis
s'éloigner, jusqu'à ce qu'elle aspire le suc parfumé de sa corolle?
N'as tu jamais vu l'amoureux paiiilloii tourner autour d'un (l.im-
beau jusqu'au momeit où, par elle inviiuiblement attiré, il li\reà
!a llamnie les couleurs de ses ailes? Ain-i mon amour timide tourna
longtCMjps autour de ce flam.beau et du cette rose; mais à la fin,
devenant plus hardi, comme le papillon il brûla ses ailes, mais
aussi, comme l'abeille, il déroba un doux [larfum ^. — Oh ! mille fuis
heureux celui de qui l'amour obtient une si belle récompense! On a
dit, je le sais, qu'au niomeni où la passion triomphe, l'espérance
meurt et naît l'oubli. Biais ceux qui tiennent ce langage n'ont jamais
aimé. — Cependant le seigneur de Boleyn avait achevé son ambas-
sade, et il retourna en Angleterre avec sa fille. Bioi je demeurai seul,
ne sachant plus que devenir, privé du s ileil qui m'éclairait, privé de
l'étoile polaire qui dirigeait ma vie. — C'est pourquoi j'ai demandé
ai roi cette ambassade; je suis venu à Londres, et je me félicite que
le roi Henri VllI m'ait aussi longtemps retenu. Puissé-je demeurer
ici encore un siècle, quoique j'aie appris avec peu de plaisir (lue ma
belle fiiaîtresse allait venir au palais!... Et maintenant tu suis moi'
secret; tu sais mon amour, mon inquiétude et ma crainte.
DEMS.
Mais, mon seigneur, que craignez-vous, que redoutez-vous, si vous
devez lépousor?
CHARLES.
Mon père hésite beaucoup à m'accorder son consentement. —
D'ailleurs, te 1 avouerai-je? Anne, cette femme si belle, si charmante,
est remplie d'ambition, d'arrogance et de vanité; et bien qu'en public
elle se montre catholique, je la crois en secret luthérienne. Tous
ces défauts m'eiïrayent; et il vaut mieux pour moi, ce me semble,
la posséder comme amant, que de risquer, en l'épousant, d'en venir
aux regrets. — Mais quel est ce bruit?
DEMS.
C'est Anne qui arrive au palais.
CHARLES.
Oui, à cet éclat qui brille, j'aurais dû deviner que le soleil parais-
sait.
Entre PASQUIN, velu d'une manière grotesque.
PASQUIN.
Comme je suis bien accoutré et galant!... Mais que se passe-t-il
dons? voilà du nouveau! C'est le cortège, et l'on n'a pas penaé à
Y aveja y maripnsaf
Quemé las alas, y lUgué a la rosa.
324 LR Sr.UISME D'ANGLKTHIlIli:.
moi! cela nV-st pis raisoiuiahlo. cela n'est pas juste... Doucement,
K il vous plaît. Qu'on in'atleiide!
DEMS.
C'est un fou que le roi aiine bea_ucoup.
PASQUIN.
Je suis le galant des galants.
( IIARLES.
Esl-il possible qu'un roi si sage s'entoure de fous et de baleleursl
DF.MS.
L'ayant rencor.tré dans un corridor du palais, j'ai demandé qui
il clait. Voila comme je l'ai appris. Il s'amuse à fiire le prophète,
et son plaisir, sa marotte, c'est de prédire les choses fulure>.
ciiAraFS.
Voici que l'on entre.
pasquin!
Que les braves gens me fassent place, et au plus vile! Un fou ici
de plus ou de moins, cela ne gênera personne.
CHAULES.
La reine est allée au devant d'elle... La reine Catherine est une
femme céleste... En vérité, voilà une grande faveur!
Entnnt d'un côté ANNE DE BOLEYN, THOMAS BOLEYN, un Capilaine et
le Corlége; et de l'autre la REINE, l'INFANTE RlAFxIE et MARGUERITE
POLE.
ANNE.
Si mon humilité mérite en ce jour une faveur si haute, que votre
majesté me permotle de lui baiser la main. Une fois que je tienJrai
sur ma bouche cette main charmante, je pourrai défier le sort, et tous
mes souhaits ambitieux seront satisfaits. Qu'elle vive toujours flus
glorieuse l'auguste reine qui daigne m'accorder tant d'honneur;
qu'elle vive d'âge en âge autant que le soleil doit durer de siècUs ;
et puisse toujours brilltr auprès d'elle celte illustre infante, jeune
cl durmant phcnis dans lequel s'est reproduite sa gloire!
LA REINE.
Venez, Anne, dans mes bras; venez embrasser, non pas une reine,
mais une amie. Levez-vous: ces vaines cérémonies ne peuvent plaire
qu'à ces princes dont le cœur est rempli d'orgueil, et de telles mar-
ques de respect ne sont dues qu'à Dieu seul. Celui qui !es accepte
comme;^ une véritable usurpation. Et surtout on ne peut les recevoir
d'une personne doi t la beauté merveillcLseannonce une prédilection
1 arliculièrc de Dieu. — Baisez la main à l'infante, et embrassez les
dames.
ANNE.
0 princesse et madame ! comment aije pu mériter de voir dan»
le même jour deux soleils? carà peine l'un s'esl-il retiré, que l'autre
se «lonlre à mes regards. — Daignez me donner votre main.
JOURNÉK I, Sr.liXE F. 3?5
l'infante.
Non pas, Anne de Ro'eyn, cmhrasscz-moù
ANNE.
Vous me comblez d'honneur.
I,A REINE.
Mainlcnant, Anne, celle qui s'avance pour vous embrasser c'est
Marguerite Pôle.
ANNE.
La renommée l'a proclamée la dixième Muse.
MAnOLTRITE.
J • mériierai-- co surnom s'il m'était permis de dérober à votre
es| nt ses grâces et à votic beauié son écial '.
PASOL'IN.
Vous n'aimez pas, je ie sais, madame, à me voir me mêler à la
conversation ; mais, pour cette fois seulement, je vous demanderai la
j)ermission de parler. Souffrez donc, noble reine, que je dise que!-
que^ mots. L'occasion est magnifique, et si je ne pouvais pas dire
ce qu'il me plaît, de quoi me servirait d'être fou?
LA IlELNE.
Je n'ai rien contre toi, Pasquin. Biais une chose m'aftlige, c'est
de penser que tu as été autrefois un homme distingué par son esprit
et sa science, et de te voir ainsi aujourd'hui, et content.
PASQUIN.
C est pour cela que Dieu nous a donné à vous la sage>se et à moi
la folie , et à ce propos voici un conte. — 11 y avait à Londres mu
aveugle m aveugle, qu'en plein midi il ne voyait pas le corps de
ceux avec qui il [larlait. Or, par une belle nuit qu'il pleuvait à
sciux et qu'il tombait des hallebardes, — coin ne une de ces nuits
passées, — mon aveugle allait eheniinant par les rues, en tenant à la
main des pailles enflammées. Quelqu'un l'ayant rencontré et reconnu:
(( iju'est ceii, l'ami? lui dit-on ; si vous ne pouvez pa^ vous éclairer,
pourquoi porter cette lumière? » — A quoi mon aveugle : < Si moi
je ne vois p,is la lumière, celui qui vient la voit, 't ainsi on ne
risque pas de me heurter. Si ce flambeau ne me fait pas voir, il
fait du moins que l'on me voit. » .Moi, — pour appliquer le conle, —
je suis r.ivcugle; et lor.-q le J3 vais donner contre vous, Dieu vous
a laissé dans ce but le flambeau de l'entendemeit. Si je suis ga et
que vous soyez triste, écartez-vous de mon chemin. Car moi j'éclaire
avec mes folies .. Et maintenant, nadaniC, pi.isque ro(casions'en
présente, permettez, je vous piie, ciue je dise devant vous à la de-
moiselle de Boleyn, — selon ma scien :e astrologique, — la desti-
née que le ciel lui prépare et la fin réservée à sa beauté.
MAUGUEniTE.
Voilà encore sa folie.
'Ba créant ce personn.Tgn, CililiTnn aMiri vtiIii sans Jouli! rrn.lr.' un liommogc i>-
dirtcl ïu CjrL'.in.il Po!i', >\ui [■{a, lard rccoiicilia l'Aiigl.ler e avec le saint-sié^e.
I.r. SCHISME D'ANGLETERRE.
L'IM'ANÏE.
Ci)a va nous diverlir.
PASQUIN,
Kl (ral)or(l, pour comraencpr, madenioisplle, je vous dirai «y.'J
vuii-î m'avez la mine d'une francjic scûlérale. Vous affectez vain i-
mi'iil de déguiser vos sentiments sons l'apparence de la gravité et
du dédain : vous êtes entrée au palais le canir plein de joie. Plai.-o
à Dieu que ce soit pour voire liiciii... Mais oui... je vois que vous
y serez très-aimée, très-recherchée, très-honorée. Oui; votre faveur
sera si grande, qu'un moment, vous commanderez à rAiiglelerre...
Puis ou vous veria mourir en un lieu élevé.
An.ne, (■( hi Reine.
J'écoule ses folies comme un heureux présage. El, en elTet, éiant
votre créature, je suis placée si haut, que je me vois dans la région
du soleil.
LA UEINE.
Vous mariiez plus d'honneur encore. — Jamais l'affection ne s'ar-
rête, jamais elle ne perd entièrement courage. — Ce qui me fait
parler ainsi, c'est que je n'ai pas encore vu d'aujourd'hui le roi,
monseigneur... Il faut que j'entre chez lui pour m'informer de sa
«anté.
CHARLES.
Qu'elle est belle!
BOLEVX.
Qu'elle est charmante!
Tlimnas B.>lcyn. Cliarlos, Denis cl le Capilaine sorlon».
PASQL'iN , à part.
La demoiselle a vraiment bca .coup d'e-pr!ll
LA HEL\E.
Que fait Henri ?
Entre WOLSr.Y.
Wnl.SKV.
Madame, le roi est à écrire dans son appartement ; et comme il a
lionne l'orilre qu'on ne le laissât déranger par qui que ce soit, —
votre majesté ne peut entrer.
LA nELNE,
Me connaissez-vous?
vvni.sr.Y.
Oui, madame, vous êtes ma nine. Rien ne peut empêcher de re-
(Oiinaître votre majesté.
LA REINE.
Comment donc alors, Wolsey, a vez-vous l'audace d'arrêter mes pas?
VOLSEV.
Je me conforme, madame, aux ordres du roi.
LA REIMC.
Insensé et orgueilleux, rendez grâces à votre titre de prince de
l'Église. Cette pourpre que vous avez obtenue, vous lils d'uu bou-
JOUiiMib: 1, s(:;::\;^ i^. :i27
iher, à force de souplesse el d'iiiliigncs, voi;s [uulrgu à mes yi'Ui.
Sans cela .. Mais au moins sachez, puisque vous cios un nuire Aman,
ue les ordres d'Assuéius ne s'ttendtnl pas jusqu'à IîsiIut.
isUe lort.
•WOLSEY, à l'Iiifaiilc.
Madame...
l'infante.
Assez, Wolsey.
WOLSEY.
Voire altesse me voit à sps pieii?..,
L'lNl•^^^T!î.
C'est bien.
WOLS CV.
Avec le désir de la servir.
l'infantiî.
Je vous crois; levez-vous.
L'l:ii'jnie sort i»ec toutes sos Dames
PASQUIN.
Kt lorsque je voudrai parler au roi, que personne ne se melte sur
mon chemin; car si vous êlcs un autre Aman, les ordres de don
Sucrus ne s'étendent pas jusqu'à Estelle *.
il sort.
WOLSEY.
Ou'ai-je vu? qu'ai-je entendu? la reine Catherin", si indul^'cnte
pour tout le monde, n'a de colère que contre moi! Son cœur, ha-
bituellement si doux et si lacile, je montre avec moi seul intrai-
table!... Le gouverneur qui m'a élevé '^ me préoit, entre autre»
choses, qu'une femme seriiit la cause de ma perte; et puisqu'il a
deviné juste en tout le reste, je dois le croire aussi sur ce point...
Mais si ce n'est vous, ô reine! qui donc, quelle femme pourrait-ce
être?... Oui, sûrement, c'est la reine qui me menace, et qui doit
amener ma perle. — Eh bien! alors prévenons-la, et quand même
de ce conflit devrait sortir la guéri c civile, que le fils d'un bouclier
'•it l'élonnemenl de l'Anglcierrc !
Il sort.
SCKNI': IL
Une auire salle l'u [lalii».
Enlrcnl TliO.MAS KOLEYiN et ANNE.
BOl.EYN.
Vous voilà désormais, ma fil e, établie dans ce palais. A vous
d'Sonnaii de fixer l'inconstance de la furtane. Le roi m'honore de
' Pascuiin parodia les ileriiieri mots prononces par la reaie.
• hl ayo que me crio.
Le mol ayo veni dire ton l n li fois nourricier et gouverveur ; elle veilio Crt'ar .■•,:gnjtie
en niènii' l mps nourrir cl élever. Wolsey élanl ne, comme il l'a dit, de parenis pauvres
il n'y a pas de raison pour fin'il ait en pUilotnn gnnvirniiir qu'une nounicc clrangère;
mai^ on doit suppose/, ce nous senilde, qun la prt'dicliou a dû èire faite par tu honoice
'njiruil et savant plulôl que par un [>a)san grossier.
328 U' SCni^Ml-: D'ANGLETKRFUi:.
sa liienvcillancc, la reine \ous aime et vous iroldge; j'ai fait pour
vous ce que j'ai pu. IMaiiili liant, nous, faites votre devoir.
ANNE.
En vérité, si vous n'étiez mon pcrc, je trouverais plaisants vos
conseils, qui sont toujours licrs de propos. Où donc est le trône que
vous m'av(Z donné? de quelle ronronne éclatante avez-vous ceint
mon front, pour que vous puissiez vous vanter d'avoir procuré ma
grandeur?... J'ai eu la fa\eur insigne de me prosiern<T aux [lieds
dui c femme... Quelle gloire! et quel triomphe!., moi, piojcr l.-
genou! moi d'un a r joyeux baiï.cr la main de la reine alors mène
qu'elle verrait quatre royaumes obéir à son sceptre!.. Ahl >ons
eussiez mieux fait de me conduire au fond des bois, où du moins
j'au'ais régné ^ur les animaux sauvages. I\licux v;ilait pour moi le
plus cfTreux désert que cet (sc'a\age de !a cour, où tout excite mon
envie sans que je sois un objet d'envie pour personne .. Mais ncn,
me voilà, dites-vous, arrivde à la fortune. Eh bien: je servirai.
Qu imjiorte, puisqu'il vous plait ainsi.
BOI.EY.V.
J'ai toujour.< redouté pour vous votre caractère hautain. ]\lai--,
avec l'esprit que vous ave/, apfircnez à vous vaincre. Vous avez sous
les yeux l,i reine la plus vertueuse et la plus sainte : regardez-vous
dans ce précieux miroir, et réglez sur elle vos pensées... Pour moi,
je vous le répète, j'ai fait ce que j'ai pu ; a vous maintenant de vous
bien conduire. — 11 est un Dieu, et j'ai beau être votre père, il peut
arriver qu'à ma fille je préfère Ihonneur, et sa mort à sa vie.
t\ sun.
Entrent CHARLES et DE.MS.
CHAULES.
La voilà seule.
DENIS.
Avancez donc.
CIIARLKS.
Puis-je vous parler dans le pahi^ ? puis je, sans manquer au re.«-
pect que je dois à ces lieux, — vous dire, 6 ma dame bien-aimée,
es soupirs elles larmes que ma coûtés notre séparation? — Loin
ie vous, loin de vos yeux qui m'éclairenl, semblable a cette i\-^nr
qui porte le nom du soleil (t qui l'a vu disparaître, je laiigui^. je
dessèche et meurs. Mais près de vous, comme l'héliotrope devant
l'astre qui est tout pour lui, je me sens de nouveau renaître et
vivre.
ANNE.
Et moi, noble Charles, — malgré le respect que me commandent
ces lieux, — je vous le dirai : je suis près de vous comme cette
flamme docile qu'un souffle éteint et qu'un souffle rallume. Vouv
me parlez, vous respirez près de moi, et aussitôt je sens revenir ma
vie et nun âme.
JOURM'E i, SCENli IL 329
ciiaiu.es.
Lorsque le sort jaloux m'enlève loiilcs les occasims de vous voir,
je n'ai qu'une consolation ; c'est de savoir que vous m'avez conservé
une place dans votre mémoire.
an.xï:.
Aimez donc, et soyez fidèle; car celle place, vous l'avez toujours.
CIIAULKS.
Hélas! dans l'amour on craint, dans l'absence on s'inquiète, et
ui qui ne se reconnaît aucun nidrite a bientôt perdu l'espoir.
ANNE.
Quand on est aimé, on ne doit avoir nulle crainte.
CHAnLES.
lili bien, qui est aimé?
ANNE.
C'est Charles.
CHARLES.
Qui est distingué par vous?
AxNr.
Celui qui tient en sa main ma volonté.
CUAULI s.
Qui est constant?
ANNE
Celui qui surmonte tous les obsiables.
Cil M'.LES.
Et comment?
Par l'amour.
Voici mon cœur.
Votre cœur aime donc?
Oui.
Et qui donc?
Vous le savez.
II ne changera pas?
Jamais.
A qui êtes-vous?
A vous pour toujours.
Et où est lu garantie?
ANNE.
CIIAHLES»
ANNE.
CHARLES.
ANNE.
CHARLES,
ANNE.
CHAULES.
ANNl.
CHARLES.
ANNB.
830 LE SCIlISMli, D'A.NGi.LilillHli;.
CIIAUIUS.
\ oici ma main.
AWIÎ.
Vous me lo donnez comme dponjt ?
CIIAItl.l s.
Oui, mille fois oui, — quoiiiu'iin injuste père me veuille m.iiic
en France... I\luis en ce inonicnl je suis à Londres.
A\M'..
Voici le roi (jui vient avec la reine.
CIIAULKS.
11 ne doit pas me voir qu'il ne m'ait accordé audience. Adieu
rn;id;inie.
A.\.NE.
Adieu,
Charles sort.
Enlrent LE ROI, WOLSEY, LA RF.INE, L'INFANTE et les Dames.
A\.Mi, à pu) t.
Il faut donc encore que je baise la main du roi, et que je mett'
un genou a terre! n'est-ce pas une humiliation? (Haut.) Seigneur
que votre majesté me permette de baiser sa m:in.
Lis ROI, troublé, à part,
Ciet! qu'ai-je vu?
A\.\i;.
Daignez, sire...
LU uoi.
Je n'en reviens pas.
ANNE.
Accordez-moi cette faveur.
m noi.
(Juel étrange prodige!
LA RKINK, à part,--
Le roi paraît surpris de la voir.
ANMC.
Sire, votre esclave...
LE ROI, à part.
Tout mon cœur est ému.
ANNF.
L'heureuse Anne de Boleyn, prosternée à vos pîeds, sollicite l'hon-
neur de baiser votre main.
LE ROI, à part.
Eh quoi! mon âme se trouble de nouveau? mes yeux voient de
nouveau cette vaine image qui leur est apparue. [Bas, à Wolsnj )
Voila celle que j'ai vue ce matin dans mon sommeil .Mas en ce
niunient je ne dors pas, je suis éveillé, j'ai la plonilide df ma r;ii-
son. (.-1 part ) Qui es-tu? quel est ton nom, ô leinmi^ qui m'apparais
comme une divinité, et qui m'enchantes par ta beauté après m'avoir
elTravc par de sinistres présages?... Tu es pour moi tout à la fois et
JOUIiNEK II, Sl.K.Ni; f. 331
f:iniicre et (cnèbies, et tu excitos tout à la fois mon amour et ma
traiiile.
Avoi.suv, biis, aa roi.
Sire, dissimulez.
IF. r.oi.
F.sl il rn mon pouvoir, diins le irouhlc où je suis? [A Anne, à
dcmi-vuix ) Charmaiiie Anne de Buicyii, levez-vous. Si le ciel a
voulu que je vous aie laiss(?e un moment à mes pieds, c'est qu'un
iruuble inconnu s'était cmp;ir(^ de tout mon cire. Mais ce motif ne
saurait me justifier; car ce n'est | as la pretn cie fois que je \ous
vois. . Levez-vous donc
ANNF,.
Si de votre m.iiu vous m'aidi •/ à ne Uver, sire, je puis ir;onler
jusqu'au ciel. Mais non, ceux (jui sont à \os pieds ont a'sez d'h jh-
neur, et ne doixeiit pus prétendre à une p'us haute sphère. (.4 /3ar(.)
Suis-jc assez humiliée?
LE ROI.
Vous avez autant d'esprit que de heauté.
l'infante.
J'envierais sa faveur, si l'envie pouvait pénétrer jusqu'à moi.
LA KElNi:.
Je serais jaoluse, si ma tendresse pouvait coLcevoir de la jalousie.
ANNE.
Songpz-y, de grâce, madame, vous faites injure à ma recon-
nais>ance.
LE noi.
Oui, toutes deux peuvent ôtre jalouses, surtout, madame, qiiaud
elles \ oient ^oire beauté di>ino.
Il son.
MAHGUEIUTE.
Anne de Boleyn, vous entrez au pal^iî sous une étoile favorable
riaise a Dieu — car c'est là l'csseiiliel, — que vous en sortiez aussi
heureusement !
SCiùNK \.
Une salle ilans le p.ihi.s.
Enlreiit Li: ROI iH NVOLSEY.
\voL.siiy.
Calmez-vous, sire.
LE ROI.
Cela m'est difficile. Celui qui aime d'un fol amo' r ne trouve de
calme que dans sa douleur et de soulagement que dans ses larmes.
332 LE SCniSMI': D'ANC I.HTRIŒ.
- A la mort des rois on voit, dit-on, des ombres fantastiques, des
oiseaux de fcii, qui parcourent les airs, des coniotcs qui éclairent
le ciel d'une lumière sinistre. Moi, j ai vu la comète fatale, prosaae
de mort, dans ce rêve affreux qui remplit mou àmi- d'horreur.
I,.iissez-moi donc, laisso/.-moi mou'ir par la main dt; celle qui me
tue. La mort iiiC doit être douce, puisque c'tsl Anne de Bolcyii qui
nie la donne.
Entre PASQUIN.
PASQUIN.
Le roi est triste. De quoi lui sert tout son pouvoir, s'il ne peut
pas être gai quand il lai plaît? [Haut.) Vous avez donc, sire, quel-
que sujet d'ennui?
Lr ROI.
Oui; car ni !a majesté ni le sceptre ne pruvent rien contre nos
passions. . Et je suis triste.
PASQUIN.
Kh bien! moi, je dis que je ne regrette pas du tout de nVlre pas
roi lorsque je suis gai et sur ce piopos il me vient une petite
histoire. — Un phil sophe avait établi son séjour sur le haut d'une
monlagne.ou dans le foui d'une vallée, - cela ne fait rien à l'alTaire;
>— e'- un soldat vetinnt a passer, se u.ii ;i causer avec lui. Après avoir
jasé de choses et d'autres. « Eslil iiossible, dit le soudard, que vous
n'ayez jamais vu notre roi, le grand Alexandre? Ne savez-vous
pas ses victoires, sa gloire? N'avcz-vous jamais oui dire que la
renommée l'avait proclamé l'empereur de l'univers? » A quoi le
philosojihe : « N'est-il pas un homme? et dès lors, qu'importe que
je le voie au lieu de te voir toi-même? Mais non; pour que tu
comprennes l ien l'erré ir où tu es, arrache du sol une de ces
fleurs, emporte-la avec toi, et dis à (e grand Alexandre que je le
prie de me faire une fleur semblable ; tu verras bientôt à quoi se
réduit ce merveilleux génie <|ue le u onde aiimire, et combien il est
fiiblc et petit, puisque, après avoir rertiporlé tant de >ietoires, ton
rnaiire ne peut pas me faire une (Itur aussi vulgaire, et que l'on
trouve dans la campagne à chaque pa«. » De même vous, sire, vous
un si g-and monarque, vous un roi dont on vante l'intelligence et
la puissance, vous ne pouvez à volonté être gai, chose commune
que l'on voit souvent chez un va-nu-picds, et chez un meurt-de-
faim.
LE uoi.
Tes tentes m'amusent.
rASoui.N'.
El vous, de peur de m'amuser, vous ne me donnez rien.
1 F. ROI.
Parle, que veux tu?
PASQUI.N.
Que vous m'établissiez, je vous prie, défigureur de la cour cl du
.lOLIl.XÉh: II, SCKXK I. 333
palais, je veux dire dénonciulcur des figures >. Car il convient
qu'il y ait un juge des figures, lequel obtienne de tous ceux dont il
dénoncera la figure, une pièce de monnaie.
LE ROI, à part.
Voyons un peu oii il en veut venir avec cette nouvelle folie,
(Haut.) Soit! Pasquin, je t'accorde celte grâce.
l'ASQUIX.
Eh bien, cardinal, payez-moi.
■\VOLSEY.
Pourquoi cela?
PASQUIN.
C'est que vous portez la bnrbc aussi pou fournie qu'un jeun
bouc, loin de l'avoir plus longue et plus ample que celle des autres
courtisans. Slaisje ne m'en étonne pas, si c'est la mode. Moi, je me
suis l'autre jour trouvé avec une dame, — ceci, vive Dieu! est
une histoire authentique, — et comme je ne lui voyais pas d'hypo-
condrie, la maladie à la mode... Mais je me sauve, sire; car j'en-
tends la reine qui vient avec deux ou trois cents dames pour
égayer un peu votre mélancolie; et la reine n'aime pas à me ren-
contrer ici.
LE ROI.
Elle ne cherche en rien à m'êtrc agréable, ^e vous en allez pas,
cardinal. fA afin que je ne fas^e pas quelque folie en revoyant cette
beauté céleste, dites-moi qui acompague la reine?
VVOI.SEY,
D'abord je dois nommer l'infante.
LE ROI.
Et puis?
WOLSET.
Ensuite, 3Iarguerite Pôle.
LE ROI.
Elle m'est insupportable.
WOLSEY.
Elle est la favorite de !a reine.
LE ROI
Et qui vient après?
WOLSf
Jeanne Seymour.
LE ROI.
Quoiqu'elle ne soit point belle, elle a bon air et bonne grâce.
WOLSEY.
Ensuite vient Anne de Bideyn.
De tu carte fijurin...
Queesioes ser denunciaâor
Ds figuras.
LE ROI.
Assez ! assez! car à ce mot, à ce nom, je sens mon âme qui aban-
donne mon cœur pour se placer sur mes yeux. Vous m'avez fait un
bien vif plaisir: que voulez-vous en récompense?
WOI.SEY.
Je demimdcrai seulement, sire, <\ue vous acheviez votre ouvraf:e.
— Par la mort de Léon X, lu siège pontifical est devenu \ ara ni;
Cliarlcs-Quint cl, François l'^^ roi de France, me protégtnt; dai^^nez
vous joindre à eux, et sans nul doute j'ulHiendrai la tiare.
LE liOl.
C'est ce que je désire le plus. Comptez sur mon appui.
AVOLSEV.
Vous élèverez ainsi un vassal qui vous est tout dévoué.
Erilrent la REINE, l'INFANTE, et les Dames.
LA HEINE.
Eh quoi! monseigneur, vous souffrez, et m.oi je visi Vous êtes
triste, et je ne meurs pas de votre eimui! — Ahl je ne vous aime
donc pas, puisque je ne sens pas plus vivement vos peines. — Com-
ment vous trouvez-vous?
LE uoi, à part.
Quel bavardage 1
LA KEINE.
Êtes-vous mieux?
lE ROI.
Quelle femme fatigante!... ^oilà mon mal et mon déplaisirl..,
LA REINE.
Je voudrais, sire, pouvoir partager vos peines .. Je ne vous parle
pas de partager ma jo e, car puis-je avoir de la joie, alors que vous
n'en avez pas?... Mais ces darnes m'ont accompagnée afin de vous
distraire par leurs jeux, leurs chants et leurs danses. La belle
Seymour est une douce sirène dont la voix charme l'oreille. Margue-
rite est célèbre par son talent poétique : elle a aujourd'hui la palme.
Enfin Anne de Boleyn...
LE ROI, à part.
Ah ! malheureuxl...
LA HEINE, continuant.
..> Danse dans la perfection. — Et si ces amusements sont impuis-
danis à vous distraire, l'infante connaît les principes de la philoi(j-
phie morale... moi je sais plusieurs langues différentes... Choisissez
sans tout ce'a ce qui pouira le mieux vous divertir.
LE ROI, à Wolsey.
Une «eule chose pourrait me plaire, — ce serait de voir danser
Anne de Bolejn.
joli'.m:}-; ii. s^ km: i. ^.vô
woL^sY, au Iloi.
Afin qu'on ne remarque pns volrc dioix, demandez d'abord aui
autres dames de chanter et de dire des vers.
l.A UEINK.
De quoi votre majesté parle-t-elle avec Wolsey?
l.E uoi.
Nous causons d'atTaires d'importance.
LA REINK.
Cardinal, sortez d'ici. Ce n'ost pas le moment de parier d'affaires
sérieuses, et là oi!i je suis, sa majesté n'a pas besoin de vous. — Vous
ne vous en allez pas?
WOLSEY, à part.
Oui, femme odieuse, je vais en un lieu où je puisse m'occuper de
ton châtiment et de mavungeance!
LE uoi.
Je n'aurai donc pas un plaisir qui soit de voire goût?
LA REIN'K.
J'ai de grands motifs pour agir ainsi. Je tiens le cardinal Wolsey
pour un flatteur, pour un ambitieux qui cherche plutôt son a' crois-
sement particulier que le bien du royaume, et dont l'orgueii n'a pas
de bornes. Mais je crains de vous affligi r en vous parlant ain>i. Que
les dames s'empressent à vous divertir. — Jeanne Seymour, prenez
un instrument et chantez.
JEANNE SEYMOUR.
Je vais chanter un air qui est bien ancien, mais dont Us paroles
sont parfaites.
Dans un enfer, tous deux
Nous di'voiis trouver le bonheur;
Vous en me voyant souiTrir,
Moi en vous voyant lénioin de ma souffrance.
LE ROI.
J'aime beaucoup l'air et it-s paroles.'
LA UEINP.
Et je n'aime pas moins la façon dont elle chante.
PASQUIX.
En effet, je croyais entendre un pitit chardonneret.
LA REINE.
Puisque ces paroles plaisent à votre majesté, je vais dire nu' ^rlose
que l'on a composée sur ce sujet •.
Dans un enfer, tous dfux
Nous devons trouver le bonheur,
Vous en me voyant souH'rir,
Moi en vous voyant témoin de ma soulfrance.
Mon amour désire deux choses également difficiles à obtenir; et
' On appelle gîose, (les variations sur un ihéme poéUi|ue Nous trouvons aussi des gloseï
dans DOS aucimincs poésies françaises, et c'est de ce mot q 'est venu le verbe glot.er
.TS LE SriIISiME D'ANGLETERRE.
«•'c>t. — qua..d je me trouve près de vous, ou que vous cessiez de
nie li;iïr, ou que je cesse de vous aimer. Vous et moi, syns cpo r
nous aimons et nous haïssons; et puisqu'un Dieu nous condamne a
un pareil tourment, nous somm s — dans un enfer tuus deux.
A>ec le suc d'un éléj,'.int œillet dont les couleurs réjouissent la
^u-, la ditlorme Jiraignée comfiose son venin, cl la douce abeille
distille son miel. Ainsi chacune d'elles suit l'instiiict qui la guiiic.
Nous de mène, en obéissant chacun a nos sentiments, — nous
devons trouver le bonheur.
Si vous, seulement pour satisfaire votre haine vous ne cessez de
me témoigner vos mépris, je puis aisément vous punir; car il suffit
à ma vengeance de ne cesser point de vous aimer. De la sorte nous
.■onuncs également punis, moi de votre amour, vous de votre dé-
dain; moi en voyant que vous me détestez, — vous en me voyant
souffrir.
V.n vain j'espère que vous pourrc: clianger; mon tourment est
iniulérable; car vous savez que je \ous aime, et moi je sais que
\ous nii haïssez. Mais l'amour, divinité puissante, nous châtiera,
riiui de ma folle tendresse, vous d'un injuste dédain ; et nous serons
tous deux punis, — vous, en voyant la soulfrance que >ous causez,
— moi en vous voyant témoin de ma souffrance.
LE UOI.
Ces vers sont fort bien.
PASQUIN.
Ce n'est pas mon avis. Tout au plus si je les trouve passabies.
l'infante.
Quels défauts y trouvez-vous donc?
PASQUIN.
Je suis poëte, et en fait de vers je n'aime que les miens. Le reste
ne vaut pas le diable.
l'infante.
Maintenant Anne de Boleyn devrait danser.
ANNE.
J'y consens, puisque tel est votre désir.
LE UOI.
Amour, dissimulons.
Que va-t-on jouer"?
PASQL'IV.
Une brillante '.
Après avoir dansé un inomtnl, Anne do l'olcyn lombe aux pieiU ùu roi.
' Anne dit : la Gallarda (la Gail'.arJr). Le mol c>iiûgnol yallardo signifie beau,
éléjant, brillant, el par conséquent, on a fo l mal Iradtiil le mol Gallarda à l'é|iO'|ue
liii celle danse fui introduile en France. Je soupçonne qu'on se sera entente de frîn-
riscr le mol espagnol. Qu ji qu'il eu suit, les personne» de goùl tompremlront sans ptfiue
les aîolifs particuliers qui nous oui décide n rétablir le vériuble teus de ce mol.
JOLUM-E II, SCÈiSt: 1. 337
ii; ROI.
- Comment! vous tombez à mes piods!
ANNE.
i\on pas, sire; dites plutôt que je me suis élevée jusque-là. Car
c'est 1.1 plus iiaute sphère où une simple mortelle puisse atteindre.
LE IlOI.
Soyez snns crainte, puisque mon bras vous relève. {A demi-voix.)
Plût à Dieu, beauté céleste, que vous fussiez tombée sur ce cœur
qui vous adore!
AWE.
Je sais tout ce que je vous dois, sire. N'ajoutez pas un mot.
PASQUIN.
Cette demoiselle a-t-elle bien dansé?... Pour moi, je n'ontendç
r on a aucune danse : toutes me paraissent les mêmes; car toutes
consistent à sauter de côté et d'autre. La belle chose de courir à
' roite, à gauche, et puis de bondir, comme un ballon, au son d'une
/.'litarel
Entre THOMAS BOLEYN.
BOLEYN.
Sire, l'ambassadeur de France demande à parler à vou-e majesté.
L.4 REINE.
^yolsey l'a retenu longtemps ici; j'ignore dans quel but.
PA'OUI^'.
Puisqu'il s'agit de choses sérieuses, je m'en vais ailleurs, à la chasse
aux figures '. Alerte! alerte! que chacun prenne garde à soi!
Il sort.
LE ROI.
Faites-le entrer.
THO.MAS BOLEYN se retire et rentre uussitôl avec CHARLES.
CHARLES.
Monarque trèjchrétien, prosterné devant vous, je baise cette main
qui est l'admiration du monde, suit qu'e'le se serve de la plume ou
de l'épee. Depuis le jour où je >ousai remis n;es lettres de créance
j'ai impatiemment attendu cette occasion.
LE ROI.
Des raisons de santé et mes nombreuses occupations m'ont em-
pêché jusqu'ici de vous donner vos dépêches.
CHARLIS.
Puisqu'il m'est permis, .<ire, de paraître devant vous, je vous
dirai en peu de mots le su, et quT m'amène.. {A pari.) Si toutefois
l'auiour me laisse assez de i'orce. [Haut.) François l^f, mon maître,
désirant l'alliance des lis de France avec les lis d'Angleterre'^, —
' . Quieio ir acaza
De figuras.
' Les rois (l'Angleterre ont eu longiemps, comme oo sait, de» fleurg Je ii8 dans Icuri
irmes.
lii. 29
338 LE SCIIISMK I)Vw\GLETl'.RRI^.
fleurs cliarmaiites qui, cnlrelacées, .uir.Tifiit lo pouvoir de braver les
autans jaloux, — et voularit d'ailleiirs prévenir les diss ii>ioiis r;ui
menacent aujourdhui tous les Étuis cbrolit;ns, vous durnatide en
mariage pour le prince d'Orléans, son r)0ble fils, l'illuslrc ii'.faiile
Marie. — Que votre majesté daigne s'entendre avec son parioincnt,
pour opérer l'union des dt;ux royaumes. Voilà, sire, mon arnl.'assade.
i.K noi.
J'y réflécliirai à loisir.
CIIARI.F.S.
Puisse le ciel, sire, vous accorder de longs jours I puissiez-vous,
comme l'oiseau tant vanté de l'Arabie, traverser, immortel, tous les
âges !
L\ nnixF, au Boi.
Vous êtes (riste, je vous suis. Mo;i àiiie ne veut pas s'éloigner de
là où elle vit.
LE iioi, à part.
S'il en est ainsi, — ô fille divine ' il est certain que je vis sans mon
âiTie, car tu la possèdes tout entière.
Ils FOI lent.
SCÈNE II.
Ur.e air'.rc salle ilans lo polais.
Entre WOLSEY.
\V'ILSi:y.
Rien maintenant ne succède selon mes souhaits. Blon sort a
changé. 0 Fortune, arrête, arrête encore un moment ta roue... Contre
le droit des gens ei l'usage des cours, je laissais l'ambassadeur sans
réponse, afin de conserver l'amitié des deux rois. Tant que l'on n'au-
rait pas disposé (le la main de l'infante, j'aurais entretenu l'espé-
rance de Charles-Quint et de François... et tous deux auraient ap-
puyé mes prétentions ..et après, que m'importait le mécontentem(!iit
de l'un ou de l'autre? Et voici que le roi Henri a reçu l'ambassa-
deur de France, et, déplus, à ce que l'on m'appreiid, Charles-Quint,
ma'gré ses promesses, a élevé à la pourpre son précepteur, Adrien.
C'est la reine à qui je dois atiiibui r tout ce qui m'arrive : qu'elle
meure donc, qu'elle meure, et comme mon ennemie et comme pa-
rente de l'empereur... Mais ce n'est pas assez : il faut aussi que je
me venge du pape, qui n'a pas craint de m'en'ever ce pouvoir auquel
j'aspirais; et pour cela, j'introduitai dans ce royaume une hérésie
nouvelle. — Anne de Uoleyn vient à [iropos, comme si elle m'eût
entendu. Voyons, par un stratagème, si elle a le courage néces,«airo
pour me seconder. C'est en elle que repose tout mon espoir, et je
laurai bientôt le succès réservé à ma vengeance.
Entre ANNE DE DOLEYN.
■SVOLSEY.
Que votre majesté, madame... 3Iais qu'ai-je dit? Comme je viens
OURNIÎli: 11, SCKiXE II. 339
délaisser la reine en ce lieu, je croyais encore lui parler. Par-
donnez, excusez mon erreur.
ANivr:.
Vous me demandez pardon de ce que vous m'avez donné le litre
de majesté l Pensez-xous donc que ce mot ail choiiuc mon oreille?
et ne voyez-vous pas que je vous dois plutôt des reincrcîmcnts?
Où est, je vous prie, roiïensc? — Plût au ciel, seigneur cardiiuil,
qu'à chaque instant vous commissiez la même erreur, et qu'à chaque
instant je l'entendisse! Plût au ciel, enfin, que je pusse m'cnlcndre
donner ce titre, non plus par inadvertance, mais comme m'appar"
tenant légitimement, dussé-je p/ijer un tel honneur de ma vie!
Quelle femme pourrait se fâcher de ce qu'on lui donne un litre si
beau et si doux? — Héias!
WOLSEY, à part.
Je puis continuer. {Haut.) Vous avez bien raison, madame, tou-
chant le pardon que je sollicitais... Je pourrais moi-même vous dire
bien des choses sur le mot qui m'e-t échappé, et qui, peut-être,
n'était pas tout à fait irréfléchi. Mais ce ne serait pus sans danger,
et il vaut mieux se taire... J'ajouterai seulement qu'un sujet si dé-
licat ne doit pas être ainsi traité en passant. — Le ciel vous garde!
Adieu.
Il fait semblant de s'en alli'v.
ANNE.
Non, non! nous sommes seuls, et je ne vous laisse pas sortir que
vous ne m'ayez confié tout ce que vous pensez.
WOLSEY.
Mais ce secret, vous, femme, vou? aurez le garder?
ANM'
Par le ciel! ce sera le secret de la combe.
WOLSEY.
Et au besoin le courage ne vous manquera pas?
ANNE.
Je vous le répète, vous trouverez tout en moi : silence et cou-
rage... car rien ne peut m'eiïrayer, ni le ciel avec ses châtiments, ni
l'enfer avec ses horreurs.
WOLSEY.
Eh bien! alors vous serez ma reine. Oui, j'espère vous couronner
m Angleterre, si d'abord vous m'engagez votre foi de n'êiro point
ingrate. Car je crains qu'une feinme ne cause ma ruine; et pour cela
je m'efTûiTe de me les rendre amies. L'crniire du monde appartient à
Id prudence.
Aff.VE.
Puisqu'il on est ainsi, je yo'>j.s pronîcîâ £G'js îe serificni le plus ca»
nnel de seconder vos vues
YiVlil.X,
Et coiiiiiie;it?
340 LE SCIlISMli D'ANGLIiTLIlPvE.
AXNE.
Ecoulez moi.
W01.SEY.
Parlez.
A>NE.
Fasse le Dieu toiit-puis'^ant, — si jamais je clierehe à vous nuirr
quand une fois vous aurez mis la couronne sur ma tèle et le sceptre
âmes pieds, que ma grandeur, mon honneur, ma gloire se con-
vertissent aussitôt en honte et en douleur, en ignominie et regrets,
que j'aie le sort le plus di'plcrablc ; que je meure d.ms la disgrâce
de mon ('poui , par la main du bourreau! — Voilà le serment par
lequel je me lie à vous.
\V01.SIV.
Je suis satisfait. Et alin qu^- v^us preniez confiance en moi , el
que nous c mmenciDi's sans retard à marcher uts noire but, écoutez
ce à quoi j'ai pensé. [A part ) C'est la scélératesse la plus noire que
jamais homme mortel ait imiginée, et que le soleil ait ^ue dans
aucun âge. [Haut.) Vous ne l'ignorez pas, le roi vous aime; il se
meurt affolé de vos charmes. Vous savez aussi que Henri est un
homme aux passions vives et emportées; et qu'une fois qu'il a
conçu une idée, rien ne peut faire obstacle à ses désirs. — Eh bien,
cela étant, savez-vous que! doit être, à vous, votre personnage?
Vous devez feindre d'être également éprise de lui, mais que votre
réputation, votre honneur vous empêchent de l'écouter... à moins
que vous ne soyez son épouse. — Ensuite moi je viendrai eiciier sa
passion, et je le conduirai de telle sorte, que nous arriverons bientôt
où nous voulons aller.
ANNE.
Je pensais que nous allions voir quelques prodiges. Car pourquoi
me demander de feindre à moi femme, à moi Anne de lîoleyn?... cela
m'était trop facile, j'aurais employé la feinte rien qu'en ma qualité
de femme et quand même ce n'eîit pas élé pour obtenir le titre de
reine.
WOLSEY.
Voici le roi qui vient.
Il sort.
ANNE.
0 Charles! pardonne si je trahis ainsi ton amour, séduite par
l'éclat d'une couronne. Je suis femme, et l'intérêt m'a vaincue. Je
suis femme, je change et j'oublie.
Entre LE ROI.
lE ROI.
Ah! ce n'est pns en vain que mon âme, soupirant ajrès vous,
m'a conduit vers ces lieux. Mon amour, comme la flamme, voulait
aller vers son centre. Ah! beauté enchanteresse, n'est-ce pas encore
un des miracles de l'amour que cette passion irrésistible qui vous a
JOURNEE II. SCÈNl!; II. 341
goumîs ma volonté? Toutes les étoiles ont ronspirt" enscnibie, et ie
n'ai pu résister, — Daignez me donner celte blmciie main.
ANNE.
Arrêtez, sire. Pourquoi ces plaintes amoureuses? pourquoi cet
oubli de votre grandeur et de vous-:iiôme ?... Ce n'est pas, sire, (joe
je ne sois llatléj des senlimems que vous m'exprimez; non, le ciel
sait tout ce que je sens, toui ce que je |)ense, et combien j'ai lutté,
combattu... Mai» que voulez-vous? vous êtes n;on roi, et je ne suis
que votre humble vassale. — Ah! plût à Dieu, liclasl que vous fus-
siez né dans les derniers rang*, pauvre et obscur!... Kh! quel mérile,
quelle valeur ajoute le sceptre <à un homme qui pos.<ède vos bi Iles
qualités?... Alors j'aurais pu vous entendre, alors j'aurais pu vous
aimer, car vous-même \ous m'auriez donné le titre d'épouse... Voyez
quelle situation étrange est la \6tre, puisque le rang suprême ^ous
est en quelque sorte reproché comme un démérite. — Jlais pour-
quoi vous exprimer ces plaintes, ces regrets? Qu'importe que j'eusse
été digne de vous si le sort m'eiit faite reine?... Vous, sire, régnez,
et laissez-moi mourir.
Elle s'cloignc comme pour sortir.
LE ROI.
Arrêtez, de grâce, arrêtez!
AN\K.
Vous me retenez aisément près de vous.
LE ROI.
Votre beauté m'enhardit.
ANNE
Votre rang m'ôte l'espoir.
LE ROI.
Oui, divinité charmante, je veux vous adorer.
ANNE.
Oui, Henri, il faut que je renonce à vous et que je vous oublie-
LE uoi.
Ne me disiez-vous pas que .«i j'eusse été un homme d'humble nais-
sance vous m'auriez aciordé votre tendresse?
ANNr.
Oui. alors j'aurais humilié ma lierté, j'aurais relevé votre humi-
lité, l'amour m'eût rendue votre égale.
LE rioi.
Vous n'avez pas besoin de vous abaisser. C'est moi qui vous cli-
verai. Je veux vous combler des rn.ir.iues de ma faveur.
A N N E
Voudriez-vous, sire, me voir déshonorée?... Moi, que je cède à un
homme dont je ne serais point la légitime épouse I Rloi que je sois
la maîtresse d'un homme, — cet homme lût-il un roi!... Aon, non,
n'espérez pas vaincre ma résolution; et si vous m'aimez, ne songez
pas à m'ôter mon honneur et ma gloire.
19.
3J2 LE SCIII ■}]:: DAXi.l.'-TLlilU:.
LI-: iioi.
Ne repons«cz p.ns mon ciniour. — Ah! m j'(?tais libre, alors n.fme
que le ciel m'eût fa t le maître uiiiijue du monde, je si'iais venu avec
enipressemeril mcl're à vos pieds mon amour et mon seepire. ftlais,
hel is". je ne puis... je suis marié.
ANNE.
Voilà ce qui justifie ma conduite.
lE noi.
Vous me donnez la mort... accordez-moi, du moin.«, un moment
votre main.
ANNE.
Je ne puis... vous êtes marié .. et il id'csI dc'fendu de vous aimer.
— Dans une situation si cruelle, il f.iutque je m'éloigne... car mon
>ilence vous dirait peut-?ire ce que ma bouche et mes jeux s'ef-
l'orcenl do vous taire. — Adieu, ô mon roi, mon seigneur et mon
maître; je ne veux pas que mes larmes excitent votre attendrisse-
ment. Le ciel voit mon cœur.
Elle soit.
LE IIOI.
Le ciel voit ma douleur et mon désespoir.
Entre ^YOLSEY.
■\vo'..«EV, à part.
Comme il est d' meure iriste et pei sif! Approchons. Si elle a com-
memé, ainsi ip e les apparences me l'annoncent, c'est à mou tour
d'agir. — [Haut.) Que fait la votre majesté?
LE ROI.
Je songe à mourir, Wolsey. — Non, l'fnfer tout entier, avec ses
tourmonis et sc^ gémissements, ne souffre pas une peine égale à celle
que j'endure. Une flamme dévorante consume mon cœur. 0 ciel! je
si-ccombe !... Ce n'est point le feu de l'amour qui me brûle, — c'est
je ne sais quel affreux démon qui a pénétré en moi.
WOLSEY.
Calmcz-\ous.
LE iioi.
Demandez plutôt à la fortune d'être constante, à la lune de ne
l'iii.l changer, à la mer de ne pas suulevcr des tempêtes... car je
si:i-' amoureux d'Anne de fîob yn. — Et >oulez-vous savoir lusqu'où
V I tna pasion? Voulez-vous que je vous apprenne d'un seul mot ma
folie et mes souffran(es?... .«i j'étais libre je l'épousi rais Ht bien
que je ne le sois [las, je ne [luis repoi dre de ce que je fera., car ma
raison a disparu.
VVOLSr.Y,
Sire .. {A part.) Courage, Wolsey, voici l'orcasion! [Haut.] Sire,
une peine aussi cruelle exige un prompt lemède. La vie d'un roi
l'emporte à mes yeux sur le respect dû a sa majesté.
JOURAKl-; II, SCL:NE II. 3i3
LE uni.
Que voulez-vous dire?
VOISlîY.
Sire, je ne l'ignore pas, voire iDujcslé possède plus d'in(cl]i;îcnce
et do lumière (]ue je n'ai la préienliDii d'en avoir; mais daignez
m'ccouter, sauf ensuite à ordonner mcm trépas, ftlouraiit pour voire
service, je mourrai sans regret, ftlil'e fois mon dévouement a été
sur le point de vous p.irlcr avec une franchi e entière; mais il n'esr
pas facile de dire la vérité aux rois. Cepen lant, aujourd'hui, votre
intérêt, votre salut l'exige, et je bannis les vains scrupules. — Sa-
ihez-le donc, sire, vous êtes libre; voire m;!ri;ige ne peut pas se
consiJéicr (ommc vali !e. 11 est contre les lois divines et huinaiins
que vous ayez épousé la reine Catherine, qui avait été d'abord la
femme de votre frèic.
LE ROI.
Ce que vous me dites là a troublé toute mnn âme. — Mais cepen-
dant le pape n'a-t-il pas accordé sa dispense?
WOLsEY.
Et cette considération pourrait vous arrêter?... tout au plus si
une raison seii>h!a!>le aurait le droit de se proiiuire dans les dis»
putes des écoles; vous, vous ne pouvez pas y attacher (i'im[ioitince.
D'ailleurs votre opinion, comme étant celle d'un roi et d'un savant
docteur, réglera celle du public. Qu.md même elle ne serait pas
fondée, quand même vous vnus trouveriez aveuglé par un fol amour
qui vous entraîne hors du droit sens et de l'équité, — qui jamais
atlr buera votre conduite à de mauvaises passions? Qui pourra
janiHis penser cjue vous ne vous soyez point dirigé par le sentiment
de l'utilité publique et par riiisfiiration de votre conscience? — Se-
couez le joug, répudi(Z Catlieriiic, et mettez-ia dans un couvent;
elle fSt une sainte femme; quand on lui pnnioscra ce parti, nul
doitc qu'elle ne racceiitc .'ans mur. mirer. Vous vous êtes marié
sans goût, sans «motir; rompez ces liens odieux, et donnez sa'is-
faction aux impcrieu\ sentiments de votre cœur. Que craigne;:-
\ous?
LE noi.
Eh! '.i".". voulez- vou^ T'c je craigne? — Seu'cment, ce qui m\u)
I arras^e, >.'e qui m'imju.cie, ce sont les moyens d'exécution.
VVi'l.SIiY.
Convoquez voire parlement, et quand il sera assemblé adressez-lui
un discours habile oîi vnus lui direz que votre conscience vous forco
à agir ainsi à l'eneonire du pape; lémoignez que c'est un pur elTct
lie 2cle, et montrez une \\\e aflliction. — Lue fuis séparé de la reine,
vous gérez libre d'apaiser le feu (jui vous consume, et puis nom
prendrons nos arrangen cnts pour que le pape ratili ■ ce qui aura éié
fait. — I our moi, sire, en tout ceci je n'ai d'autre but que >ot e
goût et vos dcsirs.
344 Lli SCHISME D'ANGLt ILIUIE.
LE UOI.
Allez, Wnlsoy, ;i!1pz, fidric scrviienr d'un roi qui vous aime.
Rendez-lui ce rppos dont un fol amoiir l'.i [)riv(>. Assemblez ;iu plus
tôt les conseillers de mon Kl.it. i.c IrouMe où je suis jn'ctripeche
de réllêihir davantage; et d'ailleurs dans les choses graves la pré-
cipital'on sert toujours d'excuse '.
Voilà déjà qu'il me reproche presque mes rclardemcnls. Assu-
rons ma faveur à tout prix Agissons de mam^re que plus tard il ne
puisse pas revenir sur ce qui se sera lait.
Il sort.
IF. KOI.
Oui, je l'avoue, je suis insensé et aveugle, puisque je nie la vérité
que j'adore... Je sais bien que Wolsey n)'a abusé, et que j'ai cru
trop aisément à ses sophistnes... Mais la passion dont je suis plein
a bouleversé ma raison, et me pousse a nicconnaître la vérité et à
croire le mensonge. — Aon, il n'y a [)oint de erime à ce qu'un homme
épouse la veuve de son frère, lénioin le gr;ind patriarche Judas, qui
voulut que son second fils pi il pour femme la veuve de son (ils aîné -.
Cela est foiidé tout à la fois et sur la loi naturelle et sur l'Écri-
lure saillie. Et en effet pour.juoi celle femme n'aurait-elle pas épousé
le ficre de son premier époux, alors sut tout qu'elle n'avait pas eu
d'enfants du pieniier lit? Donc si ce mariage n'avait rien de con-
traire au droit naturel ni au droit écrit, le pape a pu, pour l'avan-
tage du royaume, acioder cette dispense Et quand même il n'y
aurait pas eu ce (irécédent, le pape aurait pu encore agir ainsi,
puisqu'il est le représentant de Dieu sur la terre. <7est doiic moi
seul qui coniesic a tort son pouvoir pour satisfaire ma passion. —
Mais il faut sacrifier la reine, toute chrétienne qu'elle est, à mon
repos, à mon bonheur. — Pardonne, Catherine, pardonne si j'enlève
la couronne a ton front pour la po«er au front d'une auire. Le ciel
m'en punira pei.t-èlre, et le vengera. Peut-être celte couronne que
lu vas perdre aujourd'hui à cause de tes vertus, celle qui en hérite
la perdra quelque jour a cause de sa vanité, de sa luxure et de son
ambition. — Mais j'obéis à mon étoile.
Entre PA«QUIN.
p.\soui\.
Je viens ici réfléchir un peu à l'ocrasion d'un doute qui s'est élevé
dans mon esprit sur mon emploi : Celui qui a un double visage, un
visage a deux faces, ne doit-il pas payer deux fois?
lE ROI, se parlant à lui-même.
Quelle situation que la mienne! si je n'obtiens pas l'objet de mes
désirs, je meurs d'amour, et si je 1 obtiens, je meurs de douleur. -«-
' Que en eosas graves siempre las disculpa
La prisa coït que se hace».
* Voy. la fJciuM, clia|i. XXXVIII.
JOURNIÎË II, SI>:N!î h, 345
Mais puisque en tout état de cause je dois mourir, mourons du
moins a;irès avoir connu le bonheur et la juie.
Il sort
PASQUIN.
11 n'a point voulu me répondre. Trislc métier que le mien! Nous
arrivons l'esprit aiguisé, la plaisanterie à la bouche, — et personne
qui veuille rire! — Mais voici une foule immense qui entre au palais.
Rleltons-nous à cette porte, et je verrai sans doute plus d'un visage
à qui je [)0jrrai demander mon salaire.
Enlrcnt d'un côlé THOMAS LOI.EYN et le CAPITAINE, et de l'autre
CHAULES et DENIS.
BOIEYN.
Que peut vouloir le roi?
LE CAPITAINE.
Puisqu'il convoque le parlement, ce doit être pour quelque grave
motif.
BOLEVN.
Le bruit s'est répandu qu'il voulait nous consulter sur des scru-
pules qui ag tent sa conscience.
PASQCIN.
Patience, seigneur de Boleyn, vous verrez l'ouvrage de Dieu. —
Quant à moi, il y a un cheval dont je n'aime pas le poil.
BOLEVN.
Pourquoi?
PASQUIV.
C'est que naguère il était alezan , et maintenant il est gris pora*
tnelé. — Mais voici les dames. J'ai besoin d'aller vers elles.
Enlrent lus Dames. Un rideau s'ouvre, et l'on voit le ROI et la REINE as-is
la ronronne sur In tête et le sceptre à la main. Près de la Reine est a-siîO
riNl'ANTE. WOLSEYse tient debout deirière le Roi.
CHARLES.
Le roi est déjà sur son siège, ainsi que la reine et l'infante.
BOIEYN.
Voyez quel trouble sur son visage.
vvniSEV.
Sire, votre parlement est assemblé devant vous.
LE IIOI.
Parents, amis et vassaux, qui sur vos épaules robustes soutenc3
cet empire, vous le savez, j'ai été dans le monde catholique sur-
nommé le roi très-chrétien à cause de mon obéissance au pape. Vous
savez aussi avec quel zèle, avec quelle vigilance je me suis tou-
jours opposé à ces erreurs par lesquelles ce monstre de Luther a
jeté le trouble dans notre religion sainte. Enfin vous savez égac-
ment que mes études, mes travaux, mes écrits, m'ont fait ai)pelcr
Henri le Savant. Ainsi donc moi qui me suis toujours appliqué
846 LE SCHISME D'ANGLETEHUE.
non-seulement à éviter, mais ;i coniballrc l'erreur, je n'ir.iis pas, on
peut en ôtre certain, soulever dans la clirélientc de nouveaux sujels
de perturbation. Bien au contraire, pour enlever tout prélexlc aux
hiMéiiipics, ennemis de la foi, je veus ai ronvoquds en parlement
dans l'unique but de lassurer ma conscience. — Veuillez tous m'é-
couler. — Votre reine Catherine, — hélas! à ce nom je me sens at-
tendri cl mes jeux se remplissent de larmes, — ce modèle de vertu,
q ie j'aime de loule mon âme, — oui, je m'estime plus heureux du
titr.' de son époux que d'être roi de deux royaumes. — Catherine,
personne ne l'ignore, avait été précédemment la femme de mon
frère. C'est pourquoi son niariape avec moi ne saurait être valide; et
voyant que je ne suis [loint k'^iliiricment marié avec elle, je rends
la libellé à ma conscience. Le ciel m'en est témoin, je ne me sépare
d'elle qu'avec une vive douleur. Biais il le faut; et pour accomplir
mon devoir, je lui reprends une couronne et un sceptre qui ne lui
aiiparliennenl pas. Pe la sorte je me conduis en roi clirélit n jjuisque
je il f pose une femme, une sain le qui m'est plus chère que moi-même...
Dieu sait ce qu'il m'en coûte, mais il m'a commandé cet acte, et je
lui obéis. — L'infante doîïa Marie, vert rameau de re noble Ironc,
assure ma succession; et bien qu'issue d"un mariage dissout, elle
(bmeure p^incl'S^e, et je la reconnais solennellement pour ma (iile
et mon héritière. — Et vous, Catherine, allez, allez en un I:eu où
voiis pleuriez votre fortune, et où vous deveniez l'èlonni ment et le
di'SL'spoir de l'envie; allez, soit en Espagne au()rès de l'empereur
Ch.irles-Quint, votre neveu ; ou b'ea dans un couvent, seul séjour
qui convienne à vos mœurs ei à votre pi"lé. Pour moi, qui sens pro-
fondément le chagrin que vous pou\cz é| rouver, je renonce à vous
voir .. votre vue serait trop pénible à mon cœur. Et si par aventure
quelqu'un de mes vassaux osait s'élever contre un lel acte, il encour-
rait ma colère et payerait de sa tète tant d'audace.
L\ RFINE.
Daignez, sire, m'éeouter... si toutefois mes sanglots me per-
mettent de prononcer quelques pari les... Mon Henri, mon roi, mon
seigneur, mon maître, mo!) époux bien aimé, — car je veux encore
vous donner ce nom dans lequel jadoreun sacremciii, — ce quim'af-
fli^e, ce n'est pas d'être exilé»' du trône, re n'est pas de voir dé-
poiiller mon front de la couronne cl de voir briser le sceptre en
ma main; je laisse à l'ambition a regret er ces vains Iropliécs que
la mon loi ou lard nous enlève : mais je m'aillige de me voir dans
votre disgrâce, de songer que je suis [lour vous un sujet d'ennui,
et .!e \ous avoir disposé, - je ne sais comment, — à une aussi rigou-
reuse extrémité. Et si vous n'êtes pas convaincu de la sincérité de
mon langage, mctlez-moi dans une uliscure prison où mes jeux ne
puissent apercevoir la douce lumière du cie', fiiles-moi conduire
au fond l'une forêt où je n'aie pour compagnie que les animaux
sau\agcs, ou bien encore au milieu des mers sur un rocher dé-
jOLUM';i'; II, si:M-: ii. si:
poiiilië... Oui, quelque piirl. que ( c soit, je vivrai coiilcnle, pourvu
qucjesailie, mon seigneur, que j';ii trouvé grâce devant vos ycu\,
cl que je puisse vous nommer mon opoux. - VA (luand bien niomr,
disposée à vous complaire en tout, je ne rcgrellcrais [las de me voir
éloigner de votre personne, hcliis ! sire, pourrai-je être tranquille on
songeant que par votre cooduiie \ous pouvez donner prétexte à de
rcuveaux troubles? Eh quoi ! vous, roi très-chrétien, vous si prudent,
si religieux, vous si longtemps la glorieuse colonne de l'Eglise, vous
qui avez confondu avec tant de sagesse les erreurs de Luther, \ous
pouvez mettre en doute la lumière du soleil! — Je suis moins s.i-
vante que \ous, mou seigneur; mais quand il s'agit des choses de ! i
foi, je crois, les yeux fermés, que le voyageur qui navigue sur l;i
mer s'expose à une (in déplorable quand il veut enlever au pilote le
gou\ ornement du vaisseau. Les schisnies et les hérésies se produi-
sent d'abord sous un masque de piété, et rejettent bientôt un \n i\
déguisement. Prenez garde, seigneur, de vous laisser glisser peu à
peu sur une pente rapide oîi la chute à la fin est inévitable. Le sou-
verain pontife est le représentant de Dieu, et comme Dieu même il
peut tout : voilà ce qu'on m'a enseigné et ce que je sais. C'est à lui
que j'en appelle, et j'irai à Rome lui demander justice Je pour-
rais, il est vrai, me reliier en Espiigne, où le victirieux Charles me
donnerait son appui- mais cet appui je ne le désire ni ne 1 invoque;
car je ne veux pas demander vengeance contre vous; car si j'av.ns
pu un moment solliciter une vengeunce, mon cœur, oui, mon cœur
même vous servirait de bouclier, et c'est sur lui que j'appellcraii
tous les coups qui vous seraient destinés. Je ne veux pas, non plus,
me retirer comme religieuse dans un couvent; car si je suis marire,
vainement pretjdr;iis-je un autre état. Ainsi donc je demeureiai
dans un de vos palais, sous un toit que vous aurez habité, et ia
quand je mourrai, on saura que je vous ai toujours aimé et reconnu
pour mon maître et mon bien, pour mon roi et mon époux. — [Le
Boise lève et s'éloigne peu à peu accompagné de Wolsey.) Quoi!
vous vous éloignez?... Mais, hélas! si je dois vous voir irrité, i!
vaut mieux que je ne vous voie pas; il vaut mieux que je meure ci
que je vous épar;;ne de nouveaux ennuis. [Le Roi sort.) HcLis! in-
fortunée, le soleil qui m'éclairail a disparu, et me voilà plonge ■.
dans les ténèbres.
ciiAtiirs,
Je n'ai jamais vu un spectacle |)Ius triste.
LE CAPrr.VIXE.
Quelle tyranniel
Il sort.
D0I,EV\.
Quelle cruelle injurel
CIlARLrS.
Je vaii porter eu France cette nouvelle^ et puisque i" mariaga
3<8 LE SCII1S.MK D'ANGLETtïtRE.
n'est point légitime, mon maître ne voudra pas sans doute épouser
1.1 princesse. — Retournons en Fiance; laissons se Irrminer ce di-
voice, et puis, je reviendrai au |ilus loi célébrer mon marijige.
Cliailes el Di'ui» soiU'iit.
LA Kl INE.
Marie?
L'IM AME.
Aïadamet
lA HEINE.
Embrassons-nous pour la dernière fois.
L'iM AME.
Hélas! que puis-je vous dire au moment où je vous perds? — Que
Blés lafmes vous parlent pour moi.
A'J moment où la Reine et l'InCmle viennent de s'emljrasst'r, WOLSEY entre,
et il prend la main de l'Iii'anle, pour la tirer à l'écart.
WOLSEY.
Madame, le roi vous attend.
LA REINE.
Quoi! vous ne m'accordez pas un moment de répit? — Vous ne
traignez pas, tyran cruel, de détacher la vigne de l'ormeau? —
^dicu, ma fllle.
l'infante.
Adieu, madame.
la RîilNE.
Que le ciel pitoyable vous rende plus heureu.'e que ne l'a été
votre mère. — Cardinal, au nom de Dieu, qui est le juge suprême,
je vous en conjure, conseillez bien le roi.
wolsby.
Le roi est un prince éclairé; il n'a nul besoin de mes conseils, et
je n'ai que peu dinduence sur lui. — Pardonnez moi si je vous ôte
ce dernier plaisir.
Il sort a\PC l'Ii famé.
la reine.
Oui, je vous le pardonne, bien que je voie avec douleur la brebis
iinoccnie au pouvoir du loup dévorant. — Seigneur de Boleyn, les
;licveux blancs inspirent le respect à la jeunesse : montrez au roi
lou e sa faute.
BOLEY.V.
Le roi est d'un caractère emporté; et je n'oserais m'exposer à sa
fureur. — Dieu vous console, madame ; mais je ne puis risquer ainsi
ma vie.
Il sort.
LA REINE.
Anne, puisque la beauté a le privilège de toucher les cœurs les
plus insensibles, ail z au roi, parlez-lui avec bonté en ma faveur,
portez-lui mes soupirs, dites-lui ma douleur et mes larmes. [Anne
JOURNÉl' m, SCÈMi I. 34^
la salue et sort.) Kh bieiil voila que lous m'ont nbandonnée. La
ni.ijpstc n'a plus de courtisans. Je n'ai jjIiis même [icrsotme à qui
me plaindre, seule consolalion des m.illieiireu\.
MAIir.l'KlUTK
Madame, j'ai vu vos dis;iiàces, et je reste pour les pleurer avec
vous. Je mets ma vie à vos pieds, daignez en disposer; Slargucrile
Pôle ne veut d'autre gloire que de mourir pour son Dieu et pour
vous. — Où irons-nous, madame?
LA RF.IXF.
Dans un château royal. — Ah! palais perfide, mer trompeuse
et funeste, catafalque recouvert de drap d'or, Ci^veau funèbre où
se garde une vaine majesté réduite en poussière, sépulcre blmchi
*rù 1 on ensevelit les vivants... ah 1 malheureuse cour, royaume infor-
tuné, que Dieu veille sur vous! et vous, Henri, hélas! que le ciel
vous ouvre les yeux!
JOURNÉE TROISIEME.
SCENE I.
Une salle du palais.
Entrent CHARLES et DENIS.
CHARLES.
Que m'apprends-tu là?
DEMS.
Voilà, seigneur, ce qui se pa-se.
CUAriLFS.
Anne m'aurait quitté si pro mplciiicnt ! — Mais pour ,uoi s'étonner
de l'infidélité d'une femme? — Je suis allé en Fiance, j'ai raconté à
mon roi le divorce de Henri et les troubles qui en avaient été la suite,
et il a ordonné qu'on ne lui parlât plus de l'union projetée entre le
dauphin et 1 infante. Sur ces entrefaites, mon père est venu à mourir;
cl moi, tout ensemble afdigé de sa perle et joyeux d'un événement
qui mi' rendait libre, j'ai soumis mon mariage a i'a(iprobatien du
roi, et l'ayant obtenue, j'ai pr.s congé de mes parents et de mes
amis, qui lous applaudissaient a mon bonheur. — Avec quelle ardeur
je venais! Combien de fois j'ai accusé la paresse des vents, qui re-
tardait mon vaisseau 1 Avec quelle joie je me figurais être dans ses
bras!. .Comme j'aimais à me représenter la joie que l'ingrate elle-
même pourrait en ressentir "... El elle est rrariée!
DENIS.
Depuis que vous avez quitté ce royaume soule\é à la suite de oe
déplorable divorce, le roi a épousé secrètement Anne de Boleyn,
111 30
350 Lli SCHISME irANGLETERRK.
et l'on dit mfme que c'est l'iisnour qi)i lui a fait prendre le parti
de répudier la noble et pieuse (lallnrine. Enfin, ce qui est positif,
e'est que le roi vit aujourd'hui avec Anne de Doleyn. Quant à la
reine, inébranlable en sa resolution, clic se tient dans un pauvre
château, près de Londres, où eili' a souflert mille disgrâces. Voilà ce
qui s'e^t passé depuis que nous avons quitté ce pays. — Maintenant,
seigneur, si vous m'en croyez, vous vous consolerez de ce malheur
et vous retournerez en France le plus tôt possible; car un plus
long st^jour à Londres vous euposerait à mille dangers.
(llAItLES.
Oui, je repartirai, si touiclois laniour et la jalousie ne me tuent
pas. Mais avant de retourner en Fr;mce, je veux voir la nouvelle
reine. Quoi qu'il doive m'arrivtr, il faut que je lui parle... Mais qui
peut venir au palais avec un coitege aussi considérable?
DEMS.
Cette pompe nous dit que c'est le cardinal Wolsey.
ciiAKi.ns.
Laissons le, suis-moi; je te dirai ce que j'ai imaginé pour voir
Anne de Boleyn.
DENIS.
Songez aux périls que vous courez.
ÇH.\RLES.
Ne cherche p^as à m'en dissuader. Quelque sages que soient tes
conseils, je ne saurais les écouter en ce moment.
Ils sorient.
Entient WOLSEY, repoussant PLUSIEURS SOLDATS qui lui présenlent
des plaçais, et PaSQUIN.
WOLSEV.
Qu'ils sont insupportables avec leurs [dacets! Laissez-moi... vous
m'ennuyez... Que personne ne me suive.
PREMIEIl SOLDAT.
Quelle tyrannie!
DEUXIÈME SOLD.iT.
Quelle cruauté!
TREMIER SOLDAT.
Quelle iasolencel
Il sort-
DEUXIÈME SOLDAT.
Que le ciel l'en punisse!
PASQUIN.
A moi, seigneur cardinal ?
VVDLSr.Y.
Qu'y a-t-il de nouveau?
'Culte pelile scène est une pciniiir« li le c de rjccu-îi! que les ministres en Espagne,
au dix-spplième sicck-, faisiienl souvent aux pauvrcb soldats «jui reYaiïieul estr'»?»:*»
n nus, de la guerre. Ou sait le soil de Cervanlts.
IliOlt'.
JOURNÉE III, SCÈMÎ I. 381
PASQUhX.
Je viens étonné, émerveillé, confondu, d'une certaine chose que
j'aivue.
■WOI.SEV.
Qu'est-cedonc ?
PASQUIN.
Votre sépulture. — Vous faites construire une bien belle cha-
pelle... C'est une bien grande cage pour un si petit moineau!
Riais savez-vous mon idée? c'e.«t qu'on ne vous y laissera pas entrer.
WOLSEY.
Fou, sot, malicieux coquin, ,>ors du palais, sors à l'instant; et ne
l'avise jamais d'y remettre les pieds.
PASQUIN.
Voilà qui est fait.
Il 8ort.
Entre ANNE DE HOLEYN.
WOLSEV.
Permettez que je baise les pieds de votre majesté.
ANSE.
Levez-vous.
WOLSEV.
Maintenant que votre majesté vit dans la sphère du soleil, j'ai à
lui demander une grâce.
ANNE.
Que pourrais-je vous refuser?... Dites-moi, cardinal, ce que vous
désirez.
WOLSEV.
Je voulais aujourd'hui demander au roi la présidence du royaume.
Je compte la demander en votre présence, et si vous voulez bien
me seconder, je suis sûr de l'obtenir.
A\NE.
Cela n'est plus possible, on en a disposé. Je ne savais pas votre
désir, et je l'ai fait donner à mon père.
WOLSEV.
Je n'aurais pas cru, madame, que votre majesté en eût disposé
sans s'informer de moi auparavant si j'y avais quelque prétention.
ANNE.
Et pourquoi?
WOLSEV.
Il me semblait que vous deviez avoir plus d'égards pour moi que
pour votre père même. Car si lui vous a donné l'être, moi je vous
ai donné la couronne ; par lui vous êtes femme, et par moi vous êtes
reiue; et par conséquent vous me devez a moi une toute autre re-
connaissance. Mais que votre majesté y songe bien : la porte par
où elle est entrée au palais n'a pas été fermée, et celui qui l'a fait
352 LK SCHISME D'ANGLETERRE.
ouvrir pour une reine inju-ite et lyrannique, celui-là pourra l'ou.
¥rir encore pour une reine ingrate.
Il tort.
A^^•E.
Quoi ennui; quel supplice, au milieu des grandeurs, de voir sans
cesse devant ses yeux celui a qui l'on en est redevable! et surtout
quelle liurMÎ'iation, quel déplaisir rnnrlcl d'entendre ce bienfaileur
indolent vous reprocher à disque instant la gloire où vous êtes! ..
Il Lut que je me délivre de WoL^ey. Il m'appelle ingrate... il me
mpnace... Non, il ne me chassera point du palais. C'est moi, oui,
ce sera moi qui abattrai son orgueil.
Entre LE ROL
LK ROI.
Voici une lettre que j'ai reçue de Catherine, et j'ai voulu vous la
remeiirc sans l'avoir lue auparavant. Ouvrez-la : mon amour et
mon attachement vous devaient relie preuve de confiance. Ce sont
sans doute les plaintes d'une femme abandonnée.
A.N.NE.
Pourquoi me proposer de voir une chose aussi pénible?— Non, je
vous rends celte lettre fermée, lisez-la, et répondez-y, et montrez
de la pitié. N'oublions pas ce qu'a été jndis cette pauvre femme.
N'oublions pas qu'elle a été voire épouse et ma reine.
LF, KOI.
Je sui> beurcux de trouver m vous tant de générosité Que vous
êtes bonne et sensible! et combien peu vous connaissent ceux qui
vous croient un cœur vindicat f et méchant! .. Je vous ai tant de
reconnaissance de votre procédé, que pour vous comfilaire je bannis
dès aujourd'hui l'infante Marie de mon palais et de m'.n cœur. Elle
ira partager la vie du sa tr!>te mcie. Je vous montrerai ma réponse,
puisque vous m'autorisez a lui écrire.
ANNE.
Certainement, mais je ne désire la voir que pour juger de la façon
dont vous lui é rirez.
LE lîOr.
■Vous n'y trouverez que de vaines protestations destinées à con-
soler un cœur riialheurcux.
ANNE, à part.
Je veii voir celte lettre .. pour y ulis^er du poison. — {Haut.) Je
vous remercie, monseigneur, de l'idée que vous avez eue de ren-
voyer l'infante. .le vous donnerais pour cela seul mille caresses.
Mais j'aurais un plus grand plaisir et aufsi une plus grande recon-
naissance, si aujourd'hui votre di.-grâce frappait une autre personne.
LE ROI.
Et qui pourrais je épargner, alors que je bannis loin de moi ma
propre fille? Parlez, qui a pu vous afiligcr?
JOUUNliK m, SCÈNE I. 323
A\M'..
Un liomine qui m'a jiailé avec insolence,
IF. KOI.
Que dites-vous là?... un licmnic a oiilrngé la divinité que j'adnre?
un iiomme a été assez iiardi pour \oiis manquer de respect? .. J'ai
pu entendre pareille chose!. • Je veux savoir son nom. Achevez,
ANNE.
Je n'ose vous dire que cet homme, c'est...
LE uoi.
Qui donc?
ANNE.
Le cardinal Wolsey.
I.K ROI.
Quoi! Wolspy vous a olTenS('o, et c'est de lui que vous vous plel-
gnez? — J'av;iis de l'alTection pour lui; mais une fois qu'il vous a
déplu, je ne saurais l'aimer. — Allez-vous en, qu'on ne \ous voie p :s
avec moi, et croyez qu'aujourd hui même Wolsey sera puni de son
insolence.
ANNE.
Je vous baise les pieds. — (.1 part.) Si je réussis dans mes des-
seins, je pourrai me dire heureuse. Mais je ne serai satisfaite que
lorsque je régnerai paisiblement sans avoir à craindre ni Wolsey ni
Catherine.
Elle sort.
Entre PASQUIN.
PASOUIN.
Puis-je entrer jusqu'ici sans permission?
LE ROI.
Qui te l'a refusée?
PASQUIN.
Un personnage qui quelque beau jour vous la refusera à vous-
même. Oui, si cela passe par la tête du cardinal Wolsey, il vous
eiilera comme il m'a exilé.
Entrent les DEUX SOLD.\TS.
PREMIER SOLDAT.
S;re, c'est vous qui êtes mon roi. Si je vous ai bien servi, si pour
votre service j'ai cent fois risqué ma vie, d'oij vient que le cardinal
méconnaît mes droits et me mal'.raiteT
Entre WOLSEY.
WOLSEY, aux Soldats.
Qu'est ceci? ne vous ai-je pas déjà défendu d'entrer? Pourquoi
braver ainsi ma défense?
LE ROI.
C'est bien, cardinal... c'est bien, Wo'sey, il suffit.
334 LE SCHISME D'ANGLETERRE.
WOLSEY.
Sire, j'ai voulu siulemcnt épargner à voire majesté les ïmportu-
Bités de ces inendiaiits.
LE iior.
Je vous crois. Mais le meilleur moyen, c'était de venir au secours
de ces braves gens avec l'argent que vous avez à moi. Dès te jour
vous n'êtes plus mon chancelier; je confisque vos biens, amassés
par l'avarice et la rapine, et qui appartiennent à ces pauvres sol-
dais. (Aux Soldats.) Vous pouvez aller piller ses maisons, je vous
y autorise.
WOLSEY.
Ainsi il ne me restera que mes regrets et mes larmes, et vous ne
me laissez rien pour vivre?
LE ROI.
J'aurais pu vous ôter la \ie,.. vous l'avez mérité. Je vous la laisse
pour vous punir davantage. Oui, vivez, vivez; car le plus cruel
supplice pour un avare et pour un ambitieux, c'est de se voir sans
Liens et sans pouvoir.
Il sort.
PUEMIER SOLDAT.
C'est bien fait! je suis content de vous voir ainsi puni.
Il son.
WOLSEY.
Maintenant cet homme passe devant moi sans crainte ni respect.
DEUXIÈME SOLDAT.
Je souhaitais vivement un jour comme celui-ci. C'est un juste
châtiment du ciel!
Il sort.
WOLSEY.
Se p9ut-il que ces hommes me traitent ainsi? — Ah! vienne
bientôt le terme de ma vie, pour qu'elle serve d'enseignement aux
ambitieux!
PASQuiN, contrefaisant Wolsey.
Sors, Pasquin, sors à l'instant du palais, et ne t'avise plus d'y
remettre les pieds. Je te le défends !
Il sort.
WOLSEY.
Il ne me manquait que ce dernier outrage! — Tout est fini! — Ahl
douteuse astrologie, tu ne m'avais que trop bien averti, en me di-
sant qu'une femme serait ma perte. — Hélas! Anne de Bolcyn, en
vous élevant jusqu'au ciel je suis moi-même tombé dans un abîme
de malheur. Ah! plai.'e à Dieu, ingrate qui poursuis ma perte, que
tu aies uu sort pareil au mien! puisses tu finir comme moi! puisses-
tu même être condamnée par ton époux inconstant à périr de la
iHiuia du bourreau l
tl sort.
JOURNÉE III, SCÈNE II. 3oîî
SCÈNE II.
Une campagne aux environs de Londres.
Entr. nt L.\ REINE CATHERINE et MARGUERITE POLE.
RIAnCUERITE.
PreneiT, madame, quelque di^tiactiou au milieu de celle cam-
pagne, dont l'aspect divertira votre douleur. — Voyez comme elle
est iigréablement éclairée par l'aurore. — Quoique vous ne sortiez
pas de la tour, ce n'est pas une prison.
LA REINE.
Crois-moi, Marguerite, pour les malheureux il n'y a point d'autre
distraction que leur chagrin.
MARGUERITE.
Mon oncle Renaud Pôle vous envoie secrètement cette chaîne.
LA REINE.
Je lui dois toute la j le qu'il m'est permis d'éprouver. Votre dé-
vouement à tous deux pénètre mon cœur.
MARGUERITE.
11 est pauvre, et ce n'est qu'un ténioignage de son bon vouloir.
LA REINE.
Dieu vous récompense de votre pitié! — Mais pendant que je
foime un bouquet de ces brillants œillets et de ces roses gracieuses,
répète-moi celte chanson que tu as coutume de me chanter.
MARGUIRITE.
Eh quoi! celte chanson aujourd'hui peut-elle vous plaire cncoie?
LA RFINE.
Oui, elle fut composée pour moi, et je puis dire de mon sort ce
qu'elle dit de ces fleurs :
Car hier on admirait mon éclat,
Et aujourd'hui je ne suis que l'ombre de moi-même.
MAHCUEniTE, chantant.
Fleurs charmantes, apprenez de moi
La distance qui sépare aujourd'liiii d'hier;
Car hier on admirait mon éclat.
Et aujourd'hui je ne suis que L'ombre de moi-mâme.
Entre WOLSEY.
woLSEY, à part.
Car hier on admirait mon éclat,
Et aujourd'hui je ne suis que l'ombre de moi-même.
J'arrive ici attiré par les accents de cette douce voix. Les échos
l'ont portée à mon oreille, et elle m'a réveillé comme d'un .songe.
Recoiîiinence à chanter, belle villageoise, recommence à chnnler e'.
à me rappeler ainsi les deux moments, si différents, de ma vie.
536 LE SCIIISHIE DAN'GLETEURE.
MAKGUEHITE, à [a Reine.
Quelqu'un vient.
LA HEINE.
Abaisse ton voile sur ton visage.
marguk:,itg.
C'est, je crois, Wolsey.
LA Rr.INE.
Je ne m'explique pas sa venue en ce lieu. Je serais curieuse û n
Bavoir le moiif.
WOLSEY.
Belles villageoises, si votre cd'ur est aussi généreux que votre
voix est douce à l'oreille, secourez, je vous prie, un vieillard bien
pauvre et bien à plaindre. Je viens aujourd'hui demander l'aumône,
moi qui pouvais hier la donner aux autres. Je suis un assemblage
de confuses énigmes. Je suis tel que de moi l'on pourrait aussi
chanter :
Car hier on admirait mon éclat,
■ Et aujouid'hui je ne suis que l'ombre de moi-même.
LA REINE.
Ne te trahis point, Marguerite. (Â Wolsey.) Qui a causé votre
Tuine?
WOLSEY.
Une ingrate.
MAur.uERiTE, à part.
II devait périr par l'ingratitude.
LA REINE.
Pour qu'une femme ail travaillé à vous nuire, à vous dépouiller
<le vos biens, — il a fallu qu'elle ail eu à se plaindre de vous.
WOLSEY.
Au contraire; Dieu me châtie, je pense, de ce que j'ai trop faiJ
pour elle.
LA REINE.
Vous auriez dû vous attacher à des personnes qui vous en auraicn
été reconnaissantes.
WOL«EV.
Je crains au contraire que si j'eusse servi une autre personne, au
lieu d'avoir un ennemi je m'en serais fait deux.
LA RELNE.
Êtes-vous réduit à la misère?
WOLSEY.
< ue vous dirai-je? Je suis oblifié d'avoir recours à la pitié d'au-
trui, ce qui est le comble de l'abaissement.
LA REINE.
Vous a ez Irouvé en moi votre remède, et moi j'ai trouvé en vous
.mon sotilngement, puisr;ue j'ai vu un homme si malheureux qu'il
a besoin de mue seocurs.
JOURNEB III, SCENK H. 3^7
WOLSPV.
Quoi mes peines sont pour vous une consolation I
LA UEIMÎ.
Oui , puisque, — toute pauvre que je suis, je vous puis secourir.
Prenez, prenez celte chaîne.
WOl.SEV.
Si le ciel vous a faite aussi sensible aux maux des aulres que vous
êtes libf'rale, ne me refusez pas une conol.ition après m'avoir accordé
vos secours, — et je vous serai reconnaissant toute ma vie.
L4 lu INT.
Puisque vous desirez savoir qui je suis, — sachez-le : Si vous êtes
le plus malheureux des hommes, je suis, moi, la plus infortunée des
femmes. Je donnerais beaucoup, Wolscy, pour vous consoler. {Elle
soulève son voile.) Me rcconnaissez-\ous?
WOl.SEV.
Ah! je vois en vous l'âme la plus belle, la plus sainte que l'uni-
vers puisse adorer. — Oh ! combien on se trompe souvent dans ses
bienfaits. Jugez vous-même si je dis vrai, puisque Anne de Doleyn
m'exile el que Catherine me secourt.
MAlîCUrUITË.
Madame, j'aperçois des hommes d'armes qui viennent de ce côté.
Wdl.SF.Y.
Us viennent sans doute à ma recherche. S'ils me trouvent, s'ils
m'arrêtent, ils me tueront. — Ah ! je ne veux pas leur donner cette
joie. Je me punirai moi-même. Je vai.< me précipiter du haut de ces
rochers, et ainsi ma mort sera l'image de ma vie.
Il sort.
Enlrent le C.\PITAINE, l'INFANÏE, et des Soldats.
LE cai'itainp:, à la Reitœ.
Le roi mon seigneur vous envoie, bannie de la cour et déshéritée
du trône, la pr ncesse fliarie.
l'infante.
!Mon père ne pouvait pas me procurer une plus grande joie. C.ir
si je vis prés de vous, madame, que m'importent la couronne et !e
sceptre?
LA UF.INE.
Moi non plus je ne regrette pas l;i couronne et le sceptre, je rc
regrette pas le monde. Tout ce que je désire, c'est de ne pas vous
perdre. — [Au Capitaine.) Comment se porte le roi?
LE CAP1TAI.\E.
Votre vertu vous a bien inspirée. — [Il lui donne une lettre.) Voici
la réponse qu'il m'a ordonné de vous remettre.
LA REIXE.
Ah ! je ddis être morte, puisque je r e meurs pas avec un si grand
sujet de joie... en voyant dans mes mains une lettre du roimonsei-
gneurl — Y a-t-il au monde un plus grand bonhejr, une plus
338 LE SCHISME D'ANGLETERRE,
prande gloire? — Dites à Henri, à mon seigneur, à mon (^poux, rem
Lien mon cœur apprécie une telle faveur. Je lui rn ai tant de rrcon-
naisîance, je suis pénétrée de tant de joie, que sans doute ce plaisir
me coûtera la vie.
Tons le» personnages sorlenl
SCÈNE III.
Une salle du p^ilais.
Entre le ROI.
LF, ROI.
Ail ! dans quelle confusion , dans quelle inquiéiude vit l'homme
dcloval! Que de soupçons l'assiègent! que de craintes l'environ-
nrni!... Désireux de savoir comment sont reçues dans ma cour les
nouveautés relatives à la religion, je viens, comme un argus, écouter
ce i;ui se dit de moi dans le pa'ais... Cet endroit est (avorab'e...
J'apprends ainsi à connaître les vassaux qui me sont fidèles.
Il se caclie deniore la l.ipisserie.
Entrent CHARLES, THOMAS DOLEYN et DEiNIS.
CIIARLIS.
je vous fais sur tout cela mon compliment.
COLF.VX.
Regardez-moi toujours comme votre serviteur et votre ami.
CIIASLES.
Ayant à me plaindre de mon roi, je viens implorer la protectioD
du roi Henri.
DE.MS, à part.
Il donne à son retour un excellent prétexte.
Entrent ANNE DE BOLEY.X clJEANNE SEY.MOL'R.
BOLEYN.
Voici la reine.
CHARLES.
Permettez-moi, madame, de me prosterner à vos pieds comme un
nouveau vassal qui vient vous offrir ses services. Donnez-moi votre
main, et je pourrai dire que c'a été là le motif de ma venue. Je
vous demande humblement justice dun outrage que m'a fait la
roi.
DENIS, à part.
Il feint à merveille.
AXNE.
Le roi vous a outragé?
CHARLES.
Oui. madame.
El comment?
JOLliMili Ili, r^iiÈMi III. 359
CIIAiii.KS.
I-endant mon absence il m'a ciiicvc ce qui m'appartenait.
ANNE, à part.
Je le vois, c'est de moi qu'il veut i)ar',er (Haut.) Et que vous a-t-il
donc pris?
cirtiiLES.
Une forteresse qui paraissait inviticib'e, mais qui à la fin s'est
livrée à lui.
ANNE.
[I n'y a point de forteresse qui puisse résister à la majesté royale.
CHARLES.
Il est vrai, tout se soumet à un roi.
ANNE.
Cette forteresse vous appartenait donc?
CHAKl.KS.
J'en avais l'heureuse [lossession, et je me flattais de la conscrvei
toujours en mon pouvoir. Mais à la fin tout change.
ANNE.
Je vous jure de vous donner satisfaction aujourd'hui même, s'Q
en est pour votre injure.
r.HAULFS.
Il n'en est point.
Le croyez vous, Charles?
C'est impossible.
Jeanne Seymour?
Madame?
ANNE.
CHAULES.
ANNE.
JEANNE.
ANNE.
Que les musicieni descendent au jardin. Je vais m'y rendre.
(Jeanne sort, A Th. Boleyn.) Monseigneur, !c roi attend.
BOLEYN.
Je vous obéis, madame, comme je le dois.
Il sort.
ANNE.
J'ai voulu, Charles, demeurer seule ici avec vous, afin de vous
parler et de vous dire que l'on peut donner satisfaction à voire ou-
trage. Aimée par un roi, et par lui servie, adorée, quelle résistance
pouvait faire une femme?
CHAULES.
Que me dites-vous là?
LE uoi, à part.
Qu'ai-je entendu?
CHAULES.
Si vous me disiez : « Vous vous êtes absenté, et dès lor» vous ne
.VjO lk S' iiismk iyANGLi:Ti:nRîi;.
Jevez accuser qi;c *oi;s seul, car il n'y a point de fcmtiie constanle
d.ms l'ubsence, m ce ser.iil bien '. mais l'ordre du roi ne pculètre volrc
justilitation, car l'aulorilé royale n'a poiiit d'aclon sur la \olonlé
qui demeure toujours libre. — Tenez, reprenez ces lellrcs meuleuses,
reprenez ces gages trompeurs : ces sou\enirs d'un autre temps ne
sauraient demeurer en mes mains alors que, fuyant comme Ulysse,
je veux fermer l'oreille a la voix d ui c autre Circé. — Mais, b<?las!
pourqi.oi prononcé-je res plain'es? Vous clés femme, et comme
femme, vous m'avez iralii.
Il lui rend dos 1. Uicj, cl toil u\cc Denis.
Arrêtez, Charles, arrêtez! Hélas! malheureuse, tout à la fois libre
et esclave, mon âme hésite incortaice entre 1 amour et 1 obéissance.
Elle sjit.
LE noi, sortant de derrière la tapisserie.
Qii'ai-je entendu, ô ciel! dcvais-je craindre une pareille dis-
grâce?... Ah! sort injusle, rigoureux destin! moi, je suis trompé!
un autre avait possédé avant moi celle qi.e j'ai élevée au rang su-
prême !... et mps yeux ont vu se voiler d'un sombre nuage le bril-
lant soleil que j'adora s!... Voici une'leltre qu'tl'e a laissé tomber.
\'(i_vons-ia ; que je m'assure de mon malheur. [Il raviasse une lettre.)
C est son écriture! iLisaJit.) « ^ousêles, Charles, mon bien et mon
amour. » C'est donc ainsi qu'elle lui parlait! c'est ainsi qu'elle lui
prodiguait ses tendres.«es! — Biais pourquoi m'élonner qu'elle lui
ait écrit ces douceurs, elle qui tout à l'heure encore disait sous mes
jeux : « Mon âme hésite incertaine entre l'amour et l'obéissance. »
Biais je ne >eux ]ias qu'il y ait aucun doute sur ma gloire. {Appe^
lanl.) Holà! gardes!
Entre. le CAPITAINE.
LE CAPITAINE.
Sire?
LE ROI.
Que sans égard pour la majesté, la reine à l'instant même... J'êi
dit la reine, je m'exprime mal. Que celle femme pcriide, que cette
hypocrite enchanteresse... que ce serpent, ce basilic, qu'Anne de
lioleyn, enfin, soit sur-le-champ arrêtée, et qu'on la renterme dans
le chàleau de Londres, qui est en face du palais. — Qu'on arrête
également ce Français qui a été ambassadeur, et que Ion trouvera
dans le palais. (Le Capitaine sort.) « Mon âme hésite incertaine
entre l'amour et l'obéissance. » Celle qui hésite est déjà coupable
par la pensée, et cela suffit. La femme qui hésite une fois n'a plus
le pouvoir de résister. — Hélas! ingrate, vous être élevée si haut
pour tomber dans un abîme de honte! mais une élévation si étou-
nante ne pouvait pas être durable.
JOURNÉK lll, SCÈNE III. 361
Entre THOMAS DE BOLEYN.
BOLEYN.
D'où viennent, sire, ces cris? Il faut que la douleur soit bien
grande pour soumettre ainsi la majesté.
LE ROI.
Hélas 1 mon cher Boleyn, je vous ai confié l'administration de
l'empire, comme à un homme sage et prudent; je vous ai nommé
président de mon royaume : vous ne pouvez manquer à la justice. Je
saurai aujourd'hui comment vous accomplissez vos devoirs.
BOLEYN.
Vous n'avez pas besoin, sire, de me solliciter à faire ce que je dois.
— Devant le ciel qui m'entend, je jure que je ferai justice, fût-ce
même sur mon propre sang,
LE ROI.
Je crois à votre parole. (lui donnant la lettre.) Prenez et lisez;
ce témoignage suffit.
BOLEYN.
Je pourrais, sire, m'affliger comme père; mais le monde appren-
dra que j'ai surmonté les sentiments de père pour n'écouter que mes
devoirs de juge. — Quelle qu'elle soit, la coupable périra.
Entrent ANNE DE BOLEYN, le CAPITAINE, et des Soldats.
ANNE.
Infâmes et traîtres, vive Dieu! vous vous repentirez de t«nt d'au-
dace. — Gomment osez- vous vous jouer ainsi à moi.*
LE CAPITAINE.
J'agis d'après l'ordre du roi. C'est lui-même qui m'a dit de vous
arrêter.
ANNE.
Il est là, il peut le dire. {Au Roi.) Eh quoi! sire, est-il vrai que
vous ayez donné l'ordre qu'on m'arrête?
LE ROI.
Tel a été mon ordre.
ANNE.
Je n'oppose plus de résistance ; loin de là, je me prosterne hum-
blement à vos pieds.— Mais quel motif vous porte à celte extrémité?
LE ROI.
Vous le savez, et je ne veux pas le redire, — jusqu'à ce que votre
mort fasse connaître tout à la fois l'offense et le châtiment.
Il sort.
ANNE.
Ici fini t ma fortune ; ici finit mon triomplie et ma gloire I — Hélas t
mon destin a été comme cette fleur des champs que le soleil pare un
malin de ses couleurs brillanles, et que l'on retrouve le soir, tombée
à terre, di sséchée et flétrie.
m ïi
M)2 L]L SCHISME D'ANGLETEKRE.
BOLEYN.
A«onipaj;iiez-la, el exécutez l'ordre du roi.
LE CAPITAINE.
11 sera l'ail comme vous l'avez dit.
!!• sortent.
SCÈNE IV
Une autre saLe du palais
Entre le ROI,
LE ROI,
Hélas! raison, pourquoi me tourmenter ainsi? — Illusion, pour-
quoi ces menaces? — Crainte, pourquoi ces précautions? — N'est-ce
pas trop de tous ces ennemis réunis contre un seul homme? — Se-
courez, Seigneur miséricordieux, l'homme le plus infortuné que les
siècles aient jamais vu? [Après un moment de silence.) Puisque le
ciel m'inspire, je sui\rai ses conseils, et sans doute ainsi je trouverai
quelque soulagement à mes maux. — Vous me dites, ô mon Dieu,
de rappeler Catherine : je vous obéirai. Oui , que l'on me rame le
mon épouse, mon épouse légitime, que je supplierai de demander au
ciel pardon pour moi. {Appelant.) Holà! gardes!
Entrent L'INFANTE et MARGUERITE , vêtues de deuil.
l'infante.
Quand bien même je devrais y périr, je veux demander justice au
roi mon père, (Au Roi.) Prosternée à vos pieds, invincible Henri , —
non pas fomme votre ûlle, mais comme la plus malheureuse dea
feuimes, je vous demande justice.
LE ROI.
Pourquoi ces habits de deuil? — Catherine serait-elle morte?
l'infante.
Oui, ses chagrins l'ont tuée peu à peu. — Pour moi je viens,
dussé-je encuurir votre colère , je viens me réfugier à vos pieds. —
Justice, sire, justice!
LE ROI.
Hélas! son âme s'en est allée vers un monde meilleur... 0 ciel!
quelle faute j'ai commise! Mais à quoi servent maintenant ces vains
regrets et un tardif repentir? le mal ne peut plus se réparer... J'ai
nié le pouvoir du pape, et j'ai u<urpé sur l'Église d'innombrables
richesses... Gomment les lui rendre? si je reprends aux grands les
biens que je leur ai donnés, et si je veux imposer des lois à ceux qui
ont secoué le joug, n'ai-je pas à redouter une révolte? 0 saint ange,
qui après avoir traversé avec tant de résignalion les épreuves de la
vie, êtes maintenant assise sur le trône de lumière, prêtez-moi voire
aide, protégez-moi, puisque je me repens... Mais, hélas! il est trop
tard! Combien je suis coupable! [Haut.) Infante Marie, non seule-
JOURNÉE MI, SCÈNE IV. 363
mont vous aurez justice de la nouvelle Jézabel, mais tous serez reine
d'Angleterre , et pour qu'il n'y ait point de difficulté, je vous ferai
prêter aujourd'luii même serment de fidélité par les grands du
royaume. Ensuite je m'occuperai de voire mariage avec Philippe
d'Espagne, fils de Charles-Quint, et honneur de la Flandre. — Que
l'on convoque mes vassaux pour la prestation du serment.
l'infante.
Ah! sire, dans un jour si triste pour vous et pour mdi, ne son-
geons pas à des fêtes Remettons celte cérémonie à un autre
Jour.
LE ROI.
Non, ne me répliquez pas, ce doit être aujourd'hui. Puisque je
n'ai pu rétablir votre sainte mère sur le trône, je vous y ferai as-
seoir, vous sa fille. Du haut du ciel qu'elle habite, elle goûtera une
certaine joie en voyant cet acte de justice, et ce sera pour Anne
de Boleyn un affreux désespoir... Si toutefois le sort de celle der-
nière n'est pas encore accompli. — Allez vous vêtir pour cette céré-
monie.
l'infante.
Vous l'ordonnez, j'obéis; car votre volonté est ma loi.
Elle sort.
LE ROI.
Ah! combien, combien je suis coupable!
intre THOMAS DE BOLEYN.
BOLETN,
Vos ordres sont exécutés.
LE ROI.
Il suffit. Maintenant pré[arez tout pour la prestation du serment.
— Vous m'entendez?
BOLEYN.
Je vous ai servi aveuglément dans une chose d'une bien autre
importance. Je vous servirai de même dans celle-ci.
Il sort.
LE ROT.
Comment pourrai-je soutenir la vue du plus lamentable sprctacle
que le sohil ail jamais dclairé depuis la création du monde? {On
eutejid le son des instruments.) Voici le signal. Ne trahissons pas
la douleur qui remplit mon âme. Montrons- nous à tous les yeux
tranquille et affable. J'ai besoin de tout mon courage. Dieu puis-
sant, daigne conduire mon vaisseau au milieu des écueils où il na-
vigue I
II lort.
364 I.E SCHISME D'ANGLETERRE.
SCÈNE V
Une autre salle.
On entend sonner les clairons et les hautbois; et ensuite entrent les GRANDS
du royaume, ainsi que le ROI et l'INFANTE. Us montent sur le tronc, au
pied duquel, en guise de coussin ', est placé le cadavre d'Anne de Bolejn
recouvert d'une étotTe de soie. Après que le Roi et l'Infante se sont assit, on
découvre le cadavre.
L'l^FA^TE>
Votre majeslé a bien vengé mon injure, en mettant à mes pieds
cette femme odieuse; et avec de si beaux commencements, il m'est
permis d'espérer un règne triomphant.
LE CAPITAINE.
Le roi très-chrétien Henri VIII, qui est par ses mérites au-dessus
de la couronne d'Angleterre d'ailleurs si glorieuse, — voulant don-
der satisfaction à ceux qui pensent que la reine Catherine n'élait
has notre légitime reine, désire qu'il soit prêté serment à l'Infante
Marie, son unique héritière. En conséquence il dégage de toute
obéissance envers sa propre personne les grands et les hommes titrés
de son royaume, et il ordonne comme roi, comme chef suprême de
l'État et de l'Église ', que l'on procède au serment. Tout le monde
consent- il à le prêter?
TOUS.
Oui, tous, tous, nous obéissons.
LE CAPITAINE, ù l'Infante,
Votre altesse va jurer d'abord de remplir ses obligations, à sa-
voir : de maintenir ses vassaux en paix, fût-ce aux dépens de son
propre repos; de ne rien changer aux coutumes et à la religion de
ce pays ; de s'enlendre , à l'amiable , avec Rome et son représentant
touchant les nouveautés introduiles ; enfin de ne pas reprendre aux
séculiers les rentes ecclésiasliques , et de ne rien faire, d'une ma-
nière directe ou indirecte, pour les restituer à l'Église... Une fois
que votre altesse aura prêté serment, toute la noblesse lui prêtera
serment de fidélité.
l'infante.
Eh bien ! j'aime mieux ne jamais régner. — Sire, est-ce que votre
majesté veut que je prête ce serment?
le roi.
Le royaume le demande, et cela est conforme aux usages,
l'infante.
Je ne puis prêter un pareil serment, alors même qu'on m'offri-
rait l'empire du monde. — Et puisque votre majesté connaît la
vérité, qu'elle ne souffre point qu'on sacrifie la loi de Dieu à la
' En lugar de almohada.
' Como universal Cabena
En enlrambos fueros.
JOURNÉE in, SCÈNE V. 363
raison d'État. Eli quoi doncl cdiii qui a composé ce livre des Sa-
crements que tous les plus savants hommes admirent, — celui qui a
combattu avec tant d'autorité et de force le refus d'obéir au pape,
celui qui a si victorieusement confondu les soplusmes sacriléf^es de
Luther, ce monstre de la Germanie, — celui-là pourrait auiouid'hui
se contredire !
LE ROI.
Vous avez raison sans nul doule , mais il le faut, ma gloire et mon
intérêt l'exigent. [A part.) Hélas! que de maux j'entrevois dans
l'avenir! (4 l'Infante.) Marie, vous êles jeune encore , et votre peu
d'expérience vous fait parler ainsi. Mais vous verrez bientôt ce quil
importe que vous fassiez.
l'infante.
L'essentiel, ce me semble, c'est d'obéir humblement à l'Église,
et je lui obéis sans examen, en renonçant à toutes les gloires hu-
maines, s'il faut pour les obtenir renier la vraie religion.
LE ROI.
On ne renie pas ici la loi. Seulement nous ne sommes pas d'ac-
cord avec le saint-siége sur l'interprétation de quelques points.
l'infante.
Celui qui conteste un seul point de la loi la met tout enlii're en
question.
MARGUERITE.
Noble et pieuse infante, que le ciel vous accorde des siècles de
vie!
BOLEYN.
Que votre majesté daigne fléchir la résolution de son altesse , sans
quoi on ne lui prêtera pas serment.
l'infante.
Et l'on fera bien; car celui qui m'aura prêté serment de fidé-
lité , et qui s'avisera de manquer aux prescriptions de la loi , sera
brûlé vif.
LE ROI.
Ces idées tiennent à l'extrême jeunesse de l'infante. Elle est spi-
rituelle et prudente, et elle saura se modérer. Les grands peuvent
lui prêter serment, sauf ensuite à la déposer si elle ne règne pas
d'une manière conforme au bien public. {Bas, à l'Infante.) Taisez-
vous et dissimulez; un temps viendra où vous pourrez réaliser vos
pieux désirs , et où celte unique étincelle pourra se transformer en
un immense incendie.
LE CAPITAINE.
Les grands du royaume veulent-ils prêter serment?
TOUS.
Oui, puisque notre roi l'ordonne.
BOLEYN.
C'est sous les conditions qu'on a dites.
LE SCIIlSMli D'ANGLETERRE.
l'infante, « pari.
h; le reçois sans condition '.
Les clairons et les hautbois retentissent, et les Grands baisent la main de la
Princesse avec les cérémonies ordinaires.
LE ROI.
Vous voil.l princesse dî Galles , el Londres par ses cris vous lé-
moigne sa joie.
TOUS.
Vive I vive la princesse !
l'infante.
Dieu vous garde !
LE CAPITAINE.
Ainsi finit la comédie du docle ignorant Henri *, et de la mort
d'Anne do Uole^n.
' Il faut avouer que voilà un aparté un peu jésuitique.
' 'La comedia
Del dodo ignorante Enrique, etc., etc.
Calderon appelle Henri uu docte ignorant, parce que, au point de vue calho-
Ique, les véritables lumières sont les lumières de la foi, et la véritable science,
.''est la soumission à Dieu et à I'£<;Iise.
FIN DU SCHISME D'ANGLETERRE.
TABLE
Louis Ferez de Galioo. 1
Le Secret à haiiMS voix, 58
L'Esprit Follet. 138
Les Trois châtiments en un seul. 200
Le Prince constant. 264
Le Schisme d'Angleterre. 815
N
/?r^o laideron de la Barca, Pedro
^293 Théâtre de Calderon
1891
t. 3
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